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La crise réussira-t-elle (enfin) à créer des combats politiques européens ?
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Rouages et alliances

La crise réussira-t-elle (enfin) à créer des combats politiques européens ?

Pressés par l'urgence de la crise des dettes souveraines et la mise en place de dispositifs économiques spéciaux, les partis politiques européens ont été amenés à coopérer en dehors de logiques purement nationales. L'heure de l'européanisation des partis politiques aurait-elle sonné ?

Pascal  Delwit

Pascal Delwit

Pascal Delwit est professeur de science politique à l'Université libre de Bruxelles. Il mène ses recherches au Cevipol (Centre d'étude de la vie politique). En 2010 il a publié La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours chez le même éditeur. 

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Atlantico : En quatre ans, la crise a malmené la zone euro et a obligé les partis politiques européens à prendre des décisions à dimension supranationale. Peut-on dire qu'on assiste à une européanisation de la vie politique, puisque les différents partis nationaux sont amenés à faire front ensemble aux mêmes problèmes ?    

Pascal Delwit : Dans une certaine mesure oui. Il faut voir la question de l’européanisation dans un double point de vue. Dans un premier temps, il y a un déplacement de la lutte politique de l’Etat-Nation vers l’échelle européenne. On voit bien d’ailleurs que les scrutins qui se déroulent au niveau de l’Etat-Nation, voire même à l’échelle régionale ont un impact sur le positionnement européen et donc sur l’action de l’Union européenne dans la conduite des affaires et dans les politiques économiques.

Si on reprend la séquence des quinze derniers jours : la victoire de François Hollande et la défaite d’Angela Merkel dans le land de Rhénanie Nord-Wesphalie ont des impacts sur le rapport de force interne à l’Europe. Si on va encore plus loin on peut parfois comprendre des interventions parallèles de Jose-Manuel Baroso, Hermann Van Rompuy, ou encore Angela Merkel à la lumière du fait que tous trois appartiennent au Parti populaire européen. Donc il y a indubitablement une européanisation, non seulement de la décision mais donc partiellement de la vie politique.

Deuxièmement, le cadre de la compétition et en particulier de la compétition électorale, reste très largement national. Ce sont les évènements qui se déroulent dans le cadre des Etats-nations qui ont un impact sur la dimension européenne - plutôt que la compétition à l’échelle européenne notamment au Parlement, qui n’a lieu que tous les cinq ans - et qui influent sur le débat européen. On a d'ailleurs pu observer ce phénomène dans le cadre des élections françaises, grecques ou allemandes qui ont modifié les rapports de force. Mais le débat, dans le cadre national aborde beaucoup plus souvent l’Europe ou les décisions européennes et les pose assez clairement comme des enjeux. Désormais, on parle de partis pro austérité européens et de partis anti-austérité et anti-européen, ce qui dans l'absolu ne veut rien dire. Mais c'est une illustration.

Ainsi, dans la présidentielle française, on a pu remarquer l'émergence de ce phénomène, de façon plus nuancée cependant, avec un discours axé sur un certain nombre de considérations européennes, en particulier la règle d'or du Pacte Budgétaire européen, présente à la fois chez François Hollande et Nicolas Sarkozy avec quelques différences bien sûr. Et d'un autre côté, un propos plus critique de la part de candidats aussi différents que Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. Le rapport à la question européenne devient donc aussi un objet central des élections nationales.

 

Ainsi, même si on assiste à une meilleure coordination au niveau européen, ce sont toujours les tendances nationales qui dictent le ton ?

C'est un ensemble des deux. On peut imaginer que si Nicolas Sarkozy avait remporté la présidentielle française, les choses auraient été différentes de ce qui se passe actuellement. Maintenant, il faut rester prudent car on ne constate pas encore de grands bouleversements même s'il est certain que la rhétorique a évolué.

Cependant, il est indéniable que la victoire de François Hollande dans le cadre national à un impact bien plus fort que celui d'autres mouvements purement européens par exemple, sur la vie politique de l'Union européenne. Cependant, on aurait tort de croire que cette échelle est inactive, le Conseil européen, la Commission et la Fédération Européenne des partis, restent très actifs. Mais on voit bien que même avec un petit nombre de Premier ministres socialistes, cette victoire de la gauche en France crée une nouvelle coordination avec des personnalités telles que Elio Di Rupo ou partiellement Mario Monti, le Premier ministre Italien qui essayent d'introduire le couplage du volet croissance au Pacte budgétaire européen.

Ce n'est d'ailleurs pas propre au Parti socialiste européen, d'autres états seraient intéressés, mais la nouveauté c'est que dans une certaine mesure, Angela Merkel se retrouve aujourd'hui isolée. Elle doit tenir compte de ce facteur et gérer ses propres contingences nationales avec en tête de l'agenda les élections fédérales d'octobre 2013.

Les partis d'opposition sont aussi amenés à combattre sur les mêmes points, on en veut pour preuve la rencontre ce lundi des leaders de la gauche radicale grecque et française, Alexis Tsipras et Jean-Luc Mélenchon. Or, tous les deux des ardents opposants aux mesures d'austérité. Est-ce qu'avant la crise des dettes publiques, une telle alliance était imaginable ?

Oui, car Syriza et le Front de gauche font partie du Parti de la gauche européenne. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'ils font montre ensemble d'une forme de projet européen, même si Syriza et le Front de gauche sont respectivement engagés dans des élections législatives. Ils montrent leur capacité à présenter des projets similaires, et même s'ils agissent dans un cadre national, il y a une tentative de démonstration de la légitimité de leurs propos.

Un exemple simple : ils tentent de démontrer qu'il y a trois postures possibles. Les partis pro-austérité tels que ceux de Nicolas Sarkozy et François Hollande, les partis purement contestataires dont le vote ne sert à rien : Le Pen en France ou encore le Parti communiste grec. Et au milieu de ces tendances, ils se présentent comme la solution en mettant en avant leur capacité à gouverner mais en dehors des règles basées sur le Pacte budgétaire européen. C'est donc une autre approche des politiques publiques à l'échelle européenne. Ce n'est ni un refus d'entrer dans le gouvernement, ni une approche en alignement complet avec l'Europe. C'est un entre-deux et c'est une position surprenante pour deux partis de la gauche radicale.

Au niveau de la gauche allemande, les liens sont-ils forts avec les autres gauches existantes ?

Le lien est surtout très fort entre Die Linke, le Front de gauche et Syriza. D'ailleurs, quand Jean-Luc Mélenchon avait prononcé un meeting à Metz, Oskar Lafontaine, l'ancien co-président de Die Linke était présent. Mais la dynamique politique n'est pas la même, car le parti est en difficulté dans le spectre politique allemand tandis que le Front de gauche et Syriza ont plutôt progressé lors des dernières élections. Cependant, le résultat des élections fédérales est encore attendu.

Les partis d'extrême-droite obéissent-ils aux mêmes logiques ?

Non pas du tout. Il y a des collaboration bilatérales mais les tentatives de collaborations entre partis d'extrême-droite sont difficiles voire impossibles pour une raison toute simple, qui est que leurs dynamiques et leurs revendications restent avant tout nationales. Ce sont des partis nationalistes. Il y a donc conflictualité des enjeux nationaux. Il n'y a donc pas de véritables groupe d'extrême-droite à l'échelle européenne. Les relations peuvent être tendues entre l'extrême-droite autrichienne et l'extrême-droite allemande, l'extrême-droite roumaine et hongroise, car les visions sont différentes.

Il y a bien entendu des points commun tels que le nationalisme, le rejet de la communauté musulmane ou encore le rejet du projet européen, voire même un rejet de l'euro. Voyez pour preuve la volonté de Marine Le Pen de sortir de la zone euro par le biais d'un référendum.

La crise a-t-elle poussé les partis politiques européens à concevoir de façon plus claire le projet d'Europe politique ?

On est dans une situation de crise, et dans ce type de situation, tous les scenarii restent probables. Il pourrait y avoir un retour nationaliste-protectionniste qui est affirmé par des partis de la droite radicale et de l'extrême-droite, ou une situation dans laquelle la crise sert de levier pour aller de l'avant, en particulier pour établir une autorité politique, économique et monétaire. Mais il faut songer à la légitimité démocratique.

Pour l'instant, on est dans une configuration d'entre-deux et dans une posture un peu paradoxale car la plupart des dirigeants, même les plus critiques à l'endroit de l'union se rendent compte que l’intégration européenne est très forte, ne serait-ce que dans certaines politiques publiques : la monnaie, la lutte contre l'environnement par exemple, mais le dessin d'une Europe politique amène encore des conceptions très différentes.

D'autre part, le rejet de l'Europe reste très important. Regardez les opinions publiques face à l’Union européenne, il y a un très fort recul du soutien au projet européen, et un euroscepticisme qui s'exprime beaucoup plus clairement qu'auparavant. Et le risque c'est que tant que les enjeux de la vie politique et de la compétition électorale restent surtout nationaux, les partis soient prisonnier des voix de cette franche d'électeur et doivent tenir compte de leur rejet tel qu'il est incarné actuellement.

Propos recueillis par Priscilla Romain

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