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La bienveillance de la Suède et surtout du Danemark à l'égard des migrants semble en baisse.
La bienveillance de la Suède et surtout du Danemark à l'égard des migrants semble en baisse.
©Reuters

Rudes Nordiques

Crise des migrants : comment l'image de tolérance des pays scandinaves se fissure sérieusement

Alors que ces pays restent perçus dans toute l'Europe comme des champions de la tolérance et des havres de paix pour les immigrés, la bienveillance de la Suède et surtout du Danemark à l'égard des migrants semble en baisse. La tolérance scandinave serait plus pragmatique que ce qu'imaginent ceux qui la portent au nues en France.

Hervé Traband

Hervé Traband

Hervé Traband est journaliste, il écrit sous pseudonyme. 

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Le Danemark et la Suède ont longtemps été perçus en Europe et dans le monde comme des havres de paix et des champions de la tolérance. Ils ont d'ailleurs longtemps été très attractifs pour les candidats à l'immigration en Europe.

Pourtant : le parti anti-immigration danois a réalisé un score de 21,1 % aux élections de juin 2015 (+8,8 points par rapport à 2011) ; un sondage Yougov / Metro d'août 2015 créditait les Démocrates de Suède (parti d'extrême-droite anti-immigration suédois) de 25,2% d'intentions de votes ; par ailleurs le Danemark a très fortement durci sa politique vis-à-vis de l'immigration depuis le début de la crise des migrants ; enfin, la Suède a connu une hausse des attaques anti-islam et anti-immigrés ces derniers mois et années, jusqu'à l'attaque à motivation xénophobe du jeudi 22 octobre d'un jeune suédois contre une école accueillant des enfants issus de l'immigration.

Atlantico : Comment expliquer la montée d'une tendance significative anti-immigration dans ces pays réputés si tolérants ?

Hervé Traband : Si l’on se range à la définition française de la tolérance, on ne peut pas comprendre la tolérance scandinave telle qu’elle est entendue. Alors qu’en France, la tolérance s’incarne dans une sorte de transgression de ce que l’on peut penser ou de ce que la loi édicte, en Scandinavie, la tolérance s’exprime à travers le spectre de la légalité. Cela peut nous paraître incongru à bien des égards. Au Danemark par exemple, traverser une rue alors que le feu est rouge vous expose à de sévères réprimandes mais des groupes qui s’affichent ouvertement néo- nazis peuvent manifester au nom de la liberté d’expression. Notre rapport à la tolérance s’articule aussi autour d’un idéal universaliste, de la notion de civilisation. La tolérance scandinave se fonde sur un rapport individualiste.

C’est la conséquence de l’Etat-providence. Il y a, au Danemark en particulier, un rapport étrange entre le sentiment de bonheur du peuple et le consensualisme politique qui prédomine, bien loin des tumultes français. Le génie de la gouvernance danoise est peut-être là : proposer le bonheur à son peuple comme indissociable de la politique engagée et si l’on ne souhaite pas que le bonheur soit affecté, il ne faut pas affecter la politique menée par les pouvoirs publics. En 1933, dans son Roman, Un réfugié dépasse les limites, l’écrivain dano-norvégien Aksel Sandemose résumait cette mentalité à une sorte de décalogue, la « Jantelov » en prenant comme contexte une petite ville du Jutland. Selon cette loi qui ne fait écho à aucune norme du droit positif, le Danois et à plus forte raison le Scandinave, doit se considérer comme une entité parmi les autres qui ne vaut rien, en tout cas moins que le « nous », entendu ici comme le monopole de la violence légitime.

Cela étant dit, les Danois et Suédois sont extrêmement généreux. L’État danois est proportionnellement parlant le plus généreux au monde, en terme d’aide internationale. Les Danois comme les Suédois ont et continuent de recevoir des immigrés par vagues, au gré des conflits, avec un système de quotas. Il y un grand nombre d’Irakiens, de Pakistanais, de Yougoslaves, d’Éthiopiens arrivés depuis de longues années. Mais les Scandinaves sont des gens pragmatiques avec un grand sens des institutions. Il n’y a pas plus de tolérance dès lors qu’on ne respecte pas l’État et les règles qu’il impose.

Sur la tendance significative anti-immigration que vous évoquez, les Danois et les Suédois ont le sentiment d’être bien les seuls à consentir à ces efforts. Il y a clairement une sorte de désillusion. Le sentiment d’avoir fait de grands efforts, pour ne pas dire des sacrifices ; et non seulement ils n’en voient pas les fruits mais en plus ils constatent que les autres pays ne participent pas à cet effort qui devrait être européen.

Qu'est-ce qui faisait la réputation de tolérance de la Suède et du Danemark vis-à-vis de l'immigration ?

Trois raisons qui expliquent cela : un bon équilibre entre vie professionnelle et vie de famille, un excellent climat pour faire des affaires et un Etat-providence qui fonctionne. Jusqu’à maintenant, ces pays ont offert ce qu’il y a de meilleur en termes d’accueil en Europe pour les nouveaux immigrants: de généreuses prestations sociales dès l’arrivée, auxquelles s’ajoutent des avantages dans les transports, le logement et l’éducation. Il y a aussi des faits historiques. Le Danemark s’est illustré pendant la seconde guerre mondiale dans le sauvetage des juifs, et la Suède les a accueillis les bras ouverts. Il y a une culture de l’accueil. Cela reste vrai pour la Suède qui est un des pays qui aura probablement accueilli le plus de réfugiés/migrants au terme de l’année 2015. D’ailleurs, depuis 2013, la Suède accorde l'asile permanent à tous les réfugiés syriens qui en font la demande. Aujourd’hui cette réputation de tolérance s’infirme peu à peu, le Danemark en tête. Les migrants le comprennent et visent de moins en moins le Danemark mais plutôt la Suède. Fait cocasse, beaucoup de Danois se sont proposé de faire la navette pour les migrants entre le Danemark et la Suède, malgré la menace de grosses amendes. La moitié le faisait pour des raisons humanitaires. L’autre pour éviter que ces migrants ne s’installent sur le sol danois.

Comment cet infléchissement de l'opinion publique vers un rejet de l'immigration se traduit-il dans les décisions politiques ?

Il est clair que si l’on devait traduire aujourd’hui l’opinion publique, il y a une réelle désillusion. Dans ces pays où le civisme confine parfois à la morale, à la religion ou à la loi, le contrat n’est pas rempli. Ces pays qui formaient autrefois un seul et même royaume ne voient pas l’assimilation comme une opinion politique mais comme une nécessité. Ils constatent aujourd’hui que cela ne marche pas. De fait, les partis anti-immigrations prennent de l’ampleur. Le parti des Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna) qui propose de diviser l’immigration par dix, a vu son score passer de 5 % à 13 % aux dernières législatives, en septembre 2014 et compte 49 députés au Parlement (sur 349). Il vise 20% pour 2018. Les grands partis de Suède ont pris la mesure de ce mouvement et envisagent de durcir la législation sur l’immigration. Le gouvernement social-démocrate et l’opposition de centre droit ont conclu un accord prévoyant l’instauration de permis de séjour de trois ans. Les familles avec enfants et les mineurs non accompagnés en seraient exemptés.

Au Danemark, Le Parti du peuple danois (Dansk Folkparti), formation de droite populiste hostile à l'immigration, a enregistré en juin dernier son meilleur score en recueillant 21,1% des suffrages aux législatives. Son score associé à celui du parti de droite « Venstre » (il n’y a pas ce fameux cordon sanitaire français), arrivé troisième avec 19,5% des voix, a installé Lars Løkke Rasmussen comme Premier ministre (droite libérale) à la place de la social-démocrate Helle Thorning-Schmidt. Avec 37 députés sur 179, il est clair que le Dansk Folkeparti va influencer la politique en matière d’immigration et de droits des étrangers au Danemark. Cela étant, depuis 2002, la législation danoise s’est considérablement durcie et les alternances politiques n’ont pas joué la carte de la temporisation. Les conditions du regroupement familial ont été considérablement restreintes, assortissant le permis de résidence à des critères de ressources monétaires, de logement, d’attachement au pays. S’il s’agit d’un conjoint arrivant, celui-ci doit-être âgé d’au moins vingt-quatre ans. Les étrangers qui souhaitent devenir danois doivent suivre trois ans de cours de langue, réussir un test de langue mais aussi une épreuve sur l’histoire du Danemark et sa culture. Il faut en outre résider au Danemark pendant 5 ans avant de demander la citoyenneté et démontrer l’intention de travailler. Très récemment, les allocations sociales accordées aux nouveaux arrivants ont été réduites de près de moitié. Le gouvernement a acheté des espaces publicitaires dans des journaux étrangers pour prévenir les candidats à l’immigration qu'il avait durcit les conditions d'installation sur son territoire.

Il faut le redire, cette politique de durcissement s’est étendue sur une dizaine d’années et elle a été menée par des partis de gouvernement qui ne se situent pas aux extrêmes. Cela montre bien que le sujet n’est pas aussi tabou que chez nous. Il suffit d’ailleurs d’entendre le discours du nouvel an 2015 de Helle Thorning-Schmidt : on imagine mal François Hollande enjoindre les immigrés de travailler, quitte à réparer des balançoires ou nettoyer des plages (ce sont ses mots).

A noter, enfin, que le Danemark (à côté du Royaume-Uni et de l’Irlande) n’est pas obligé de participer à la politique européenne en matière d'asile et d'immigration car il bénéficie d’un « opt out », une sorte de clause d'exemption.

Les partis anti-immigration de ces deux pays ont-ils une chance d'obtenir le pouvoir à court ou moyen terme ?

Je ne suis pas un partisan des prophéties politiques car on ne sait jamais de quoi l’avenir est fait. Cela étant, on assiste en Europe à l’émergence ou bien de partis politiques ou bien de politiques qui n’avaient jusque là pas véritablement voix au chapitre. Les pays de l’Est le prouvent (Hongrie, Pologne, les Balkans), la percée des partis anti-immigration aussi, que ce soit en France, en Grande Bretagne (avec le parti Ukip) aux Pays-Bas ou bien justement en Scandinavie. Reste à voir si entre contestations et accession aux responsabilités, ils sauront donner le change. Pour l’heure, ces partis semblent vouloir garder leur popularité et leur force d’influence en s’excluant des gouvernements, comme l’a fait le Dansk Folkparti aux dernières élections.

 

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