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De Mme Thiers à Valérie Trierweiler : l'Élysée est un palais maudit pour les femmes de président
De Mme Thiers à Valérie Trierweiler : l'Élysée est un palais maudit pour les femmes de président
©Reuters

Bonnes feuilles

De Mme Thiers à Valérie Trierweiler : l'Élysée, ce palais maudit pour les femmes de président

Les présidents, leurs femmes... et leurs maitresses. L’affaire Hollande-Gayet-Trierweiler a levé le voile sur la condition difficile et douloureuse des épouses ou des compagnes des hommes d’Etat. Ce qu’elles doivent supporter, endurer et surtout taire. Extrait de "Jeux dangereux à l'Elysée", de Catherine Rambert, publié chez First (2/2).

Catherine  Rambert

Catherine Rambert

Journaliste et scénariste, Catherine Rambert est l'auteur de plusieurs livres dont Petite philosophie du soir (Éditions 1). Chez First, elle a déjà écrit Petite philosophie de l'amour (2012).

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L’Élysée serait-il le palais maudit des femmes ? En le quittant au milieu d’une triste nuit du mois de janvier 2014 pour ne jamais y revenir, Valérie Trierweiler songe-t-elle à toutes celles qui, avant elle, ont baigné de larmes ce lieu, surnommé par Claude Pompidou la « maison du malheur » ? Exfiltrée comme une vulgaire courtisane dont le prince se serait lassé, l’ex-« first girl friend » tire sa révérence après des mois de disgrâce. Depuis la voiture, les vitrines éclairées des boutiques de luxe de la rue Saint-Honoré défilent, tel le générique d’un film qui s’achève. Ultime vision d’un monde bientôt évanoui. Cruauté séculaire du pouvoir, du sort des favorites et de la versatilité des puissants. Dans quelques heures, la France découvrira son infortune à la une d’un magazine à scandale. Peut-on imaginer pire humiliation ? Avoir été presque reine, humer de si près le parfum du pouvoir suprême et finir ainsi. Chacun connaît ce proverbe de bon sens populaire « plus haut l’on monte, plus dure est la chute ». C’est peu dire que celle-ci est rude. En politique, les femmes sont souvent des victimes collatérales. Mais si tout cela était un mauvais rêve ? Valérie veut encore y croire. La belle histoire ne peut finir en médiocre vaudeville. Las, dans le véhicule qui glisse en silence dans Paris endormi, elle doit se rendre à l’évidence. En lettres de sang sur les murs de ce palais inhospitalier, elle pourrait écrire comme dans un célèbre fait divers : « L’Élysée m’a… tuer ».

Clap de fin.

Construit au début du XVIIIe par Henri-Louis de La Tour d’Auvergne, comte d’Évreux, l’Élysée – baptisé alors Hôtel d’Évreux du nom de son propriétaire – eut d’emblée des relations désastreuses avec les représentantes du beau sexe. À peine ses travaux achevés, le comte se sépare de son épouse. Et qu’importe si c’est grâce à elle et à sa dot qu’il a financé le lieu. Sans ménagement, la jeune femme est évincée et cède sa place à des courtisanes, entièrement consacrées au plaisir du nouveau propriétaire. Des parties fines fréquentes et onéreuses s’y succèdent, ces dames monnayant chèrement leurs petites vertus. Le comte y laissera une partie de sa fortune. Paris bruissera longtemps de folles rumeurs sur les nuits érotiques de cet étrange palais. Bref, on l’aura compris, en France, la résidence du chef de l’État est installée dans un – presque – ancien lupanar. Tout un symbole..

Plus tard, le palais est acheté par la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV. « La putain du roi », comme la baptisent les Parisiens, y viendra peu et délaissera définitivement le palais après la mort de sa fille. Ensuite, il deviendra la propriété d’un banquier dénommé Nicolas Beaujon. Ce dernier y organisera nombre de dîners et soirées fastueuses au cours desquels il se plaît à exhiber ses nombreuses maîtresses dont la rumeur veut qu’il soit incapable de les consommer. Des créatures déshabillées hantent les jardins et les coursives du palais. Des gémissements et des murmures étouffés dans ses draps de soie brossent alimentent à nouveau la sulfureuse légende de cet étrange palais. Une nouvelle fois l’hôtel d’Évreux se mue en maison des plaisirs. Ah, si les murs pouvaient parler…

En 1787, il passe dans les mains de Bathilde d’Orléans. La duchesse de Bourbon, répudiée par son mari, cherchait une nouvelle résidence et s’y installa. Une autre célèbre répudiée y séjourne quelque temps en 1809. Joséphine le reçut en effet de Napoléon dans sa corbeille d’adieu au moment de leur divorce, en guise de dédommagement. Mais l’ex-impératrice y reste peu de temps. Elle transporte son chagrin de femme délaissée au château de Malmaison. Rappelons que Napoléon avait au passage fait assassiner le duc d’Enghien, son propriétaire, avant d’en disposer à sa guise. On ne saurait trouver plus mauvais présage pour ce bâtiment qui deviendra un palais « maudit » à bien des égards pour ses futurs locataires.

En 1848, Louis-Napoléon Bonaparte fraîchement élu président au suffrage universel (façon de parler puisque seuls les hommes votaient alors) s’y installe provisoirement. Le neveu de Napoléon Ier est célibataire au moment de son élection. L’histoire retiendra qu’il allait retrouver sa maîtresse Harriet Howard… rue du Cirque, comme, 166 ans plus tard, un certain François Hollande avec une autre comédienne, Julie Gayet. Pas sûr que ce bégaiement de l’histoire ait amusé Valérie Trierweiler. D’autant que sa séparation d’avec l’actuel président a elle aussi été interprétée comme une répudiation. Que de points communs avec la famille Bonaparte décidément !

Est-ce la raison de son histoire chaotique ? L’Élysée a été détesté par la plupart des femmes des présidents qui s’y succédèrent :

Peu apprécié de Mme Thiers, qui ne s’y sentait pas en sécurité et y redoutait un attentat et de Mme Loubet, dont les origines modestes tranchaient avec les us et coutumes de ce lieu impressionnant et chargé d’histoire. Abhorré par Claude Pompidou, qui redoutait de devoir s’y installer et refusa obstinément d’y remettre les pieds après la mort de son mari. Alors que sa devancière Yvonne de Gaulle, en épouse soumise, sans apprécier outre mesure le lieu, s’y fondit et s’y acclimata tant bien que mal, telle une petite ombre sillonnant les pièces à la nuit tombée pour y éteindre, selon la légende, les lumières.

Anne-Aymone Giscard d’Estaing n’y venait que rarement et préférait résider dans son hôtel particulier rue de Bénouville avec ses enfants durant le septennat de son mari. Idem pour Danielle Mitterrand qui elle décida de continuer à « vivre sa vie » comme elle l’entendait, rue de Bièvre.

Finalement, seule Bernadette Chirac s’y est plu. Mais à la différence de ses congénères, l’ex-première dame a passé le plus clair de son existence sous les ors et dans les palais de la République. Alors, un de plus un de moins… Disons que celui-ci était l’aboutissement d’un long et épuisant cheminement. Après avoir vécu les deux échecs à la présidentielle (1981 et 1988) de Jacques Chirac, puis s’être longtemps persuadée que « les Français n’aimaient pas son mari », l’hôtel de la rue Saint-Honoré était une revanche sur un destin difficile et un chemin de croix ô combien ardu. Nous y reviendrons.

L’ancien hôtel d’Évreux, de fait, est vécu comme une prison pour ses occupantes. Au quotidien, la machine élyséenne est implacable, ne laisse aucune part à l’imprévu, obéit à un protocole d’un autre temps. Les horaires y sont drastiques, et toute velléité de liberté est refusée ou entravée par la présence de garde du corps et d’un service de sécurité envahissant. Décider au pied levé d’aller au cinéma en ville ou de s’offrir une séance de shopping avec une amie relève de la science-fiction. L’improvisation et les surprises y sont bannies. « S’y soumettre, c’est renoncer à soi-même, confie une observatrice proche d’une ex-première dame. Le fuir est une question de survie. On est happée, dévorée par un système conçu pour exercer le pouvoir. Les femmes légitimes gênent et sont comme un cheveu sur la soupe même si on leur concède un bureau et un secrétariat. Il résume à lui seul le machisme de la société française. »

Triste paradoxe pour des épouses qui ont déjà tant enduré lors de l’ascension politique de leur mari, de découvrir que l’acmé du pouvoir est inhospitalier pour ne pas dire hostile aux femmes. Les hommes y vivent à leur aise, happés par leur ambition, le tourbillon de la politique et les affaires du pays. Mais elles ? Grimper si haut et s’y trouver si mal… Amère victoire.

Les conjointes des grands fauves politiques n’ont pour la plupart pas choisi leur destin. Elles l’ont subi. Victimes – consentantes ou non – d’un style de vie violent, chronophage, éprouvant pour elle et leur famille, sans répit et sans pitié. Aucune n’avait imaginé se retrouver dans une telle centrifugeuse. Toutes ont été broyées, voire détruites, par ces existences qui n’ont d’humaines que le nom. Certaines ont résisté, d’autres ont craqué, attenté à leur vie et ont payé le prix fort de cette existence de fous.

Curieusement, le sujet est tabou. En témoigne l’embarras de la plupart de mes interlocuteurs, notamment masculins, une fois informés du thème de cet ouvrage. « Un livre sur les épouses et ce qu’elles subissent ? Ha… Bof. Mais je les connais peu vous savez. Je ne sais pas si je pourrai vous être utile. » Leur perplexité raisonnait comme un aveu. Et les entretiens que certains m’accordèrent furent instructifs à bien des égards : il y a bien en politique un univers masculin totalement incompatible avec l’univers féminin. Deux sphères qui se côtoient certes, mais aux moeurs opposées. En revanche, les femmes sollicitées – ministres, ex-épouses, journalistes, conseillères – ont été plus promptes à me confier leurs sentiments, ce qu’elles avaient vécu et observé, mues, je suppose, par une forme d’empathie et de solidarité féminines. Certaines, notamment des ex-épouses de ministres marquées au fer rouge par leur expérience, se sont camouflées derrière des déclarations en off.

Ah oui bien sûr pour évoquer les maîtresses, les favorites et les turpitudes sexuelles réelles ou supposées de nos dirigeants, il y a du monde. Les secrets d’alcôves, les liaisons, l’homosexualité réelle ou supposée d’anciens ministres alimentent la petite chronique des dîners en ville. Une abondante littérature existe sur ce thème. Un classique. Au moment où j’écris ce livre, une rumeur tenace fait état de l’homosexualité supposée de deux anciens Premiers ministres (excusez du peu !). Pour l’un d’entre eux, on me cite même à plusieurs reprises le nom du comédien célèbre avec lequel il est supposé entretenir une liaison. Un ragot alimenté par des journalistes de renom qui avaient ouïdire par ouï-dire… Bref, rien de sérieux ni de vérifié, mais colportons, colportons…

Les doubles ou triples vies ont toujours été l’apanage des princes d’hier et d’aujourd’hui. Elles ont de tout temps fasciné et amusé. Les virilités conquérantes sont saluées comme autant de signes de santé. Dans les dîners en ville, on énumère les maîtresses et les favorites du moment. En creux, on admire l’insatiable appétit de ces fauves politiques. Les alcôves de l’histoire regorgent d’épisodes croustillants observés depuis le trou de la serrure et narrés (voire enjolivés) pour la postérité.

Louis-Napoléon Bonaparte, élu président en 1848, fut un séducteur compulsif. Célibataire endurci en entrant à l’Élysée, il se maria à la splendide Eugénie de Montijo pour avoir un héritier, mais ne mit aucun frein à sa turbulente libido. Premier président de la IIIe République, Adolphe Thiers se partageait – comme François Mitterrand plus tard – entre un double foyer, avec d’un côté son épouse légitime et, de l’autre la soeur de celle-ci, sa belle-soeur donc, avec laquelle il entretenait une liaison connue de tous. Félix Faure, mort à l’Élysée dans les bras de sa maîtresse, fut lui aussi un grand amateur de femmes. Celui qui « voulut être César mais ne fut que Pompée », selon le mot cruel de Clemenceau (autre goujat patenté de la République) prenait en outre plaisir à humilier son épouse à qui il imposait de se tenir à distance de lui, si possible loin derrière. À cette époque, il est vrai, le divorce n’était pas entré dans les moeurs et les femmes, considérées comme des mineures par le Code Napoléon, ne votaient pas. Il fallait alors boire la ciguë en silence.

Les puissants d’aujourd’hui pas moins que ceux d’hier n’ont renoncé à ce droit de cuissage autorisé par le prestige de la fonction. « La France est une république monarchique, souligne l’écrivain Denis Tillinac, grand ami de Jacques Chirac. Elle ne se remet pas d’avoir coupé la tête de son roi. Alors de Gaulle a eu l’idée de réconcilier la monarchie et la république en créant les institutions de la Ve. »

Réconciliation sur l’oreiller en l’occurrence.

Extrait de "Jeux dangereux à l'Elysée", de Catherine Rambert, publié chez First, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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