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Vers une élection à plusieurs
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Les leçons d’une élection : gauche ou droite, qui est parti pour être le plus divisé en 2017 ?

Avec 25 départements perdus, le PS fait pâle figure face à l'alliance de la droite qui conquiert 64 conseils généraux. Les déceptions accumulées eu cours du quinquennat de François Hollande rendent de plus en plus illusoire l'idée d'une alliance des différents partis de gauche en 2017.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Bruno Jeudy

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy est rédacteur en chef Politique et Économie chez Paris Match. Spécialiste de la droite, il est notamment le co-auteur du livre Le Coup monté, avec Carole Barjon.

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Atlantico : Les élections départementales ont marqué l'ancrage du FN comme 3ème force politique auprès de la gauche et de la droite, malgré son incapacité à remporter au moins un département. Peut-on désormais acter qu'il sera présent au 2ème tour de la présidentielle ?

Bruno Cautrès : Nous sommes en mars 2015 et la présidentielle c’est dans plus de deux ans. En politique, c’est une longue distance qui nous sépare donc de la prochaine présidentielle de 2017. Néanmoins, on peut dire que le Front national est dans une dynamique depuis la présidentielle de 2012 même si la comparaison entre présidentielle, européennes, départementales (avec des taux de participation différents) n’est pas forcément simple à faire. Au premier tour de 2012, Marine Le Pen obtenait 17.90% des exprimés (6 421 426 voix) et prenait la troisième place ; aux européennes de 2014 les listes du FN rassemblaient 24.86% et arrivaient en tête (4 712 461 voix) ; au premier tour des départementales de 2015, les binômes du FN réunissaient 25.72% (5 131 650 voix). Le second tour des départementales a confirmé que le FN est à présent stabilisé à un niveau élevé (23.28% d’après les chiffres publiés ce soir par le Ministère de l’intérieur, et 3 617 723 voix) dans la vie politique. Il est au sens propre le Front « national » compte-tenu de cette dynamique et vis-à-vis de la diffusion territoriale du phénomène. Cette dynamique en pourcentages des voix exprimés depuis 2012, se traduit par des élus locaux (municipales 2014, départementales 2015), un enracinement assez net dans certains départements mais aussi par un socle sociologique dans les milieux populaires, ouvriers notamment. Tout ceci place le FN en bonne position pour les élections régionales de cet automne. Pour répondre avec précision à votre question, si on ne peut « acter » que Marine Le Pen sera présente au second tour au jour d’aujourd’hui, on peut prendre ce scénario au sérieux quand même. Si la présidentielle avait lieu en ce moment, cette hypothèse serait alors assez vraisemblable même si là encore la campagne électorale, les propositions des candidats peuvent jouer leur rôle. 

Bruno Jeudy : Le FN semble être en très bonne position pour se retrouver au second tour de la présidentielle, car avec un résultat d'un peu plus de 25 % au premier tour des départementales, sans alliés, sa leader Marine Le Pen peut être optimiste pour la suite. Cependant contrairement à ce que pouvaient laisser penser les sondages avant les départementales, la première place ne paraît plus si évidente. C'est la seconde place qui lui est promise en l'état actuel des choses. Cela change tout, puisque avec un Parti socialiste qui n'est plus à 13 % comme aux européennes mais plutôt à 21 % au premier tour des départementales, la qualification de ce dernier au second tour pour la présidentielle, bien que difficile, n'est pas non plus hors de portée. Le paysage politique de 2017 se caractérisera peut-être par un match pour la deuxième place entre le FN et le PS plutôt qu'entre l'UMP et le PS.

La victoire de la droite aux départementales tient notamment au fait qu'elle est parvenue à s'unir. Cette union peut-elle tenir pour 2017 ? Quelles en sont les failles et comment les corriger ?

Bruno Cautrès : Les électeurs aiment bien l’union et sanctionnent souvent la division. A cet égard, je trouve qu’en jouant la carte UMP-UDI avec beaucoup de binômes ainsi composés, l’UMP de Nicolas Sarkozy a plutôt bien joué. A ces électeurs, comme à ses sympathisants, l’UMP de Nicolas Sarkozy a envoyé un message assez clair lors de ces départementales : c’est cette alliance UMP-UDI qui constituera l’axe stratégique pour 2017. Pour Nicolas Sarkozy, la victoire de ce soir marque un point dans sa stratégie interne et dans la perspective de la primaire de 2016. Alain Juppé, en évoquant ce soir la victoire « UMP-UDI-Modem » a souhaité (de manière que je trouve un peu voyante…) montrer qu’il ne voulait pas se laisser enfermer dans ce prisme UMP-UDI qui de fait met F. Bayrou hors jeu. Si l’UMP et l’UDI doublent la mise aux régionales de cet automne, il va devenir de plus en plus difficile à A. Juppé d’expliquer que Nicolas Sarkozy n’est pas le bon candidat et qu’il n’a pas la bonne stratégie. Il me parait évident que pour Nicolas Sarkozy cette stratégie est pour le moment la bonne ; néanmoins dans la perspective de la présidentielle, il lui faudra « ne pas injurier l’avenir » en se donnant la possibilité et de manière crédible de s’adresser aux électeurs de premier tour de François Bayrou si celui-ci est candidat. Si Marine Le Pen est présente au second tour contre Nicolas Sarkozy, cela diminuerait considérablement pour ce dernier ce problème stratégique ; mais s’il se retrouvait pour un « match retour » face à François Hollande, cette question se poserait avec plus de force. Au fond, Nicolas Sarkozy est dans une optique d’une UMP recomposée, renommée et reformatée comme un parti « de droite et du centre droit » avec un allié du centre-droit (UDI), tandis qu’Alain Juppé est davantage dans une stratégie à la « RPR-UDF ». Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’Alain Juppé s’exprime très peu sur l’organisation actuelle et future de la droite ; l’idéal pour sa stratégie est une UMP « de droite », un Modem « du centre » et lui en homme de synthèse….. La droite n’en a pas fini avec le legs historique de ces différentes familles.

Bruno Jeudy : L'UMP et l'UDI n'étaient pas unies dans tous les cantons, mais dans une majorité. L'élection départementale nous rappelle que chaque camp va devoir aller le plus uni possible au premier tour de la présidentielle. A droite l'UMP et l'UDI vont devoir serrer les rangs, et à gauche, si tant est que ce soit possible, il faudra trouver les voix et les moyens pour s'unir, sinon c'est l'élimination assurée.

Hors divers droite, l'UMP et l'UDI ont réalisé au premier tour des départementales à peu près le score des élections européennes, ce qui montre qu'elles vont devoir s'unir pour les régionales à la fin de l'année. Nicolas Sarkozy a recréé les conditions d'un cartel électoral avec l'UDI. Des listes communes seront également faites pour virer en tête des élections régionales, et ensuite il faut que l'UDI accepte d'entrer dans le processus de la primaire, pour présenter un candidat et après soutenir le candidat UMP qui sera sorti gagnant de cette compétition interne. Cette démarche relève du calcul électoral, alors que ce n'est pas le fond qui unit forcément les deux partis. Sur les départementales, et sans doute sur les régionales, de nombreuses questions n'ont pas été réglées, à commencer par le FN si celui-ci est au second tour face au PS : Jean-Christophe Lagarde campe sur l'idée qu'il faut faire barrage eu FN, quand Nicolas Sarkozy défend le "ni FN, ni PS". En outre ils ne sont pas non plus toujours d'accord sur la mise en avant des questions identitaires, et les sujets relatifs à l'Europe pourraient eux aussi créer des divergences. Ce n'est donc pas tant le programme qui les rapproche, que des nécessités électorales d'ordre quasi mathématique. L'UDI a besoin de réinstaller des élus locaux, et Nicolas Sarkozy de victoires pour assoir sa légitimité et arriver en position de force à la primaire. Sa stratégie consiste à trouver des accords avec l'UDI, en échange de quoi cette dernière devrait rentrer dans la mécanique de la primaire pour ensuite soutenir le candidat UMP à la présidentielle.

À contrario, la gauche s'est présentée aux électeurs en ordre dispersé à l'occasion de ces départementales, ce qui lui a valu l'échec que l'on connaît. Comment expliquer qu'elle ait échoué à s'unir ?

Bruno Jeudy : La gauche se trouve dans une situation inverse à celle de la droite. Cette dernière retrouve petit à petit la voie des accords électoraux alors que la gauche ne parvient plus à fonctionner autour de l'axe central du PS. On a vu les Verts et le Parti de gauche s'unir, et le Parti communiste s'associer au Parti de gauche. Il faut bien comprendre qu'une partie des alliés traditionnels du PS conteste totalement la politique menée par le gouvernement. Le PC comme le Parti de Gauche ont basculé dans l'opposition en votant contre à peu près tous les textes économiques présentés par le gouvernement. Une partie des écologistes, depuis l'arrivée de Manuel Valls à Matignon, a basculé également dans une attitude d'opposition. Aujourd'hui sur le terrain les électeurs ne votent plus automatiquement pour la gauche gouvernementale, car ils ne voient plus la différence entre la gauche et la droite.

Jusqu'où l'union de la gauche est-elle possible ? Que révèlent sur ce point ces élections départementales ?

Bruno Cautrès : La gauche de 2015 est pour le moment très divisée sous l’effet de l’exercice du pouvoir. La tension entre les « réalistes » et ceux qui sont plus à gauche existe depuis longtemps au sein du PS et de la gauche en général. Si la droite et le Front national sont divisés par les enjeux sociaux, culturels, la gauche est davantage divisée par les questions socio-économiques. Les militants de EELV sont parfois plus à gauche que ceux du PS sur certains enjeux. Quant au Front de gauche, la situation est très compliquée : les électeurs du Front de gauche se sont massivement reportés sur François Hollande en 2012. Leur fort attachement aux valeurs de la tolérance culturelle rendait leur adhésion à un candidat de gauche proposant des réformes de société assez aisée ; les symboles de gauche mis en exergue par François Hollande (« mon ennemi c’est le monde de la finance ! ») et sa proposition de « renégocier le Traité européen de stabilité budgétaire ») ont fait le reste. Mais cela ne pourra se reproduire en 2017, du moins aussi aisément : ces électeurs se sentent floués par les orientations Valls/Macron. Si je n’ai aucun doute qu’en 2015/2016 on voudra envoyer des signaux à ces électeurs, de même qu’à ceux de EELV, j’ai de sérieux doutes sur le fait que ceux-ci effaceront d’un trait les reproches qu’ils adressent au pouvoir exécutif. Ramener Jean-Luc Mélenchon vers le PS d’aujourd’hui ne me semble pas l’hypothèse la plus vraisemblable. Il faudra ensuite voir les conséquences du rapprochement de 2017 : quelque que soit le candidat de la droite et du centre, fut-il Alain Juppé, il sera obligé de détailler ses propositions en termes d’économies et de coupes budgétaires et de réformes qui ne plairont pas spécialement aux électeurs de gauche. Si Alain Juppé était le candidat de l’UMP en 2017, les électeurs de gauche (re)découvriraient qu’il est bien un candidat de droite au plan économique. L’humanisme que l’on prête (sans doute à raison) au maire de Bordeaux passerait bien loin derrière…Les dés ne sont pas jetés pour la gauche en 2017, mais elle semble quand même au jour d’aujourd’hui en petite forme.

Bruno Jeudy : La menace du Front National poussera sans doute une partie des électeurs de gauche à se rallier à François Hollande dès le premier tour d'une présidentielle, mais une autre partie ne se résoudra plus à voter de manière automatique pour le candidat socialiste. Le fossé est désormais très grand entre la gauche mélenchoniste et la gauche gouvernementale. Les Verts sont certainement les alliés que François Hollande peut se permettre d'espérer ramener dans son giron présidentiel. S'il pratique le débauchage individuel, ce sera très risqué pour lui. L'autre solution est d'avoir une discussion plus politique et globale avec les dirigeants d'EELV pour trouver les voix et les moyens d'empêcher une candidature écologiste en 2017. Car aujourd'hui, même 2 % de voix pour les Verts peut priver Hollande de tout espoir d'accès au second tour. Mais on voit bien qu'une partie des Verts est entrée dans un combat  qui dépasse l'écologie, voulant modifier la ligne économique du gouvernement de la même manière que Jean-Luc Mélenchon. Or on voit bien que François Hollande ne sait pas comment répondre à cette surenchère à gauche.

Une telle union de la gauche serait-elle électoralement assez forte ? Comment le PS peut-il contourner cette difficulté d'ici 2017 ?

Bruno Cautrès : Seule une vraie reprise économique avec des conséquences concrètes dans la vie des Français (embauches, débouchés pour leurs enfants, augmentations des salaires ou du pouvoir d’achat, baisse des impôts, amélioration nette de la situation générale du pays) peut redresser la situation de la gauche dans la perspective de 2017. Dans le cas contraire, la situation ne pourra qu’alimenter le débat d’idées et la bataille d’interprétation à gauche sur ce que veut dire « une politique de gauche ». Le retour de Nicolas Sarkozy ou le thème « anti-FN » ne suffiront pas du tout à faire taire le frustration et le mécontentement d’une partie des électeurs de gauche.

Bruno Jeudy : Sur la base des municipales, des européennes et des départementales, il est clair que le bloc de voix à gauche a rarement été aussi bas depuis le début de la Ve République. Ce seul bloc ne suffira pas à François Hollande pour remporter la présidentielle, et à l'intérieur de ce gros tiers d'électeurs, il se trouve au moins un tiers qui le conteste frontalement. François Hollande doit donc séduire les abstentionnistes et l'électorat centriste, qui pour l'instant ne semble pas agréer sa politique. Il a raté plusieurs occasions historiques d'arrimer cet électorat, en 2012 notamment lorsqu'il n'a pas essayé de sauver François Bayrou dans sa circonscription ; par la suite il n'a envoyé aucun signal à l'électorat du centre-droit et du centre-gauche. Même s'il a installé Manuel Valls à Matignon et Emmanuel Macron à Bercy, on voit bien qu'il s'efforce de ressusciter une vieille gauche plurielle qui ne dirait plus son nom. Ce faisant, il commet une erreur, mais il ne sait pas comment faire avec les centristes. Il n'est pas comme François Mitterrand qui savait en son temps ramener à lui toutes les tendances. Depuis 2012, il a réussi à décevoir sa gauche et les centristes qui l'avaient soutenu.

Droite ou gauche, qui a finalement le plus de chances d'affronter la présidentielle sous la forme d'une union suffisamment large ?

Bruno Jeudy : C'est la droite. Aujourd'hui Nicolas Sarkozy et Alain Juppé sont en train de construire, en empruntant des chemins différents, les contours d'une coalition. Sarkozy rassemble jusqu'à l'UDI, et Juppé le fait jusqu'au MODEM, en laissant éventuellement derrière lui la partie la plus à droite de l'UMP. Ils sont tous deux dans une démarche de qualification au second tour des élections, alors que François Hollande se contente pour le moment de bricoler une gauche plurielle qui, sur le papier, ne lui permettra pas de remporter la présidentielle, et peut-être même pas de se qualifier au second tour.

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