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La notion d'énergie aurait-elle remplacé celle de Dieu ?

Nouvelle religion

Toujours plus d'athées en France... Et toujours plus de gens pour croire en la nature, le fitness ou le karma ?

La France est le pays où le nombre d'athées a le plus progressé entre 2005 et 2012, passant de 14 à 29%. Que révèle cette apparente progression de l'athéisme ? Dans "Souci de soi, conscience du monde", Raphaël Liogier explique comment nous avons remplacé Dieu par le culte du naturel et de la tradition.

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier est sociologue et philosophe. Il est professeur des universités à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence et dirige l'Observatoire du religieux. Il a notamment publié : Le Mythe de l'islamisation, essai sur une obsession collective (Le Seuil, 2012) ; Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? (Armand Colin, 2012) ; Une laïcité « légitime » : la France et ses religions d'État (Entrelacs, 2006).

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Atlantico : Une étude réalisée par l'institut de sondage américain Gallup révèle que l’athéisme est en progression. Un peu moins de 60% de la population mondiale estime être croyante, presque 10% de moins qu’en 2005. 23 % estiment être agnostiques, 13 % athées. C’est en France que le nombre d’athées a le plus progressé, passant de 14 à 29%. Pourtant, dans votre livre Souci de soi, conscience du monde, vous estimez qu’une nouvelle religion émerge et se généralise, que vous appelez individuo-globalisme. Comment expliquer que de plus en plus de Français s’estiment athées ?

Raphaël Liogier : Cette baisse de la croyance en Dieu révèle moins une baisse réelle de la foi qu’un changement de culture. Une nouvelle culture caractéristique des sociétés dites postindustrielles, autrement dit des sociétés les plus riches de la planète, s’est développée depuis les années 50. Dans cette nouvelle culture le divin a pris de nouvelles formes. Nous assistons depuis un siècle à une révolution religieuse et non à une disparition de la religion.

De plus en plus de gens se disent certes « athées », ce qui signifie, étymologiquement, « qui ne croit pas en Dieu ». Pourtant, les enquêtes que nous avons menées montrent que de plus en plus de ces athées déclarés croient néanmoins à une puissance supérieure, par exemple à une connexion avec la nature, qui donne du sens à leur vie. Dieu n’est que le nom donné à cette puissance supérieure, à l’Absolu, dans un certain contexte religieux, celui du monothéisme biblique.

On se rend compte que ces incroyants croient en quelque chose qu’ils n’appellent plus Dieu, mais qui relève pourtant de cet Absolu. L’image du Dieu biblique, impérieux, vindicatif, ombrageux, lointain, attaché à une certaine contrainte morale, est devenue négative. Dès lors le nom même de Dieu est devenu péjoratif. Le divin se nomme aujourd’hui autrement.

Quel est le nom de ce nouveau Dieu ?

C’est surtout la notion d’énergie qui remplace celle de Dieu. On dira qu’il y a de bonnes énergies dans cette maison ou dans cette nourriture ! On distingue même, ce qui est typiquement religieux, les énergies négatives (représentant le Mal dont il faudrait se débarrasser) des énergies positives (qu’il faudrait cultiver en soi et autour de soi, parce qu’elles expriment le Bien). Cette révolution a commencé au XVIIIème siècle. L’énergie est devenue l’objet de toutes les spéculations, à la fois scientifiques et spirituelles. L’un des pères de l’hypnotisme, Messmer (d’où « to mesmerize » en anglais, hypnotiser), fut un des principaux promoteurs de la croyance en un magnétisme animal, selon laquelle une force vitale existerait en nous et dans la nature. Ce principe vital donnerait un sens à l’univers, une direction. Même Hegel s’est intéressé de près au magnétisme animal. Au XXe siècle, les croyances magnétiques donnent progressivement naissance à ce que l’on peut appeler un véritable culte de l’énergie. Le succès des religions extrême-orientales en Occident - surtout le bouddhisme, l’hindouisme, le taoïsme, avec des pratiques comme le yoga, le qi-gong, et les notions de chakra, de méridiens d’énergie - va participer à la normalisation et à la généralisation de ce culte énergétique.

Cette religiosité est-elle un phénomène nouveau ?

Ce nouvel imaginaire se déploie dans les années 1950 en dehors des cénacles intellectuels et ésotériques, sous l’impulsion par exemple du mouvement hippie, des idées émergentes de « développement personnel » et d’écologie. Sans une transformation économique profonde de nos sociétés ce nouvel imaginaire n’aurait pu se développer. C’est effectivement à partir des années 1950 que nous entrons progressivement dans l’ère postindustrielle, autrement dit que nous avons atteint un niveau de richesse par habitant qui permet la mise en place d’un Etat providence élargi qui sécurise matériellement le destin de la majorité de la population. Cette nouvelle sécurité (la sécurité sociale au sens large) a permis le développement de préoccupations de plus en plus détachées de la seule réussite économique (même si la réussite économique reste importante bien sûr !). C’est à ce moment-là qu’apparaissent trois thèmes phares de ce que j’appelle « l’individuo-globalisme » : la connaissance de soi, la créativité, le bien-être. L’ensemble du monde postindustriel est concerné, l’Europe, l’Australie, et non seulement la France. Aujourd’hui le mode de vie « postindustriel » est de plus en plus répandu sur la planète, et logiquement le taux d’athéisme augmente, même si la majorité des sociétés n’ont pas encore amorcé ce virage économique et culturel, ce qui explique que 60 % de la population mondiale adhère toujours à la croyance en Dieu.

Pourtant, les Etats-Unis, société post-industrielle par excellence, restent un pays très religieux…

Les Etats-Unis sont effectivement un pays postindustriel, mais où la croyance en Dieu est encore forte. Mais c’est aussi un pays dans lequel l’Etat providence est moins développé avec un système de sécurité sociale moins protecteur qu’en Europe en moyenne.

A l’opposé, c’est en Suède qu’on trouve le plus faible taux de croyance en Dieu, où il est encore plus bas qu’en France. De manière générale, la croyance en Dieu est très basse en Scandinavie, où l’Etat providence est le plus développé. Ce sont aussi dans ces pays que la spiritualité individuo-globale est la plus marquée : importance de l’énergie, de la Nature, etc.

 

La religion est donc un opium pour échapper à la précarité sociale ?

Le religieux donne du sens à notre existence en fonction des contextes dans lesquels nous nous trouvons. La croyance en un Dieu omnipotent est plus adaptée à un contexte de précarité économique et sanitaire alors que la croyance en l’énergie bienfaisante est plus adaptée à un contexte de satiété matérielle.

Pourtant, la crise actuelle devrait inciter les Français à se tourner vers la religion…

Malgré la crise dont on parle actuellement, la France reste un pays dans lequel on mange à sa faim. L’Etat-providence existe toujours. Et d’ailleurs une partie du problème du chômage est moins lié au manque d’emplois qu’au fait que la plupart des gens dans nos sociétés ne cherchent plus seulement à travailler pour gagner leur vie mais à « s’épanouir ». Dès lors les secteurs économiques à forte teneur créative, réputés permettre l’épanouissement de la personnalité, comme le journalisme, la littérature, l’art, la recherche, etc., sont pris d’assaut, alors que l’on trouve par exemple de moins en moins de monde pour travailler dans le bâtiment. La crise de l’emploi est aussi liée à nos choix, à nos nouveaux désirs d’épanouissement conditionnée par la nouvelle religion individuo-globale. 

Malgré tout, ce problème d’allocation sur le marché du travail provoque indéniablement une détresse sociale, qui pourrait amener certains à se tourner vers la religion…

Ces personnes se sentent en effet en situation de crise, et ils se tournent justement vers les nouveaux grands prêtres de la religion individuo-globale, qui peuvent être des psychothérapeutes (dans la version la plus apparemment rationnelle) ou vers des guides spirituels. Reste qu’ils acceptent en général de gagner moins pour occuper un emploi qui les épanouit. Ceux qui n’arrivent pas à trouver une profession épanouissante sont « stressés » et cherchent à compenser durant leur loisir en partant en stage de yoga, en sautant à l’élastique, etc. Dans les années 1970 ou 1980, seule une archi-minorité avait ce type d’aspiration.

L’enquête mondiale sur les valeurs, la plus grande enquête réalisée dans l’histoire de l’humanité, qui a débuté dans les années 1970, et dont les dernières vagues ont visé à étudier des échantillons représentatifs (près de 90% de la population mondiale) font très clairement apparaître ce tournant culturel des années 1990, que le sociologue américain Ronald Inglehart appelle la « Révolution culturelle silencieuse ». Simultanément, on assiste à un déclin de ce qu’on appelle les valeurs traditionnelles et industrielles, soit toutes les valeurs rattachées à la morale classique, dans les mœurs, la sexualité, à la croyance en un Dieu omnipotent, à une hiérarchie sociale stricte. Et en même temps, les revendications « spirituelles » s’affirment : on veut « se développer », s’épanouir, vivre des expériences intérieurement enrichissantes… même dans le travail. Les trois axes de cette « nouvelle religion » postindustrielle sont le développement personnel (recherche de la créativité), le bien-être (une santé supérieure) et la connaissance de soi (découvrir la vérité du monde au travers de pratiques comme le yoga ou la relaxation).

On le voit dans le travail, mais aussi dans nos loisirs : on ne part plus en vacances pour se vider, on part à la recherche de nouvelles expériences, de nouvelles compétences qui nous transforment, nous améliorent. C’est l’ère du tourisme culturel, du tourisme spirituel, du tourisme humanitaire. On part faire de l’humanitaire, on veut s’accomplir en construisant un hôpital au milieu de nulle part.

Cela transparaît également dans notre rapport au couple : si, un temps, divorcer était un échec, le divorce apparaît aujourd’hui de plus en plus comme une expérience positive, une étape dans le parcours dans le parcours existentiel.

N’existe-t-il pas une contradiction entre la volonté de s’engager dans l’humanitaire et le nombrilisme de cette « religion du bien-être et de l’accomplissement de soi » ?

Tout à fait. Mais justement une religion se fonde toujours sur des contradictions, la première d’entre elle étant le fait de désirer vivre et pourtant de devoir mourir. L’ « individuo-globalisme » se fonde sur la contradiction entre le désir d’être Soi et la quête de l’Universel, du Tout, la quête de la singularité individuelle et le désir de diversité. C’est ainsi que l’on vénère aujourd’hui l’altérité, la diversité, l’autre, le lointain, mais à travers le voyage vers l’autre lointain on cherche en réalité à se construire soi-même. On retrouve souvent cette logique chez les gens qui sont engagé dans l’humanitaire. D’ailleurs je ne critique pas, je ne dis pas que c’est bien ou mal, c’est seulement ainsi.

Selon vous, les manifestations de cette nouvelle religion vont de l’écologie, l’engagement humanitaire, le développement durable et le culte du bien-être à… Avatar, le film de James Cameron. Comment ce film peut-il être un avatar de cette nouvelle religion ?

La religion permet aux humains de raconter une vie cohérente sur une scène mythique. Nous avons tous besoin de raconter notre vie. Ne serait-ce que se donner un nom, Pierre, Paul, Jean, etc., c’est déjà faire référence à une histoire, c’est essayer d’être autre chose qu’un organisme animal. C’est cela l’identité au fond ! Qui dit scène mythique, dit évidemment scénarios à jouer (et nous avons déjà évoqué les thèmes centraux des scénarios dans lesquels nous jouons notre vie), mais il faut aussi des décors comme dans un théâtre. Dans la religion individuo-globale, il y a trois décors qui sont combinés, superposés les uns aux autres, ce que j’appelle l’hypertradition (une tradition plus que traditionnelle, dont les religions classiques ne seraient que des versions frelatées), l’hyperscience (une science capable de comprendre l’énergie, qui justement redécouvrirait la vérité de l’hypertradition, qui s’intéresse au mystère de l’infini, à l’ondulatoire, etc.) et enfin l’hypernature (vision d’une nature plus que naturelle, qui est même le critère de la vérité de toute science et de toute tradition).La nature ne saurait mentir, elle est aujourd’hui à proprement parler surnaturelle.

Dans la morale individuo-globale, même un tsunami, s’il fait des morts, ne peut pas être l’œuvre seulement de la nature, mais doit quelque part avoir été provoqué par la « mauvaise » science de l’homme, par l’industrie, etc. La nature est la clé métaphysique de la théologie individuo-globale : l’hypertradition et l’hyperscience doivent prouver qu’elles sont « naturelles » pour être légitimes. C’est valable pour nos pratiques individuelles. La méditation, par exemple, est vantée parce qu’elle serait une pratique à la fois traditionnelle, scientifique, bénéfique à la santé et, forcément, naturelle. De même pour le taï-chi, le chi-kong et la relaxation.

On retrouve cela en marketing. Aujourd’hui, pour vendre un produit de beauté, il faut expliquer qu’il est issu d’une longue tradition, mais que, en même temps, il a été éprouvé par la science d’avant-garde et les nouvelles technologies propres – naturelles – et qu’en cela il renoue avec la Nature. Ce produit, pour être désirable, doit être hypernaturel.

Or le film Avatar exprime, de manière caricaturale, ces trois décors : la fascination pour l’hyperscience, qui peut quasiment tout faire ; pour l’hypertradition, celle de ces autochtones extraterrestres (qui ressemble en réalité à des « autochtones » très terrestres, en dehors de leur peau bleuté), qui vivent selon une tradition originelle, ce qui rend leur mode de vie supérieur à la vie urbaine polluée des humains ; mais une tradition qui est en contact direct avec la nature. Ces « autochtones » sont comme la partie non corrompue de nous-mêmes que nous pouvons redécouvrir lorsque nous partons à la rencontre de l’autre, ainsi que le fait le héros du film, qui va redécouvrir la partie originelle « naturelle » de son humanité en sauvant ce peuple extraterrestre naturel. Et bien sûr on retrouve l’incontournable culte de l’énergie qui sait tout (conférant une connaissance intuitive et immédiate de soi et du monde), qui procure bien-être (source inépuisable de santé voire d’immortalité), et permet la créativité (qui développe toutes les capacités, en nous traversant elle nous fait devenir ce que nous devons être, elle nous révèle à nous-mêmes).

Quels sont les dogmes de cette nouvelle religion ?

Un des dogmes cruciaux est celui de la connectivité. Il faut être connecté au monde et à soi-même. Connecté depuis son ordinateur, connecté avec ses amis, connecté aux autres, à la terre, et, in fine, connecté à l’univers, à la nature. Quelqu’un qui est connecté se connaît forcément lui-même, il est aussi forcément créatif, et forcément en bonne santé. La connectivité recoupe le dogme de la circulation de l’énergie. Ainsi, dans l’imaginaire individuo-global un problème est forcément un blocage de l’énergie. Par exemple en matière de santé il s’agira de combattre les blocages. De même en matière de management, en politique, il faudra toujours restituer les flux, les accroître (il y a un lien avec le développement du capitalisme libéral bien sûr). Ce qui circule est positif, bienfaisant. L’arrêt ne peut être qu’un blocage. On voit bien que nous sommes au niveau religieux, parce que le caractère positif, merveilleux, bénéfique de « l’énergie qui circule » n’est pas discuté, cela va de soi, cela a la saveur de l’évidence. Personne ne remet en question ces priorités de bien-être, de créativité, de connaissance de soi, ou même la valeur surnaturelle de la Nature. Or le propre du religieux, c’est d’être indiscutablement admis, de constituer la trame même de nos désirs les plus profonds

 Propos recueillis par Ania Nussbaum.

 

 

 Propos recueillis par Ania Nussbaum.

 

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