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Deuxième vague du coronavirus… ou pas : le point sur ce qu’en savent aujourd'hui les scientifiques
©MICHAEL DANTAS / AFP

Pandémie

Deuxième vague du coronavirus… ou pas : le point sur ce qu’en savent aujourd'hui les scientifiques

Alors que de nombreux pays ont décidé de mettre fin au confinement, les autorités s'inquiètent d"une potentielle deuxième vague de l'épidémie de Covid-19 et de nombreux nouveaux cas. Le risque d'une deuxième vague est-il réel ?

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico.fr : Toujours dans l’attente d’un vaccin face à la maladie, de nombreux pays s’inquiètent de l’arrivée d’une deuxième vague de l’épidémie. À quoi cette notion de deuxième vague fait-elle référence ?

Épidémie : une analogie avec les raz-de-marée

Stéphane Gayet : En effet, l'éventualité d'une « deuxième vague » agite les esprits depuis le début du déconfinement opéré lundi 11 mai. On parle ainsi de vague épidémique, ce qui revient à comparer une épidémie à un raz-de-marée. Depuis quelques années, on a pris l'habitude de substituer le mot japonais « tsunami » (qui ne signifie rien d'autre que « grosse vague ») à l'expression française « raz-de-marée », pourtant explicite et ancrée de longue date dans le vocabulaire français. Un raz-de-marée est une vague monstrueuse provoquée par une éruption volcanique sous-marine ou un séisme sous-marin. Or, un raz-de-marée comporte fréquemment une deuxième vague, souvent pire que la première. Et l’on observe naturellement le même phénomène de « deuxième vague » lors d'un séisme terrestre : la deuxième secousse est parfois pire que la première. Dans le domaine militaire aussi, ce phénomène de « deuxième assaut » est bien connu, et c’est souvent l’assaut décisif. Tout se passe donc comme si la « première vague » préparait la deuxième qui devient la vague décisive. Ce déroulement en deux temps se retrouve dans de nombreux phénomènes, naturels ou pas.

On a ainsi pris l’habitude, en épidémiologie des maladies infectieuses, de parler de deuxième vague et même de troisième vague, pour désigner les assauts successifs du phénomène épidémique dans une population. Chaque année ou presque, avec la grippe dite saisonnière, on parle de première vague et de deuxième vague, parfois de troisième vague.

Et cette notion de « vagues successives » est probablement devenue populaire, lors de la pandémie grippale de 1918-1919, qui précisément s’est déroulée en trois vagues successives. Il ne s’agit pas de comparer la pandémie de CoVid-19 à cette pandémie grippale meurtrière, mais de tirer des enseignements de la première pour mieux appréhender la seconde.

L’exemple de la pandémie grippale de 1918-1919

Cette pandémie meurtrière historique n’est pas née en Espagne, mais (déjà) en Asie. Son virus A H1N1 provenait d’une recombinaison entre une souche virale humaine et une souche virale aviaire. Elle a fait au strict minimum 20 millions de morts et probablement le double. Or, cette pandémie a évolué en trois phases.

La première phase ou vague n’était pas grave et s’est déroulée d’avril à août 1918. Elle était cependant très contagieuse et plus de 50 % des militaires en étaient atteints. Mais étant donné qu’elle était sans gravité et que la guerre faisait rage, on n’en parlait pratiquement pas dans les journaux en France et l’on disait qu’il n’y avait rien de préoccupant, que ce n’était qu’une simple grippe.

Fin mai 1918 cependant, l’Espagne était très touchée par l’épidémie, principalement la région de Madrid, et son activité économique en était fortement diminuée. C’est depuis que l’on a retenu la notion de grippe espagnole, ce qui est une aberration, car cette pandémie ne venait pas plus d’Espagne que d’un autre pays européen (c’est en Espagne que l’on en parlait le plus, alors que d’autres pays européens étaient au moins aussi touchés qu’elle, mais n’en parlaient presque pas).

En juillet 1918, l’épidémie semblait vouloir s’éteindre, mais les personnes atteintes l’étaient de plus en plus gravement (des complications pulmonaires graves et mortelles étaient de plus en plus fréquentes parmi les personnes malades). Mais en France, on ne s’émouvait pas pour autant, on pensait que les Français étaient suffisamment robustes pour absorber cette épidémie.

Fin août 1918, l’épidémie reprenait pourtant et de façon beaucoup plus grave, en commençant dans le sud-ouest et le sud de la France.

En septembre 1918, commençait ainsi une deuxième vague de grippefoudroyante cette fois. C’était surtout des sujets jeunes (20 à 30 ans) qui, après quelques jours d’évolution, développaient une pneumonie rapidement mortelle : la vérité est qu’un très grand nombre de personnes en mourait. Cette deuxième vague épidémique meurtrière se propagea rapidement en Afrique et en Amérique du Sud. En France, cette fois, les journaux ne parlaient plus que de la grippe. Les hôpitaux étaient débordés. On conseillait d’isoler les malades et de porter un masque. On recommandait aussi d’éviter les réunions publiques et surtout les lieux fermés où de nombreuses personnes se rencontraient.

Fin octobre – début novembre 1918, l’épidémie se ralentissait. Début décembre 1918, une petite recrudescence survenait, puis à nouveau une baisse.

Mais une troisième vague épidémique, également meurtrière, survint en février et mars 1919. Tous les continents étaient touchés et l’on totalisait jusqu’à six millions de décès, rien qu’en Inde. Sur le plan clinique, on remarquait un signe peu commun : la chute des cheveux. Puis cette pandémie meurtrière régressa, après avoir fait des dizaines de millions de morts et beaucoup parmi les sujets jeunes.

Grippe de 1918 : la plus grande pandémie de l'histoire de l'humanité ? : émission de 53 minutes sur France culture à écouter en ligne.

Le risque d’une deuxième vague est-il réel ?

Toujours la pandémie grippale de 1918-1919 : que s’est-il passé sur le plan virologique ?

Aujourd’hui, les esprits restent marqués par la pandémie grippale de 1918-1919, étant donné son ampleur et sa forte létalité, surtout chez les sujets jeunes (pourcentage de décès parmi les sujets malades). Cette évolution triphasique est restée dans la mémoire des épidémiologistes, dont certains ont tendance à vouloir transposer cette évolution à d’autres épidémies. Toutefois, le virus grippal est un virus très particulier : c’est un virus à ARN et enveloppé, comme les coronavirus, mais il a quelque chose de très différent. Le génome du virus grippal (son ARN) est segmenté, c’est-à-dire qu’il comporte huit segments distincts : c’est un génome qui manque de cohésion ; il se modifie facilement et souvent. Chaque année, se produisent immanquablement des modifications génomiques peu importantes : des glissements génomiques. Mais de temps en temps, se produisent des modifications majeures : des cassures génomiques, à l’origine de pandémies (car c’est alors un « nouveau virus » qui en résulte, contre lequel personne n’est immunisé ou presque).

Quand la pandémie grippale a commencé en avril 1918, elle était très contagieuse, mais sans gravité particulière. Or, le visage de cette grippe pandémique s’est subitement modifié en juillet-août 1918. Il est évident qu’à l’époque, nous ne disposions d’aucun moyen biologique de comprendre ce qui se passait du côté du virus. Mais les scientifiques s’accordent à penser qu’une mutation importante s’est produite durant l’été 1918, une cassure génomique. Le « nouveau virus » qui en résultait n’était pas connu sur le plan antigénique par la population, ce qui signifie qu’il n’y avait aucune prémunition du système immunitaire de la population vis-à-vis de ce virus mutant. Seules, les personnes les plus âgées avaient peut-être déjà rencontré une souche un peu voisine par le passé, mais pas les sujets jeunes en raison de leur faible expérience immunitaire. Ce qui explique l’hécatombe des deuxième et troisième vagues chez les adultes jeunes.

Et qu’en est-il du coronavirus SARS-CoV-2 ?

Le SARS-CoV-2 et plus généralement les coronavirus sont des virus à ARN non segmenté. Leur génome est assez stable et il est même pourvu d’un système de réparation des erreurs lors de la réplication génomique par la cellule. Il peut évoluer, certes, car il a une certaine plasticité ; de fait, depuis le début de la pandémie CoVid-19, il y a eu plusieurs mutations minimes et trois souches distinctes circulent actuellement. Mais ces mutations n’ont rien à voir avec les cassures génomiques dont le virus grippal A est l’objet de temps en temps, comme en été 1918. Pour cette raison, la crainte d’une deuxième vague meurtrière, par analogie avec la pandémie grippale de 1918, ne se justifie pas.

Par ailleurs, des scientifiques estiment qu’une partie importante de la population serait immunisée contre la CoVid-19 et cela avant même le début de la pandémie, du fait d’une immunité croisée entre le SARS-CoV-2 et les coronavirus des rhinites, des rhinopharyngites et de certaines gastroentérites aiguës virales.

Il est admis aujourd’hui que la CoVid-19 est une maladie immunisante. Mais, en l’absence d’un dépistage de masse dans la population, on est incapable de savoir quel est le nombre de personnes qui ont été infectées par le virus sans en être vraiment devenues malades avec des symptômes et signes significatifs (formes dites paucisymptomatiques : on se sent légèrement malade, sans plus). S’il y en a beaucoup et s’ils ont développé une immunité, cela devrait contribuer à une immunité collective appréciable, ce qui s’opposerait à une deuxième vague. C’est en effet le niveau de l’immunité collective qui est le facteur déterminant essentiel pour une éventuelle deuxième vague. Ce que l’on peut affirmer sans se tromper : en France, les mesures de confinement ont été assez mal respectées dans l’ensemble et, de fait, le virus a continué de circuler. Cette circulation lente du virus pendant ces quelque 55 jours de confinement a forcément favorisé l’augmentation de l’immunité collective.

Ainsi, pour répondre à la question posée, le risque d’une deuxième vague est réel ; mais il existe plus d’arguments en sa défaveur que d’arguments en sa faveur.

Les leçons des épidémies passées peuvent-elles être appliquées aujourd’hui ?

Les épidémies se succèdent, mais ne se ressemblent pas. Une épidémie de CoVid-19 n’a pas grand-chose à voir avec une épidémie de peste, de choléra, de typhus, de variole, de poliomyélite antérieure aiguë, de méningite, etc.

Malgré les insuffisances de ce rapprochement, c’est des épidémies de grippe que la CoVid-19 est la plus proche.

La pandémie grippale de 1918-1919 a été effroyablement meurtrière, mais elle a pris fin en avril-mai 1919, alors que nous n’avions ni vaccin, ni antiviral efficace, ni antibiotique (contre les surinfections bactériennes). L’hygiène (la prévention) n’était encore que débutante et la médecine était encore peu performante. De plus, c’était la Première Guerre mondiale, qui a tellement décimé et appauvri la population française. On voit par là que, en dépit d’un contexte très défavorable, cette pandémie meurtrière a tout de même cessé, et cela, sans l’intervention de méthodes particulières.

En lisant les archives concernant cette grande pandémie du début du XXe siècle, on se rend compte que les réactions et les comportements n’ont pas énormément changé ; beaucoup d’erreurs de cette époque sont reproduites aujourd’hui et c’en est même frappant.

En d’autres termes, si l’on peut toujours tirer des leçons des épidémies passées, encore faut-il vraiment le faire, ce qui ne va pas forcément de soi, car l’expérience de nos aïeuls ne nous inspire pas beaucoup en général. Mais quelle que soit la qualité des leçons tirées, il faut de toute façon réinventer un plan de lutte pour chaque épidémie. Ce qui revient à dire que la vraie solution sera vaccinale.

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