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Les profils migratoires britanniques sont plus qualifiés que les français.
Les profils migratoires britanniques sont plus qualifiés que les français.
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Derrière Calais : plus qualifiés, majoritairement européens et peu de demandeurs d'asile… pourquoi les profils migratoires britanniques ne sont pas équivalents à ceux de la France

Une récente étude britannique met à jour les caractéristiques des nouveaux arrivants sur son territoire. Si 46% d'entre-eux sont motivés par des raisons économiques, ce chiffre tombe à seulement 9% pour la France.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Michèle Tribalat

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat est démographe, spécialisée dans le domaine de l'immigration. Elle a notamment écrit Assimilation : la fin du modèle français aux éditions du Toucan (2013). Son dernier ouvrage Statistiques ethniques, une querelle bien française vient d'être publié (éditions de l'Artilleur). Son site : www.micheletribalat.fr

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Atlantico : L'office britannique des statistiques a publié récemment un rapport sur les flux migratoires entre mars 2014 et mars 2015 en Grande-Bretagne (voir ici). De manière générale, quelles sont les principales différences que l'on peut observer en comparaison avec la France ? Et comment les expliquer ?

Michèle Tribalat : Récemment, l’Insee a conduit une estimation de l’immigration étrangère à partir des enquêtes annuelles de recensement de 2004 à 2012 (Insee-Première 1524). La comparaison de ces différentes séries, pour les années où elles sont toutes les trois pratiquées indique une bonne concordance pour les étrangers venant d’Asie ou d’Amérique, et une moins bonne pour ceux en provenance d’Europe mais surtout d’Afrique. L’Insee semble sous-estimer le flux en provenance du continent africain de manière systématique. La France n’a pas grand-chose sur les sorties.

La grande différence entre le RU et la France est la place occupée par les entrées directes pour motif économique et la disponibilité régulière de données tant sur les entrées que sur les sorties au Royaume-Uni. Ainsi, si l’ONS estime à 636 000 le nombre d’entrées entre mars 2014 et mars 2015, 290 000 correspondent à un motif économique, soit 46 % du total. La proportion est à peu près la même pour les seuls étrangers. Elle atteint 66 % pour les étrangers de l’UE, mais seulement 25 % pour les étrangers des pays tiers. Si l’on compare avec les estimations du ministère de l’Intérieur sur les entrants des pays tiers, la proportion d’arrivées pour motif économique n’était que de 9 % en 2014. Les demandes d’asiles sont plus nombreuses en France qu’au Royaume-Uni. Par ailleurs, le RU sait quel a été le solde migratoire (différence entre les entrées et les sorties) correspondant sur chaque période de 12 mois. Entre mars 2014 et mars 2015 (+ 330 000), le solde des nationaux a été négatif (-49 000), celui des étrangers de l’UE positif (+183 000) comme celui des étrangers des pays tiers (+196 000).

L’Insee a estimé le solde migratoire moyen des immigrés à environ 140 000 par an entre 2004 et 2012. J’avais obtenu une estimation voisine pour la période 2006-2010 (135 000). Ce qui est notable en France c’est l’accroissement sur cette période des départs de natifs (-90 000 en 2010). Au total, malgré toutes les différences d’enregistrement et d’estimation, les flux d’entrées d’étrangers sont quand même plus importants au Royaume-Uni qu’en France.

Il faut noter que la France et le Royaume-Uni n’enregistrent pas la même chose. L’ONS procède à une estimation sur 12 mois tous les trimestres à partir de l’enquête IPS (International Passenger Survey) qui est une enquête à partir des principaux points d’entrée dans le pays, complétée par d’autres sources (Enquête Emploi, Ministère de l’intérieur..). Cette estimation porte aussi bien sur les entrées que sur les sorties du territoire, des Britanniques, comme des étrangers, européens ou non. La définition retenue est celle des Nations unies pour les immigrants et les émigrants de long-terme : personne qui change de résidence pour une période d’au moins un an. C’est aussi cette définition qui a été adoptée par l’UE. Il faut bien retenir qu’il s’agit là d’une estimation et non d’un enregistrement. D’ailleurs, à chaque recensement, le Royaume-Uni révise ses estimations. Il l’a fait récemment pour la période 2001-2011. En France, une statistique des entrées a été établie selon la même définition à partir des enregistrements du ministère de l’Intérieur à l’Ined jusqu’en 2008 par Xavier Thierry. Elle était complétée par une estimation des Européens et des mineurs qui n’ont pas l’obligation de détenir un titre de séjour. Le ministère de l’Intérieur, de son côté, compile les premiers titres de séjour, sans distinction de durée du titre ou du séjour. 

Laurent Chalard : Il est possible de déterminer quatre principales différences entre le Royaume-Uni et la France concernant les flux migratoires

La première concerne le volume de l’excédent migratoire, sensiblement plus important au Royaume-Uni, c’est-à-dire de + 330 000 personnes sur la période comprise entre mars 2014 et 2015, succédant à un solde + 236 000 personnes l’année précédente, alors qu’il est estimé à seulement + 50 000 personnes en France ces dernières années. Même si le chiffre officiel français est très probablement sous-estimé, il n’en demeure pas moins que les flux migratoires vers le Royaume-Uni sont plus élevés que vers la France, comme en témoigne la jungle de Calais.

Seconde différence, les flux d’origine économique constituent près de la moitié des motifs d’immigration au Royaume-Uni, soit 290 000 personnes, alors qu’en France, les flux relèvent principalement du regroupement familial, l’immigration de travail, qui concerne un chiffre inférieur à 20 000 personnes, représentant moins de 10 % des permis de séjour délivrés.

La troisième grande différence est l’importance du flux étudiant au Royaume-Uni, qui concerne 188 000 personnes entre mars 2014 et mars 2015, apparaissant près du triple de celui constaté en France, soit 62 815 personnes en 2013. Cet écart reflète la plus grande attractivité des universités britanniques dans le cadre d’une mondialisation qui privilégie les pays de langue anglaise et d’une meilleure réputation à l’international, les universités françaises étant déliquescentes du fait du sous-investissement de l’Etat.

La quatrième différence notable porte sur les origines des immigrants. En effet, le Royaume-Uni accueille beaucoup plus d’immigrants européens, qui constituent près la moitié du total, que la France, où, conséquence de la politique du regroupement familial, l’immigration provient majoritairement d’Afrique. En particulier, le flux d’européens de l’est, dont les roumains et les bulgares, a été particulièrement significatif l’année qui vient de s’écouler.

Il apparaît notamment que la moitié des arrivées au Royaume-Uni proviennent de pays de l'Union européenne, et que 61% d'entre-eux ont déjà un travail en poche. Les caractéristiques des immigrés en France sont-elles similaires ?

Michèle Tribalat : Comme indiqué, le RU a une immigration de travail beaucoup plus importante que la France, relativement et en nombres absolus. En effet, 61 % des étrangers en provenance de l’UE ont déjà un travail en poche lorsqu’ils arrivent. Mais c’est le cas de 80 % des immigrants économiques en provenance des pays-tiers. Le système à points du Royaume-Uni favorise les immigrants qualifiés. En France, le recrutement d’étrangers des pays tiers est plutôt un exception, la politique d’immigration choisie et l’usine à gaz des listes de métiers autorisés instituées sous Nicolas Sarkozy ayant fait long feu avec la crise. La nouvelle loi sur l’immigration a créé un nouveau titre de séjour de 4 ans renouvelable  - le passeport "talents" - qui cherche lui aussi à favoriser les étrangers très qualifiés. 

Laurent Chalard : Malheureusement, nous ne disposons pas de données aussi détaillées concernant les caractéristiques des nouveaux immigrants en France. Il est consécutivement difficile de faire une comparaison. Cependant, si le niveau de qualification des nouveaux arrivants en France a eu tendance à progresser par rapport à une situation de départ où il était quasiment nul (cf la main d’œuvre du BTP ou de l’automobile des Trente Glorieuses), il n’en demeure pas moins que ce niveau reste sensiblement moindre qu’au Royaume-Uni, du fait de la dominante du regroupement familial et de la faiblesse de l’immigration économique. La France n’est pas la destination privilégiée des travailleurs immigrés qualifiés et le système social français très généreux par rapport au modèle britannique a tendance à favoriser l’inactivité lorsque l’immigration est légale.

Entre immigration économique et regroupement familial, quelles sont les dernières dynamiques observées en France ?

Michèle Tribalat : Avant, comme après la crise, la migration pour motif économique est restée très limitée. Ceci ne signifie pas que les étrangers qui arrivent en France pour un autre motif ne cherchent pas à entrer sur le marché du travail. Puisqu’il est difficile d’entrer à ce titre, il n’est guère étonnant que les autres voies soient explorées. La fermeture aux entrées économiques directes n’a pas tari durablement les flux migratoires. L’auto-engendrement des flux familiaux explique la place importante occupée par la migration familiale. Si la population immigrée a cru de façon modérée pendant 25 ans après la suspension du recrutement de travailleurs en 1974, un nouveau cycle migratoire s’est enclenché avec les années 2000, d’ampleur comparable à celui des Trente Glorieuses avec un peu moins d’entrées, mais moins de sorties aussi.

Laurent Chalard : En France, l’immigration de travail a doublé entre 2007 et 2008 suite aux mesures de Nicolas Sarkozy la facilitant concernant les métiers en tension. Elle est alors passée d’une moyenne de 10 000 personnes par an à une moyenne de 20 000. Cependant, depuis cette date, l’immigration économique stagne, voire régresse. En 2013, elle n’a concerné que 17 800 personnes. Elle reste donc très marginale par rapport aux flux constatés au Royaume-Uni.

Parallèlement, les entrées dans le cadre du regroupement familial se maintiennent à un niveau élevé après avoir fortement progressé à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Elles s’élèvent à 93 740 personnes en 2013, soit un niveau équivalent à l’année 2006. Le regroupement familial demeure donc de loin le principal motif d’immigration en France.

Quelles en sont les caractéristiques socio-économiques des bénéficiaires du regroupement familial, et avec quel impact sur l'économie ?

Laurent Chalard : L’Etat français ne tenant pas de statistiques spécifiques portant sur les personnes entrées par la procédure de regroupement familial, il est très difficile de connaître leurs caractéristiques socio-économiques. Il serait tentant de déduire ces dernières des données concernant les immigrés récemment arrivés en France, mais comme ils n’en constituent qu’une moitié, les interprétations risquent d’être erronées. La seule chose que l’on peut dire, c’est que dans les quartiers servant de sas avec l’étranger, qui accueillent de nombreux primo-arrivants, le pourcentage de personnes n’ayant aucun diplôme a tendance à augmenter alors qu’il se réduit partout ailleurs en France, ce qui témoignerait d’un niveau de qualification d’une partie de ces immigrants qui reste très bas.

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D'un point de vue méthodologique, les instituts statistiques français offrent-ils des ressources et une documentation suffisamment pertinentes pour élaborer des politiques publiques en matière d'immigration ?

Michèle Tribalat : Le recours aux enquêtes annuelles de recensement est sans nul doute un progrès. Mais la connaissance reste pauvre par rapport aux pays dotés de registres de population. La montée en puissance de l’immigration irrégulière va relativiser beaucoup les statistiques établies en France. Par ailleurs, le remplacement, depuis 2009, du premier titre de séjour par un visa de long séjour pour de nombreuses catégories d’étrangers réguliers a déstabilisé l’enregistrement à partir de l’application centralisée du ministère de l’Intérieur.

Pour l’instant, c’est l’OFII qui fait l’intermédiaire pour entrer dans cette application ces étrangers qui n’ont plus à passer en préfecture à leur arrivée en France. Pour avoir été pendant trois ans au conseil d’administration de l’OFII, j’ai pu constater la tentation de cette agence de se débarrasser de cette obligation. L’OFII vient d’hériter, en plus de ses missions qui n’ont cessé de s’étendre, du contrôle des étrangers malades qui demandent à se faire soigner en France, jusque-là du ressort des agences régionales de santé. C’est près de la moitié des entrées d’étrangers qui ne seront plus enregistrées au ministère de l’Intérieur si l’OFII est déchargé de cette tâche, réduisant ainsi le rôle de l’application du ministère de l’Intérieur en matière de connaissance statistique.

Laurent Chalard : Pour l’expert des questions de population, la situation n’est jamais satisfaisante car il aimerait toujours avoir plus de données à sa disposition ! Cependant, l’institut statistique anglais fournit des données plus détaillées que l’Insee, en particulier sur les entrées et les sorties du territoire, qui lui permettent de faire une estimation mensuelle du solde migratoire du pays. Même s’il y a de nombreuses failles, tous les clandestins n’étant pas pris en compte et les départs étant généralement sous-estimés, quoi qu’il soit, l’office national de statistique britannique a le mérite de proposer des chiffres comparables d’une année sur l’autre.

Par contre, en France, aucune donnée n’est fournie par l’Insee mensuellement concernant le solde migratoire, puisque ce dernier est déduit annuellement des résultats du recensement rénové, qui prêtent à caution, après soustraction du solde naturel, qui est lui bien connu par l’intermédiaire des données de l’état civil. Au niveau européen, il y a donc un manque de sérieux certain de l’Insee. La France est un des rares pays d’Europe occidentale à ne pas fournir de données sur les entrées et les sorties du territoire dans les statistiques d’Eurostat. Les espagnols, pourtant latins, le faisant, il est légitime de se demander pourquoi l’Insee n’arrive pas à tenir ce type de statistiques. Cette situation relève au mieux de l’incompétence et au pire, hypothèse malheureusement la plus probable, de la désinformation volontaire.

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