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Léon Blum (1872-1950) au congrès socialiste de 1927.
Léon Blum (1872-1950) au congrès socialiste de 1927.
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Bonnes feuilles

Dans l'entre-deux-guerres, déjà, face à une situation économique complexe, le parti socialiste fait face à des dissensions internes

Né aux Etats-Unis sous le mandat de Roosevelt, le New Deal a son pendant français. Engagé dans les dernières années de la IIIe République, prolongé sous le régime de Vichy, puis développé après la Seconde Guerre mondiale, ce mouvement réforma la France, notamment par le développement de la planification de l'économie, la naissance d'un système de protection sociale, la première vague de nationalisations, mais aussi la création d'une politique culturelle d'envergure. Extrait de "Le New Deal français" de Philip Nord aux éditions Perrin (extrait 1/2).

Philip Nord

Philip Nord

Diplômé de Columbia et d’Oxford, Philip Nord est professeur à Princeton. Spécialiste de la France des XIXe et XXe siècles, il est l’auteur de plusieurs livres dont Les Impressionnistes et la Politique : art et démocratie au XIXesiècle.

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La France de la Grande Dépression ne peut guère se prévaloir d’accomplissements significatifs. Certes, la période est ponctuée par l’embellie du Front populaire, mais l’expérience conduite par Léon Blum est de courte durée et accouche, au mieux, de succès incertains. De cette période, on retient plutôt les revers. La IIIe République se montre incapable d’apporter des solutions effectives aux principales difficultés de l’heure : à l’intérieur, le marasme économique va s’aggravant et accentue les tensions sociales ; à l’extérieur, l’Allemagne en plein essor envisage avec agressivité une révision radicale de l’ordre international. Toutefois, l’idée d’une paralysie de la France, d’un « immobilisme », selon un qualificatif parfois utilisé, ne donne qu’une vue partielle de la réalité.

Pendant toutes les années trente, les remises en cause des politiques économiques en vigueur se multiplient. Nombre d’entre elles émanent des milieux socialistes ou syndicaux qui stigmatisent la poursuite du laisser-faire libéral, jugé responsable de la dépression dans laquelle s’enfonce la France. Les faits l’attestent : non seulement que l’orthodoxie économique n’a pas de réponses à la crise, mais ainsi, plus grave encore, que la rigueur budgétaire, seul remède qu’elle administre, comprime la demande et aggrave la situation. Ce qu’il faut à la France, expliquent ces critiques, c’est un plan : il éliminera les phénomènes irrationnels propres au mécanisme de marché et à sa recherche obsessionnelle du profit individuel, et il garantira une plus juste rétribution des travailleurs au sein d’une économie toujours vouée à satisfaire les intérêts du capital. Mais les critiques ne viennent pas seulement de la gauche de l’échiquier politique. Au début des années trente, un cercle s’est formé autour du maréchal Lyautey, ex-résident général au Maroc. Ses protégés mettent l’accent sur le potentiel salvateur qu’aurait une direction énergique du pays. Il manque aux patrons français – frileux face au risque – la fermeté indispensable pour redresser l’économie vacillante. Une nouvelle génération de dirigeants, des hommes d’action animés par une résolution morale sans faille et capables d’entraîner leurs subordonnés, est « l’élément le plus nécessaire » pour cette France amollie. Les courants nonconformistes, parfois de nuance catholique, ne désapprouvent pas le diagnostic mais préfèrent mettre l’accent sur l’organisation. En prônant le laisser-faire, l’économie libérale engendre l’anarchie et dresse employeurs et employés les uns contre les autres.

L’instauration d’un système corporatiste permettrait d’introduire un minimum d’ordre dans le fonctionnement du marché. La coopération entre ouvriers et dirigeants, organisée sous la tutelle de l’Etat, entraînerait une révision des salaires et des prix, favoriserait des relations harmonieuses entre les classes productives et cette « communauté de travail » introduirait une note d’humanité dans un système jusque-là froid et indifférent. D’autres contempteurs de l’orthodoxie libérale, ceux-là d’inspiration technocratique, se soucient eux aussi d’améliorer les relations sociales, afin, selon leurs termes, d’humaniser l’économie. Mais ils se montrent moins hostiles au marché et à l’action des entrepreneurs. L’enjeu, estiment-ils, est de maîtriser les conduites irrationnelles, d’anticiper les calamités avant qu’elles ne surviennent et d’introduire des correctifs dans le fonctionnement du système. Cela exige de planifier, de maîtriser des instruments de prévisions économiques, lesquels présupposent une bonne appréhension statistique des fluctuations de la conjoncture. On comprend donc pourquoi nombre des promoteurs de la critique technocratique se recrutent parmi les diplômés de la prestigieuse Ecole polytechnique, où la formation des ingénieurs met l’accent sur la maîtrise des outils mathématiques. Dans les années trente, la réflexion technocratique s’élabore en premier lieu au sein de l’association X-Crise, petit cénacle qui tire son nom de l’appellation familière des polytechniciens, les « X ».

L’orthodoxie libérale est sous le feu des critiques. Des socialistes de toutes les nuances forment les gros bataillons de ces assaillants, mais des francs-tireurs venus d’autres horizons participent à l’offensive : meneurs de masses autoproclamés, non-conformistes, catholiques corporatistes, technocrates, tous partagent de fortes ambitions et avancent de solides arguments. Ils sont encore extérieurs aux sphères du pouvoir mais ils les intégreront bientôt. Leurs premières expériences ne datent pas de la guerre ou de la Libération mais des années trente. Ne doit-on pas en conclure que la IIIe République, pour le meilleur ou pour le pire, n’est pas aussi figée qu’on le suppose parfois ?

Dans l’entre-deux-guerres, les socialistes de la SFIO font face à un dilemme idéologique. Le parti se perçoit comme un instrument révolutionnaire, une organisation d’avant-garde qui préfigure l’avenir socialiste radieux mais, dans le même temps, il doit s’investir dans des batailles plus terre à terre, telles que les élections législatives et la promotion de ses propositions de lois au Parlement. Au sein du parti, une minorité défend l’idée du plan, seule voie permettant d’échapper au dilemme réforme ou révolution, expliquent ses partisans. La planification économique est un projet concret, susceptible d’une mise en oeuvre immédiate par le parti, mais elle représente aussi un progrès par rapport à l’ordre existant, une première étape vers l’utopie socialiste à venir. En 1931, les partisans du plan forment une tendance officielle dans la SFIO, sous le nom de Révolution constructive. Georges et Emilie Lefranc, les animateurs de ce courant, ne rallient qu’une douzaine d’adhérents, mais la qualité de ceux-ci compense la faiblesse des effectifs. Claude Lévi-Strauss, alors ethnologue novice, est du nombre, tout comme Robert Marjolin, un jeune économiste prometteur qui a noué de précieuses relations hors des cercles socialistes. Au cours de ses études, Robert Marjolin a passé une année à l’université de Yale.

A son retour en France, grâce à la protection d’un de ses professeurs, le sociologue Célestin Bouglé, il a obtenu un poste au Centre de documentation sociale. Le service est hébergé dans les locaux de l’Ecole normale supérieure, si bien que Robert Marjolin côtoie quelques stars de l’école, tels Raymond Aron et Jean Stoetzel, lequel, comme Robert Marjolin, s’efforce d’appréhender le fonctionnement socio-économique au moyen d’une approche plus scientifique. Les compétences remarquables de Robert Marjolin n’échappent pas à Charles Rist, fondateur, au cours de ces années trente, d’un laboratoire de réflexion : l’Institut de recherches économiques et sociales. Libéral convaincu, Charles Rist ne souhaite pas moins s’entourer de chercheurs de talent. Invité à s’associer à ses travaux, Robert Marjolin s’empresse d’accepter.

Extrait de "Le New Deal français" de Philip Nord, publié aux éditions Perrin, 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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