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Les smartphones coupent parfois leur propriétaire de la réalité.
Les smartphones coupent parfois leur propriétaire de la réalité.
©Reuters

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Comment notre addiction aux smartphones est en train de bouleverser nos comportements sociaux

Une étude du Pew Forum sur les usages du téléphone montre comment ce dernier modifie en profondeur les comportements en société. Parler très fort en public, son portable vissé sur l'oreille, jeter un coup d’œil à son profil Facebook en réunion ou en famille... Le degré d'acceptation de ces comportements augmente à mesure que l'âge diminue.

Michael Stora

Michael Stora

Michael Stora est psychologue clinicien pour enfants et adolescents au CMP de Pantin.

Il y dirige un atelier jeu vidéo dont il est le créateur et travaille actuellement sur un livre concernant les femmes et le virtuel.

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Atlantico : Aux Etats Unis, 92% des personnes ont un portable, et 90% d'entre elles déclarent avoir leur téléphone sous la main. De plus, près de la moitié d'entre eux gardent leur portable allumé constamment. Ces statistiques sont elles applicables à ce qu'il se passe en France ? Quelles en sont les conséquences ? 

Michaël Stora : En France, quelques études ont été réalisées avec l'AFOM, l'Association française des opérateurs mobiles, le "syndicat" des téléphonistes. Le taux de couverture en France est quand même très important. A une époque, le temps de fréquentation d'Internet en France était le plus important dans le monde. Il y a un peu plus d'un an, une étude a révélé que sur le simple plan de la "consommation" d'Internet, les Français étaient  les plus voraces. L'Hexagone est assez "digitophile", d'une certaine façon. S'il y a encore en France des régions qui ne sont pas couvertes, comme les Cévennes, le portable est devenu chez nous le nouvel ordinateur, "portable" en lui-même. Dans un article que j'ai publié dans "Le Monde", j'expliquais déjà que le portable faisait office de "doudou sans fil". Le doudou ayant une fonction très importante, pallier l'absence maternelle. Derrière le phénomène, on peut se demander si un nombre croissant d'individus ont toujours la capacité à rester seuls, seuls avec leurs pensées. Il s'agit alors d'avoir toujours une occupation pour éviter de penser.

Après, beaucoup de gens prennent des photos ou tournent des films avec leur téléphone, des activités à distinguer du fait de jouer à des jeux comme Candycrush ou d'envoyer des SMS. Tout dépend de ce qu'on fait avec son portable et avec qui. On peut différencier deux grandes familles d'usages : l'utilisation utile ou inutile, et si on va plus loin dans la précision, dans des contextes public et privé. On peut avoir des utilisations utiles du smartphone dans des contextes privés, ou inutiles dans un contexte public, comme par exemple le monde du travail, quand on voit des adultes jouer à CandyCrush dans une réunion. On a toujours eu des stratégies d'évitement. Dans une réunion passablement ennuyeuse, les gens ont toujours eu des manières de s'évader : dessiner, être perdu dans ses pensées, compter ses poils...Dans certaines entreprises, aux réunions, les gens jouaient à la pêche, grâce à une application qui leur permettait de lancer leur ligne avec leur téléphone sous la table. Avec le téléphone, on a toujours sous la main un perturbateur, toujours à portée de main, de notre capacité à nous concentrer et à être seuls. Mais ce téléphone vient révéler quelque chose et n'en est pas la cause. On ne peut faire l'économie d'une réflexion sur ce que cela représente d'allumer son portable à un dîner en couple, dans un lieu de culte ou une réunion de travail. Cela vient révéler qu'il y a un élément négatif, cela n'est pas la cause du malaise. 

Désormais, le smartphone est le principal outil de relations sociales. Quelles sont les conséquences d'un tel bouleversement ?

On peut aussi se dire qu'une sorte de nouvelle socialisation virtuelle est née, avec énormément d'exemples que ce soit par Facebook ou les jeux en ligne. Mais cette socialisation est dans l'idéal au service du réel. Elle va aussi aider à favoriser une rencontre IRL, "in real life", dans la vie réelle. Selon moi, les outils de socialisations réels ne sont pas suffisantes pour engager une vraie socialisation avec nos cinq sens. En revanche, si l'on envisage que les gens utilisent leur smartphone de façon excessive, on a affaire à une sorte de "Prozac interactif".

Je vais vérifier sans cesse que mon message a été retweeté, que ma photo a été likée, que j'ai recueilli des commentaires sur les réseaux sociaux... On est dans une forme de réparation narcissique de l'individu. La personne va chercher un objectif à atteindre pour combler son sentiment de solitude, et gonfler son besoin d'être avec les autres pour ne pas être avec ceux qui sont là, présents autour d'elles. Quand les adolescents mangent en famille, par exemple, cela pas étonnant qu'ils jouent avec leur portable. Quand on s'intéresse un tant soit peu aux adolescents, on sait qu'ils sont souvent écoeurés par leurs parents en train de manger. On n'est donc pas étonnés qu'ils fassent du portable un élément-refuge. Mais quand on est à l'anniversaire de son enfant, qu'on arrête pas de faire des photos au lieu d'être présent avec ses proches, c'est aussi le signe d'un problème.

Selon les données du Pew research center, une majeure partie des personnes interrogées considèrent comme étant acceptables d'utiliser son portable dans des lieux publics. Cependant, la sphère privée, comme les repas de famille, un dîner au restaurant, sont encore préservés. S'agit-il d'une simple résistance temporaire ou peut-on déjà considérer que ce verrou va également sauter ? 

L'étude montre que c'est plus gênant pour les plus de 49 ans que pour les 18-30 ans, la fameuse génération Y qui n'a pas ce genre de problème car elle est pour ainsi dire née avec un portable dans la main. La question de la gêne est au fond très française. Les Américains ont un rapport à l'autre très différent, ils sont en quelque sorte plus exhbitionnistes. Nous, les Français, sommes beaucoup plus voyeurs, plus dans la culture du secret, de la pudeur, de la bienséance. L'étude américaine du Pew Forum parle de l'étiquette, en français dans le texte, "Mobile Etiquette", ce qui est très WASP (Blanc-Anglo-Saxons-Protestants), alors que les Américains en règle générale sont moins axés sur l'étiquette, peuvent être moins gênés par leur apparence.

En France, que cette culture de l'étiquette soit plus développée chez nous pose plus de problème. Autre exemple : dans certains pays asiatiques, on a carrément créé des files de marcheurs avec téléphones. Comme ils écrivent pendant qu'ils marchent, il s'agit d'éviter que les piétons se cognent. Les Asiatiques ont une grande culture de la pudeur, de la répression des émotions. Or, il faut voir le succès fou de ces lignes de marcheurs. Les gens peuvent véritablement se lâcher en pleine rue. Le même phénomène se produit en France avec les réseaux sociaux. On adore prendre des selfies, se montrer. Le téléphone n'en est que le médiateur. C'est cathartique. Cela peut avoir des effets soignants - des effets de décharge, de soupape - comme des effets addictifs. Cela va au-delà de l'objet téléphone car c'est véritablement l'accès au monde que l'on a entre les mains. Aussi bien dans l'instantanéité que dans le côté tactile, l'impression de maîtrise est très forte. Si cette maîtrise est absente dans notre vie privée, l'usage du téléphone est d'autant plus fort et actif, peut-être pour contrôler tout ce qui nous échappe.

L'étude du Pew Forum relève aussi des disparités dans les comportements : les femmes sont plus nombreuses que les hommes (41% contre 32%) à être agacées par l'usage du téléphone en société, les jeunes de 18 à 29 sont plus tolérants vis à vis de son usage. Aux Etats-Unis, beaucoup considèrent que l'usage du téléphone perturbe la vie sociale, même si eux-mêmes ne résistent pas à la tentation d'utiliser le leur quand ils sont en groupe. Comment expliquer cette contradiction ?

Parfois, le portable devient un support à communication. On le voit dans les comportements de groupe, et pas uniquement chez les jeunes. Ils veulent montrer leurs photos par exemple. C'est une façon assez nouvelle d'envisager le portable. Certains critiqueront en estimant que les gens agissent de cette façon parce qu'ils n'ont plus rien à se dire mais il faut éviter d'être trop exigeant sur les relations sociales.

A un certain moment, existe ce paradoxe montrée par l'étude de Pew Forum qui fait que les individus sentent que ce téléphone est un élément négatif, ce qui fait donc un objet de convoitise un peu pervers. Plus on diabolise un objet, dans les médias, dans les études comme celle du Pew Forum, plus on en fait un objet de convoitise, qui permet de s'amuser en réunion au travail alors que l'on s'ennuie royalement, ou de jouer à un jeu dans le RER, ce qui vous évite d'avoir à regarder les autres voyageurs au visage déprimé. Comment expliquer la différence d'approche selon les sexes sur cette question ? Ce n'est qu'une supposition mais je pense que les femmes ont un rapport plus raisonné au monde qui les entoure. Il y a peut-être quelque chose de plus terre-à-terre dans leur capacité à prendre en charge les autres, leur métier, le réel. Cela vient peut-être aussi de la façon de les élever. On a tendance à élever les petites filles dans un rapport moins ludique au monde, à les confronter rapidement à la réalité. On laisse plus longtemps aux garçons la possibilité de prendre des risques, de rêver, de jouer. Le portable leur permet alors de continuer à jouer une fois adulte.

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