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Un manifestant tient une pancarte lors d'un rassemblement contre les réformes du gouvernement, notamment sur l'indemnisation du chômage, à Nantes, le 23 avril 2021.
Un manifestant tient une pancarte lors d'un rassemblement contre les réformes du gouvernement, notamment sur l'indemnisation du chômage, à Nantes, le 23 avril 2021.
©LOIC VENANCE / AFP

Dépossession de nos destins

Derrière la hausse des pétages de plomb, ces frustrations du quotidien qui empoisonnent de plus en plus la vie des Français

Une hausse des sentiments négatifs a été constatée au sein de l'opinion lors du récent baromètre du Cevipof. La société est de plus en plus marquée par la colère. Les petites frustrations du quotidien qui s’accumulent participent de notre sentiment de dépossession de nos destins. Ce phénomène a été accentué par la pandémie de Covid-19.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Xavier Briffault

Xavier Briffault

Chargé de recherche au CNRS (INSHSSection 35).
Habilité à diriger des recherches (HDR).

Membre du conseil de laboratoire du CERMES3.
Membre du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Commission Spécialisée Prévention, Education et Promotion de la Santé.
Expert auprès de la HAS, de l’Agence de la Biomédecine, de la MILDT, de l’ANR, d’Universcience.

Chargé de cours à l’Université Paris V Paris Descartes, à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis. 

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Atlantico : On enregistre dans les études d’opinion comme dans le récent baromètre du Cevipof, une hausse des sentiments négatifs, lassitude, méfiance et morosité sont ainsi les sentiments dominants de cette récente vague. Plus largement, on observe une hausse de la colère et de la frustration dans nos sociétés, à quoi est-elle due ?

Christophe Bouillaud : Tout d’abord, cela serait tout de même un peu étonnant qu’après deux ans ou presque d’une société mise sous tension par l’épidémie de COVID-19, les citoyens n’expriment pas quelque lassitude, méfiance, ou morosité. Il faut donc bien mesurer cet aspect conjoncturel : d’après les données du baromètre de janvier 2022, c’est surtout la lassitude (avec 40% des répondants qui usent de ce terme) qui l’emporte depuis l’année dernière, et la méfiance (38%) est de nouveau en janvier 2021 à un niveau élevé.

Par contre, sur le moyen terme, il est sûr que ces données barométriques montrent une permanence d’un fond pessimiste dans la société française, les sentiments pessimistes (lassitude, méfiance, morosité) l’emportent sur les sentiments optimistes (confiance, bien-être, enthousiasme, sérénité). Cependant, le sentiment le plus négatif, la peur, n’est exprimé que par 12% des répondants en janvier 2021. Autrement dit, le tableau d’ensemble est majoritairement gris, plutôt que noir.

Cette vision par les sentiments exprimés, qui pourrait être critiquable par ailleurs, correspond bien à une société stable. En effet, globalement, notre société n’offre pas de grandes raisons de s’enthousiasmer. La première raison de cette frustration, qui correspond largement par ailleurs à l’insatisfaction vis-à-vis de la classe politique, tient à l’écart entre un discours, à la fois politique et commercial, qui promet du mieux pour tout le monde (salariés, retraités, jeunes, etc.), et une réalité beaucoup plus prosaïque, où, en réalité, chacun reste à sa place. On reste en effet sur un discours de croissance et d’expansion, de progrès, alors qu’au mieux de lentes évolutions sont réalisées. Par ailleurs, il faut bien constater que les nouveaux produits et services mis sur le marché, ces fameuses innovations qui sont censées simplifier notre vie,  ont aussi leurs contraintes et leurs défauts. En réalité, les réelles améliorations sont très rares, on substitue plutôt un produit ou un service à un autre à peu près équivalent,  ou elles sont restreintes à l’usage d’une partie seulement de la population. De fait, d’un strict point de vue économique, le niveau de vie évolue peu, et, comme actuellement, la hausse des prix de l’énergie entraine une hausse immédiate et massive de la préoccupation pour le pouvoir d’achat, ainsi le sentiment que leur niveau de vie s’est dégradé correspond à celui de 45% des répondants en janvier 2022 contre 37% en février 2021. Dans d’autres sondages, le pouvoir d’achat est clairement devenu la première préoccupation des Français.

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Cependant, par construction même, ce genre de baromètre qui est destiné à anticiper le niveau de légitimité des élites politiques et du régime politique en place prend mal en compte tous ces aspects de vie quotidienne. Il n’y a qu’une question qui aborde directement ce point : pour  79% des répondants, quelles que soient les lois que l'on vote, les problèmes de la vie quotidienne ne sont pas réglés. C’est un chiffre qui devrait faire réfléchir. A mon sens, il faudrait avoir plus directement une réflexion et des données sur le niveau d’énervement que produit en nous l’évolution de nos modes de vie. Parfois certes, cela donne lieu à une montée vers le discours politique, comme avec le constat de l’absence de médecins référents disponibles dans désormais de très larges espaces géographiques, mais, qui se préoccupe vraiment de l’effet de la disparition de tout interlocuteur physique direct pour la plupart des grands services publics et privés dont nous bénéficions ? Qui ne s’est pas énervé contre un fournisseur d’accès à Internet ou une livraison mal faite ? Qui n’a pas pesté contre un service après-vente inexistant ? Il n’y a dans le fond que les humoristes qui en font leur miel, mais n’est-ce pas là aussi une raison de nos frustrations ?  Nous vivons tout de même à l’ère de la non-qualité pour le client ou pour le citoyen. Certes, tout cela n’est pas cher, encore que.., mais c’est du vite fait mal fait. Bien sûr, les firmes et les différents services publics prétendent s’en préoccuper, mais, en réalité, avec toutes leurs études de satisfaction client, elles se rassurent, car elles n’ont jamais le courage de prendre vraiment la mesure de leurs manquements, qui correspondent à leurs stratégies.  La crise du COVID leur a en plus donné une excuse en béton armé pour ne plus jamais avoir à accueillir directement le public.

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Xavier Briffault : Le baromètre du Cevipof montre en effet que 40% des gens expriment un sentiment de lassitude, 37% un sentiment de méfiance. On voit avec l’augmentation massive des chiffres depuis 2020 qu’il y a une forte corrélation avec la crise Covid. Ce qui est intéressant c’est que la peur augmente relativement peu, aux alentours de 12% ce qui est à peu près le taux habituel. Ce n’est pas la peur du virus qui est au premier plan, mais une saturation mentale et émotionnelle qui est liée aux pressions engendrées par les politiques de santé publique. Sans aucun doute, on peut considérer qu’il y a une augmentation des réactions de colère, qui est liée au sentiment de dépossession de sa vie. Si l’on prend les gilets jaunes, c’était suite à la hausse des prix de l’essence qui privait les gens de leurs possibilités d’existence. Ici ce sont les restrictions liées aux politiques sanitaires qui font perdre aux gens le contrôle de leur vie. Il en résulte une augmentation de la violence qui est observable et explicable. L’une des principales explications, c’est la perte d’empowerment, la perte de la capacité vécue à pouvoir choisir, du sentiment que l’on a de pouvoir gérer notre vie. Le covid a porté cela à un paroxysme. En cela le phénomène est conjoncturel, même s’il y a aussi des éléments plus structurels.

A Paris, un chauffeur de bus a été violemment agressé par un automobiliste place de la Bastille dans ce qui semble être une éruption de colère gratuite. Ce genre d’altercations semble se multiplier. Qu’est-ce qui peut l’expliquer ?

Christophe Bouillaud : Très franchement, il est impossible de faire d’un seul fait divers une généralité.  Pour affirmer que ce genre d’altercations se multiplierait, il faudrait disposer de statistiques dédiées. Des automobilistes qui en viennent aux mains, c’est un thème récurrent dans les films depuis au moins les années 1960.

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Si l’on veut une explication, il vaudrait mieux se demander pourquoi on a inventé les feux rouges. Autrement dit, à partir d’un certain nombre d’individus désirant circuler dans un espace donné, il faut créer des règles, la spontanéité ne suffit plus. Ce genre de violence lié au trafic routier n’aurait sans doute pas lieu d’être si tout était mieux organisé et régulé.

L’exemple classique est l’engueulade pour une place de parking libre. Il n’y aurait jamais d’engueulade si les flux et stocks de voitures étaient mieux gérés par l’autorité responsable.

Sur un plan plus général, on pourrait se poser la question du rythme d’évolution des règles applicables. Le fait que les enseignants se soient massivement mis en grève à la suite d’un changement trop rapide de protocoles COVID est peut-être un symbole. Pour que les gens soient plus apaisés, ne faudrait-il pas arrêter de changer les règles qui régissent leur vie quotidienne en permanence ? Est-ce que nous ne sommes pas face à un immense effet pervers lié là aussi à la dématérialisation/numérisation qui rend le changement de règles a priori peu coûteux en encre, papier, etc. ? S’il avait fallu diffuser par voie matérielle les différents protocoles applicables à toutes les écoles de France  peut-être aurait-on plus réfléchi à ce que l’on faisait dans les bureaux du ministère. Plus profondément, on devrait revenir à l’idée qu’une règle doit être stable pour être bien comprise et appliquée par tous. On devrait en quelque sorte penser aussi à la « charge mentale » du citoyen ou du consommateur. Mais, pour l’instant, on fait tout le contraire…, et le tout sous prétexte de nous faciliter la vie.  

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Xavier Briffault : La violence on l’observe dans les enquêtes, on l’observe même en proximité. J’ai moi-même été agressé physiquement par un automobiliste alors que je traversais un passage piéton. On voit une augmentation de l’intolérance, une diminution de la résistance à la frustration et une perte de la capacité à mettre en mots. Au-delà de la violence physique brutale et soudaine, on observe une vraie perte de la capacité à nommer les affects et à réguler les conflits du quotidien. Les gens utilisent beaucoup le mépris, le rejet, l’ignorance, l’objectification, etc. dans les relations du quotidien. C’est sans doute un effet du « ruissellement » du mépris depuis le sommet de l’Etat. Cette manière de penser les citoyens comme des sujets devant se conformer aux ordres plutôt que comme des agents autonomes rationnels capable de mettre en œuvre des actions pertinentes s’est installée dans les hautes sphères, matérialisée par Emmanuel Macron déclarant vouloir « emmerder » les Français. Cette violence symbolique - par l’imposition de catégories- mais aussi réelle -par les contraintes et limitations imposées au quotidien- est une nouvelle grammaire sociale instaurée par le politique. Le politique est censé organiser le mode de régulation de la société et il est actuellement en train de devenir complètement dysfonctionnel. Les non-vaccinés, par exemple, se sentent mis au ban, privés de l’échange civilisé que nous utilisons en permanence, ce qui ne leur laisse que la violence pour gérer la peur, la honte et le rejet. La trentième vague de Coviprev montre que 18% des gens témoignent d’un état dépressif, 23% d'un état anxieux, 68 % des problèmes de sommeil. Ce sont des états générateurs de violence. Ils diminuent la capacité à résister à la frustration, à la douleur, la capacité à réfléchir, à communiquer, etc. Ceci ne concerne pas que les non vaccinés. Utiliser une partie de la population pour mépriser et maîtriser l’autre, c’est embarquer tout le monde dans un système de persécution généralisé qui ne peut que générer de la violence.  

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Je pense qu’il faut réintroduire de la phronesis, au sens où la définit par exemple Vincent Descombes, c’est-à-dire « l’exercice d’un sens qui permet de distinguer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.  Il ne s’agit plus seulement de ce qui existe mais de ce qui importe. Il s’agit d’assigner un ordre de valeur ou de priorité. Il y a les choses importantes qu’on peut se permettre de privilégier et il y a les choses secondaires qu’on peut tenir comme insignifiantes ou indifférentes à la chose qui nous occupe». C’est cette question qu’il faut se poser. Le Conseil d’Analyse Economique estime ainsi que le pass sanitaire a sauvé 4000 vies. Mais à quel prix ? Il est stupéfiant de constater que dans ce rapport il n’y a pas un seul mot sur les conséquences en termes de santé mentale des politiques menées, alors que les effets sont désastreux et parfaitement documentés.  Des millions de gens, y compris -voire en particulier- des jeunes, sont envoyés dans le mur pour des années voire des décennies. Les troubles mentaux peuvent être particulièrement graves, ils deviennent très souvent chroniques, détruisent les personnes et leurs proches, tuent par suicide ou par les comorbidités engendrées. La charge de morbi-mortalité engendrée par les troubles mentaux et les dysrégulations sociales engendrés par des choix méprisant l'importance de la santé mentale dans la santé humaine dépassera de loin celle des quatre mille morts supposément évités par le passe sanitaire/vaccinal.  

Comment l’accumulation des petites frustrations sur le long terme peut-elle être autant voire plus problématiques que de gros motifs de colère ?

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Xavier Briffault : Les petites frustrations que vous mentionnez, ce sont des milliers de petites persécutions quotidiennes. Des files d’attentes de dizaines de mètres devant les pharmacies pour se faire tester, les heures perdues, l’impossibilité à garder une maîtrise normale de son temps et de ses projets, et le niveau de soumission ressenti ont des conséquences évidentes sur la santé mentale de la population. Depuis peu, les enfants sont également très concernés et cela nuit à leurs relations, à la construction de leur pensée, de leurs relations, de leur langage. La pauvreté des éléments de langage et des modes de raisonnement utilisés dans les communications gouvernementales engendre l’utilisation dans le socius de ce charabia bureaucratique absurde et décorrélé du réel, qui s’impose à tou(te) et empêche la mise en œuvre d’une pensée et d’actions pertinentes. Or la carence des mots, des concepts, de la pensée, c’est l’un des premiers déterminants de la violence du passage à l’acte physique, mais aussi de l’échec social au sens large.

La frustration ressentie par les Français est-elle un sentiment qui découle automatiquement face à une société toujours plus automatisée, toujours plus dématérialisée voire désincarnée, toujours plus rapide ?

Christophe Bouillaud : Schématiquement, il y a sans doute deux catégories de Français. La majorité de la population suit la dématérialisation/numérisation, et elle en accepte volontiers les bénéfices. Cela correspond à la France d’en haut qui est désormais souvent formée de gens chargés de mettre en place et de faire fonctionner cette dématérialisation. A l’occasion, elle découvre que tout cela ne fonctionne pas si bien que cela, mais elle voit ces désagréments comme l’effet inévitable de la modernisation en cours. Pour prendre un exemple évident, il est désormais bien plus facile d’acheter son billet SNCF sur l’application pour smartphone dédiée de la compagnie nationale de chemins de fer que d’aller le faire au guichet. Tout va bien, jusqu’au moment où une situation imprévue oblige à aller à ce dernier, et alors là, sans commentaire, je m’en voudrais d’être trop désobligeant. On aura droit ensuite à un de ces messages lénifiants qui nous remercient de notre patience, et qui constituent une insulte supplémentaire et involontaire à notre endroit. Et si l’on s’énerve contre le rare personnel présent, on nous rappelle un peu moins gentiment, avec de beaux stickers dédiés collés partout, que les foudres du droit pénal peuvent nous tomber dessus.

Par contre, une grosse minorité de Français, en particulier celle qui n’a pas accès à Internet, est dans doute traumatisé par cette situation, où il n’est plus possible de rien faire ou presque sans passer par ces services dématérialisés. Les sociologues en parlent de plus en plus, les élus de terrain s’en inquiètent, et les associations passent leur temps à colmater ces brèches ainsi ouvertes dans le contrat social de base : avoir le droit de défendre sa cause devant un être humain responsable. Il me semble que le Défenseur des droits a récemment fait une alerte sur ce point. Pourtant, rien ne se passe. Les services publics et les entreprises privées vont à toute vitesse dans cette direction. Cela peut expliquer une part du sentiment d’abandon de certains.

Xavier Briffault : Il y a un phénomène aux Etats-Unis qui est la grande vague de démissions, on ne l’observe pas en France pour le moment mais des millions de gens démissionnent sans reprendre de travail. C’est une sorte de prise de conscience paroxystique avec parfois des passages à l’acte. Il y a un rejet global d’une société qui n’a plus de sens, qui est déshumanisée et dans laquelle nous n’avons plus de pouvoir sur quoi que ce soit. Dans une époque lointaine, on allait chercher son eau à la rivière, on allait chasser sa nourriture, les groupes sociaux étaient petits. La longueur des chaînes de dépendance entre soi et ses moyens de subsistance était petite. Ce qu’a très bien théorisé Norbert Elias c’est qu’avec l’augmentation de la complexité de nos sociétés contemporaines, la longueur de ces chaînes d’interdépendance ne cesse de s'accroître. Le nombre de personnes qui s’interposent entre un besoin et sa réalisation est systématiquement croissant. Aujourd’hui, on n’a presque plus de moyens de réparer notre voiture, notre robinet, de gérer notre électricité, la plupart des gens n’ont pas la moindre idée du fonctionnement des objets utilisés quotidiennement, pas plus que des process logistiques et sociaux extrêmement complexes qui permettent que nous puissions manger et boire. Le sentiment de dépossession et de perte de pouvoir sur les éléments vitaux de la vie qui en résulte, qui a été porté à un extrême avec la crise Covid et ses modalités de gestion qui ont privé les citoyens des moyens de maîtriser leur corps et leur santé, peut sans doute expliquer le développement de formes de survivalisme ou en tout cas d’un retour à plus de local, des chaînes courtes pour la satisfaction des besoins, une maîtrise personnelle sur la production des moyens de subsistance, etc. Les (auto)exclus du système cherchent des petits groupes et à éviter des grandes villes où le sentiment de dépossession est maximal.  Cette quête d’une autonomie radicale, préservée des diktats politiques et sociaux est très largement fantasmée et utopique. Mais elle correspond à la recherche d’un sentiment de maîtrise de sa vie, de contrôle de son destin. Se vivre comme étant dépossédé de tout pouvoir sur son avenir et sa vie et de toute possibilité de changement radical pour échapper à un destin perçu comme funeste, c’est extrêmement dépressogène. La perte de sens individuelle et collective est très grave. L’être humain peut supporter des choses extrêmement difficiles, mais quand elles peuvent être rattachée à un motif légitime de les subir ; c’est ce qui permet de les surmonter au nom d’un idéal transcendant. Quand il n’y a pas de sens qui justifie d’une légitimité de la souffrance vécue, c’est traumatogène et dépressogène. La construction d’un sens individuel et global est primordiale, de même que son inscription dans les liens interpersonnels. La violence et la brutalité verbales ou physiques sont sans doute des choses graves. Mais le mépris, l’ignorance, l’ostracisation, c’est ce qu’il y a de pire pour l’humain, et c’est potentiellement létal. Le lien interpersonnel, l’intégration sociale, sont fondamentaux pour la vie humaine. Le fracasser, exclure des populations, c’est détruire les gens et produire de la violence. C’est, en vérité, criminel. Et les victimes n’en sont pas seulement les populations ostracisées, mais aussi celles que l’on contraint à devenir ostracisantes. Il n’y aura, à la fin, que des perdants.

Dans quelle mesure y-a-t-il un sentiment croissant de dépossession de son destin ? Comment se matérialise-t-il ? Est-il l’apanage des grandes villes ?

Christophe Bouillaud : Ce sentiment, s’il existe, comme je l’ai déjà dit, est entièrement lié au statut socio-économique des personnes. Ce n’est vraiment pas un scoop sociologique : plus vous êtes riche, éduqué, bien portant, etc. plus vous avez le sentiment de maitriser votre destin, et inversement.

Du coup, ce n’est pas du tout l’apanage des grandes villes. Au contraire, actuellement, en France, les classes supérieures habitent plutôt les centres des métropoles ou les périphéries proches et aisées des  villes.  Il faut descendre au niveau du quartier pour bien voir ces différences. Du coup, les grandes agglomérations deviennent de plus en plus des terres de contrastes, avec des différences marquées à quelques centaines de mètres de distance.

Par ailleurs, les territoires, où l’on pourrait légitimement avoir le sentiment d’une dépossession de son destin, restent liés à l’histoire industrielle et agricole de la France. Cela existe, mais cela reste circonscrit. Là encore, s’en éloigner reste bien plus facile pour ceux qui ont les ressources économiques, scolaires, etc.  pour le faire.

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