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Des soldats français partent pour la Roumanie, le 1er mars 2022. 500 soldats français doivent être déployés suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Des soldats français partent pour la Roumanie, le 1er mars 2022. 500 soldats français doivent être déployés suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
©Thibaud Moritz / AFP

Défense européenne

De quelle dose de réarmement l’Europe a-t-elle vraiment besoin face à une Russie faible mais dangereuse ?

L’Europe a pris conscience de la nécessité de se réarmer en raison du conflit en Ukraine. L’industrie de l’armement européenne est-elle actuellement en capacité de fournir les moyens nécessaires ?

Jérôme Pellistrandi

Jérôme Pellistrandi

Le Général Jérôme Pellistrandi est Rédacteur en chef de la Revue Défense nationale.

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Atlantico : A quel point l’Europe a-t-elle pris conscience qu’elle avait besoin de se réarmer en raison du conflit en Ukraine ?

Jérôme Pellistrandi : La prise de conscience du retard européen date d’avant la guerre en Ukraine. Le parcours fait depuis quelques années en témoigne. La montée en puissance de la Chine, l’agressivité de la Russie, les ambitions de la Turquie ont fait comprendre aux européens qu’ils devaient faire quelque chose.  Le conflit a accéléré les choses mais a poussé deux phénomènes contradictoires. D’une part, l’importance de mieux se défendre et donc d’augmenter les investissements. D’autre part, cela a rendu à l’OTAN toute sa raison d’être pour défendre les pays européens. Les Etats-Unis sont redevenus des acteurs centraux.

Lorsque l’on voit les difficultés russes en Ukraine, la menace russe sur l’Europe est-elle réellement imminente. Peut-on envisager un réarmement qui ne soit pas dans une logique d’urgence ?

Après deux mois de combat, au regard de l’attrition des forces russes (plus de 3000 engins détruits et des pertes humaines conséquentes), on pourrait estimer que les forces russes ont beaucoup perdu de leurs capacités opérationnelles. Il convient de rester extrêmement prudent car la Russie n’a pas mobilisé ses réserves. Pour cette « opération militaire spéciale », elle n’utilise que ses forces actives. Si Poutine déclarait la guerre à l’Ukraine officiellement, cela signifierait bien plus de soldats et une potentielle menace pour les européens. Il est risqué de considérer que nous avons tout notre temps pour remonter en puissance. Il ne faudrait pas que l’on se retrouve face à un trou capacitaire alors que la Russie, elle, fait des efforts, ce qu’elle risque de faire après ses difficultés en Ukraine.

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Quels sont les principaux manquements de la défense européenne ?

Il est encore trop tôt pour tirer des leçons définitives. Il faudra éclaircir le rôle des blindés, des drones, de l’artillerie. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a besoin d’une forme de réactivité et d'unité des pays de l’OTAN associée à l’UE. Il faut à la fois une aide humanitaire pour l’Ukraine, une aide militaire, ce à quoi l’Union européenne s’est engagée, mais il faut un renforcement du dispositif militaire dans les Etats baltes que fournit l’OTAN. L’autre problématique qui va se poser est que l’aide militaire à l’Ukraine vide en partie les stocks des pays européens. Cela a été le cas d’abord par du matériel ancien pas forcément en très bon état mais qui augmente la puissance de feu ukrainienne rapidement et désormais par du matériel plus sophistiqué pris dans les stocks, comme les canons d’artillerie César livrés par la France ou ceux livrés par l’Allemagne et les Pays-Bas.

Quels seraient les premiers chantiers à entreprendre ?

L’un des premiers enseignements du conflit, c’est la très forte consommation de munitions. C’est une priorité. A la fois les munitions simples mais aussi les munitions complexes comme les missiles. La difficulté à laquelle nous sommes confrontés, c’est que l’armement prend du temps. Il est facile de produire des munitions petit calibre mais il est bien plus long de fabriquer de l’antichar. Il va nous falloir néanmoins attendre pour savoir quels sont nos réels besoins opérationnels : avons-nous besoin de chars lourds au regard des pertes russes ? Doit-on privilégier des hélicoptères de combat ou non ? Il sera important de ne pas faire de mauvais choix. Cela représente de nombreux défis. D’autant que toutes les armées ne sont pas dans la même situation. Certaines, comme la France sont déployées à l’étranger, d’autres demeurent exclusivement sur le territoire national.

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L’industrie de l’armement européenne est-elle actuellement en capacité de fournir l’effort supplémentaire ? Ou va-t-elle dépendre des Etats-Unis ?

L’industrie européenne a des capacités de temps de paix, fabriquer du matériel militaire prend du temps. L’industrie américaine connaît la même problématique, sauf qu’elle a des stocks bien plus importants. L’Europe a des lacunes sur certains sujets, comme l’absence de programmes de construction d’hélicoptères lourds. Les seuls modèles disponibles actuellement sont fabriqués par les Etats-Unis.

Pouvons-nous nous permettre d’attendre et de ne pas solliciter les Etats-Unis et attendre de pouvoir produire en Europe de quoi répondre à nos besoins ?

La réponse sera nécessairement un mix des deux positions. Pour les avions de ravitaillement par exemple, l’Airbus A330 MRTT est une vraie réussite européenne, mais pour les hélicoptères lourds il est préférable d’acheter aux Etats-Unis. La question est à la fois opérationnelle, industrielle et politique. On voit bien que le système de combat aérien du futur (Scaf) voulu par l’Europe prend du temps. Les partenaires européens vont devoir décider quoi faire sur le sujet. De même, avec le projet franco-allemand de Système Principal de Combat Terrestre (MGCS), le char du futur. Entre temps, la Pologne a acheté des chars américains, ce qui lui permet de livrer de vieux chars soviétiques à l’Ukraine. Il va donc forcément y avoir un écart entre les ambitions économiques, politiques, industrielles, et les décisions des Etats. L’Espagne, l’Italie, ont des porte-aéronefs mais les seuls aéronefs capables d’apponter sur ces bâtiments sont les F35-D américains. Du côté européen, il faudra attendre les résultats du Scaf, mais il faut rappeler qu’il faut une décennie entre le vol d’un démonstrateur et les premiers exemplaires opérationnels.

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