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Un patient est assis sur une chaise dans le couloir d'un l'hôpital psychiatrique. Bondy, 7 mai 2020
Un patient est assis sur une chaise dans le couloir d'un l'hôpital psychiatrique. Bondy, 7 mai 2020
©LOIC VENANCE / AFP

Traces indélébiles

Covid-19 : quels stigmates pour la génération confinement ?

Climat anxiogène, confinements, perte de lien social : près de deux ans après son apparition en Chine, la pandémie de Covid-19 a contaminé plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde et a fortement modifié l'organisation de la société. Quel peut être l'impact psychologique de la pandémie sur la population ?

Xavier Briffault

Xavier Briffault

Chargé de recherche au CNRS (INSHSSection 35).
Habilité à diriger des recherches (HDR).

Membre du conseil de laboratoire du CERMES3.
Membre du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Commission Spécialisée Prévention, Education et Promotion de la Santé.
Expert auprès de la HAS, de l’Agence de la Biomédecine, de la MILDT, de l’ANR, d’Universcience.

Chargé de cours à l’Université Paris V Paris Descartes, à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis. 

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Atlantico : Quels sont les plus gros stigmates de la génération confinement ? Quels facteurs ont provoqué ces troubles et quelles sont leurs conséquences pour la population ?

Xavier Briffault : La meilleure enquête dont on dispose actuellement sur le sujet est celle de Santé Publique France nommée CoviPrev. Elle met en lumière les symptomatologies liées aux problématiques anxio-dépressives, de sommeil, d’activité physique, et certains indicateurs liés à la qualité de vie. Santé Publique France se sert d’une échelle nommée Hospital Anxiety and Dépression Scale qui donne un score numérique qui indique le niveau de symptomatologie des individus. On voit que le nombre de ceux présentant un score préoccupant été multiplié par 2 voire 3 depuis le début de la pandémie, ce qui est complètement inédit. Aujourd’hui, 12 à 15 millions d’individus sont concernés, même s’ils ne présentent pas tous des troubles caractérisés de dépression, d’anxiété ou du sommeil. Il faut savoir que ces maladies peuvent devenir chroniques et se soignent généralement très mal. 

Les conséquences sont donc des troubles anxio-dépressifs, des troubles du sommeil, des pertes d’espoir dans l’avenir… Fait extrêmement important, 95% de la population est en hypo-activité physique. Cela crée des troubles cardio-vasculaires, des prises de poids, des athérosclérose, des troubles cognitifs… L’inactivité est l’une des plus graves conséquences de la pandémie, et c’est d’autant plus regrettable que l’activité physique régulière (au moins 150 minutes d’activités intenses par semaine) est en elle-même protectrice contre les formes graves du Covid. Cela a contribué à majorer les troubles alimentaires, l’usage de certaines substances comme des anxiolytiques … On peut aussi noter que les conflits intra-conjugaux sont en hausse et que de nombreuses tensions sont visibles au sein de la société, en particulier entre des groupes dont les uns ont été poussés à stigmatiser et exclure les autres par des prises de position politique qui sont à l’encontre des principes éthiques et techniques plus élémentaires de la médecine et de la santé publique. De plus, la perte de lien social ou du sentiment d’appartenir à une communauté sont des facteurs qui poussent à la dislocation des valeurs sociétales et de ce qui fonde la possibilité de vivre ensemble. Le risque de suicide a fortement augmenté chez les jeunes. Tout ceci résulte en grande partie du fait quea santé mentale n’a absolument pas été intégrée aux mesures sanitaires comme un élément à part entière de la santé humaine et des arbitrages qui doivent être faits. 

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L’impact psychologique du Covid est-il dû aux mesures de restrictions sanitaires ou à la pandémie elle-même ?

Les politiques de santé publique sont donc en grande partie responsables de ces troubles, qui sont réactionnels. Les gens ont été enfermés, privés de liberté, d’avenir … Ils ont été soumis à un environnement extrêmement anxiogène et imprévisible. Ils ont été contraints de faire des actes qu’ils refusaient parfois, comme être enfermés, se faire vacciner lorsqu’ils estimaient que le rapport bénéfice-risque ne leur était pas favorable. Enfin, et de manière générale, ils ont eu peur de la maladie, ils ont été hospitalisés, ont vécu des décès sans pouvoir accompagner leurs proches … Tout ceci est traumatogène, et donc générateur d’une dégradation de la santé mentale. 

Des mesures auraient pu permettre d’éviter cette situation ? Est-ce trop tard pour agir ?

D’autres pays ont géré différemment la crise, pour le meilleur ou pour le pire. Des pays asiatiques, mais aussi l’Australie ou le Canada ont mis en place des mesures extrêmement coercitives dont l’impact sociétal et psychiatrique sera vraisemblablement majeur. À l’inverse, en Europe du Nord notamment, certains pays ont eu une approche éducative et ont cherché à renseigner la population et à la doter des outils cognitifs, psychologiques et matériels nécessaires et suffisants pour se protéger. Il faut savoir qu’avec les coronavirus, comme en prévention du Sida avec la préservatifpar exemple, il est relativement simple de se protéger avec les mesures adaptées comme le port de masques FFP et le respect des gestes barrière. C’est très largement démontré par les très nombreuses études disponibles. Si la population avait été correctement informée et équipée dès le début de la crise, la société aurait pu éviter de nombreuses complications et décès, ainsi que le recours à des mesures coercitives et privatives de liberté qui auront des conséquences sur des décennies. S’il faut pénaliser les chauffards routiers, c’est parce qu’ils peuvent tuer leurs victimes sans qu’elles puissent se protéger. Mais dès lors qu’il existe des moyens de protection individuels efficaces et accessibles contre une contamination virale, il est techniquement et éthiquement erroné d’imposer des mesures coercitives à la grande majorité non à risque d’une population dans l’objectif, le plus souvent non atteint d’ailleurs, de protéger la faible minorité de ceux qui sont à risque et qui peuvent se protéger si on leur en donne les moyens. Personne ne suggère qu’il faudrait empêcher les gens d’avoir des relations sexuelles au motif que certaines personnes acceptent d’avoir des relations sans protection ni connaissance du statut viral. Or, c’est très exactement ce qui a été fait en empêchant les gens d’avoir une vie sociale au motif qu’ils pourraient contaminer d’autres personnes, alors qu’elles peuvent se protéger. Le problème a été entièrement pris à l’envers

Malheureusement, je pense qu’il est assez tard pour remédier aux conséquences. Il existe des solutions aux problèmes de santé mentale mais la dépression se chronicise assez vite et se soigne généralement mal. Les traitements médicamenteux sont peu efficaces et ont de lourds effets indésirables. Les psychothérapies sont souvent longues, et coûteuses. De nombreux individus présenteront des séquelles de cette crise tout au long de leur vie.

Cette situation est évidemment très complexe. Une telle crise n’était jamais arrivée dans une société telle que la nôtre avec un système mondialisé et des moyens de communication aussi développés. Je pense que les autorités publiques n’ont pas suffisamment intégré cette complexité. Éthiquement et socialement parlant, si on génère des millions de cas de dépression pour éviter la mort d’individus qui étaient déjà très à risque de décéder et auxquels on pouvait donner les moyens de se protéger par eux-mêmes, a-t-on fait le bon choix ? La question aurait dû, et devrait toujours, être posée. Or, la santé mentale est très peu considérée en France et cette problématique n’a pas été intégrée dans les mesures sanitaires. 

Certaines catégories de personnes ont-elles plus de chances de développer de tels troubles ? 

Plus on possède de ressources, moins nous sommes impactés. Il peut s’agir de ressources mentales comme la résilience, la capacité de gérer son sommeil, son stress, son alimentation, son activité physique, son système relationnel … Plus on a d’amis, plus on est riche, plus notre travail est agréable et stable, et moins on sera touchés par des stresseurs comme ceux mentionnés précédemment. À l’inverse, quand on est dominé dans son travail, précariséstigmatisé en tant que transmetteur supposé du virus, comme ce fut le cas pour les jeunes ou les non vaccinés, exclu de la société et des relations humaines qui sont des besoins vitaux, les risques de développer des troubles sont plus importants. Les troubles anxio-dépressifs, du sommeil, du comportement alimentaire, des usages de substances, de la vie relationnelle seront les premiers impactés. Mais la plupart des troubles mentaux préexistants constituent des facteurs de risque et seront aggravés. 

Ces troubles peuvent-ils avoir des impacts sur la société à long terme ? 

Toute une strate de la population a été lourdement impactée, et cela va créer une sorte de trou d’air dans le niveau psychologique, mais aussi d’éducation et d’enseignement. Les conséquences sont visibles personnellement et professionnellement et les trajectoires de vie peuvent avoir été modifiées. Cela risque d’être catastrophique d’un point de vue individuel mais aussi social. La nation dans son ensemble risque d’être moins performante dans sa capacité d’inventer, de travailler, d'innover, de tenir sa place dans le monde … La dépression a également un impact sur tous les proches des individus concernés, et pour une personne directement impactée, il faut considérer qu’il y en a plusieurs autres qui le seront aussi. En conclusion, même si le virus disparaissait aujourd’hui, il est certain que de nombreux effets persisteraient sur le long terme. Il faut donc impérativement intégrer les questions de santé mentale dans les choix de politiques publiques. Et pas seulement dans l’incertaine réparation thérapeutique des dégâts, mais surtout dans l’évitement préventif des facteurs impactants. 

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