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Overdose : ce fétichisme 
de la concurrence qui a amené 
l'Europe à euthanasier son industrie
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Overdose : ce fétichisme de la concurrence qui a amené l'Europe à euthanasier son industrie

Nicolas Sarkozy a relancé l'idée d'un favoritisme industriel européen. Il condamne ainsi les excès du libéralisme.

Eric  Delbecque

Eric Delbecque

Eric Delbecque est expert en sécurité intérieure, auteur des Ingouvernables (Grasset). Eric Delbecque est expert en sécurité intérieure et en intelligence économique et stratégique, Directeur du pôle intelligence économique de COMFLUENCE et Directeur Général Adjoint de l’IFET (Institut pour la Formation des Élus Territoriaux, créé à l'initiative de l’Assemblée des Départements de France, et agréé par le ministère de l’Intérieur pour dispenser de la formation aux élus). Il fut directeur du département intelligence stratégique de la société SIFARIS, responsable de la sûreté de Charlie Hebdo et chef du département intelligence & sécurité économiques de l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice (INHESJ), établissement public administratif placé sous la tutelle du Premier ministre), directeur de l’Institut d’Études et de Recherche pour la Sécurité des Entreprises (IERSE, institut de la Gendarmerie nationale), expert au sein de l’ADIT (société nationale d’intelligence stratégique) et responsable des opérations d’intelligence économique et de communication de crise au sein d’une filiale de La Compagnie Financière Rothschild.

Par ailleurs, il fut conférencier à l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale), au CHEMI (Centre des Hautes Études du Ministère de l’Intérieur), et à l’École de Guerre Économique. Il a enseigné à Sciences Po (IEP de Paris), à l’ENA (École Nationale d’Administration), à l’IHEDN (Institut National des Hautes Études de la Défense Nationale), à l’ENM (École Nationale de la Magistrature), à l’EOGN (École des Officiers de la Gendarmerie Nationale), à Paris-Dauphine et au Pôle Universitaire Léonard de Vinci. Il est colonel de réserve (RC) de la Gendarmerie Nationale.

Il est l’auteur de nombreux livres portant sur les sujets suivants : l’intelligence économique, la sûreté des entreprises, les stratégies d’influence, l’histoire des idéologies, la sécurité nationale et le management de crise. Il a récemment publié Les Ingouvernables (Grasset) et, avec Christian Chocquet, Quelle stratégie contre le djihadisme ? Repenser la lutte contre la violence radicale (VA éditions). 

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Au-delà du débat strictement électoral qui n’est pas ici notre propos, il est intéressant de noter la prégnance actuelle du thème de la faillite du libéralisme absolu qui transparaît dans le discours de Villepinte de Nicolas Sarkozy. A travers la proposition du « Buy European Act » ou du « Small Business Act » européen, c’est l’idée que le commerce international n’est plus possible sans réciprocité qui émerge lentement mais fortement en Europe. Du même coup, l’actualité de la souveraineté dans le domaine économique et industriel (et non du souverainisme, qui constitue lui une impasse) devient évidente[1].

Un monde sans souveraineté est-il possible ? Les théoriciens du « libéralisme » le plus absolu le pensent. Ils affirment même qu’il serait souhaitable. Ils le prétendent possible parce que le capitalisme financier paraît dissoudre inéluctablement toutes les frontières, et par conséquent l’ensemble des obstacles au libre-échange et à la libre circulation des informations, de l’argent, des hommes et des biens. Sur un échiquier économique planétaire largement déréglementé, que le cybermonde « instantanéise », et où les marchés domestiques protégés font figure d’archaïsmes, il ne demeure plus guère de place à leurs yeux pour des Etats, et même pour un espace politique tout court. Seules les lois de la consommation semblent structurer la vie individuelle mais aussi l’existence collective.

Cette logique s’appuie sur l’un des textes fondateurs du libéralisme moderne publié en 1714 par Bernard Mandeville : La fable des abeilles, ou les vices privés font le bien public. Il y développait la thèse de l’utilité sociale de l’égoïsme. Selon lui, la vertu se manifeste par les actions visant le bien public mais s’opposant aux impulsions naturelles de l’homme, et le vice par celles destinées à satisfaire des intérêts égoïstes sans considération pour l’intérêt collectif. Pourtant, il dressait le constat suivant. Adam Smith reproduira le même type de raisonnement, moins religieusement provocateur, pour aboutir à l’apologie de la « main invisible »…

En réalité, la souveraineté (portée par l’Etat) serait le mal… Si l’on doit en tolérer une dose minimale pour les exigences élémentaires de la vie sociale (ce qui fonde la légitimité de l’Etat gendarme), il importe d’en limiter drastiquement l’expansion. Quel moyen reste-t-il donc pour régler les rapports sociaux ? Le marché, les mécanismes de l’échange qui nous révèlent en fait l’auto-organisation possible de la société via l’économique. La problématique soulevée par toute doctrine utilitariste est la suivante : comment les hommes parviennent-ils à harmoniser leurs intérêts ? Sur ce point, deux courants théoriques se sont affrontés. D’un côté, les partisans de l’« identité naturelle des intérêts » croient en une régulation spontanée des intérêts multiples : ils recommandent par conséquent de limiter autant que possible l’intervention de l’Etat, spécialement dans le domaine économique, puisque l’intérêt général résulte mécaniquement de la poursuite par chaque individu de son intérêt personnel. De l’autre côté, les défenseurs de l’« identité artificielle des intérêts » estiment que seule l’action publique se révèle en mesure d’harmoniser les intérêts particuliers.

L’Union Européenne telle que la connaissent aujourd’hui ses 500 millions de citoyens constitue l’héritage d’une volonté politique qui s’est manifestée puissamment il y a soixante sept ans et qui témoignait de la victoire de la théorie de l’« identité artificielle des intérêts ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que tous les pays d’Europe tentaient de renaître de leurs cendres, l’inspiration keynésienne triomphait dans le contexte de la Guerre Froide.                                                           

Puis la vague néolibérale du thatchérisme et du reaganisme déferla sur la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, consacrant le retour aux affaires des adversaires de Keynes et la vogue des idéologues du retrait de l’Etat (lesquels avaient préparé leur retour au sein des think tanks américains). La construction européenne dans son ensemble se mit au diapason de cette évolution, et le droit de la concurrence, dans les instances communautaires comme au sein des différents Etats-nations de l’Union, construisit sa suprématie au détriment de l’ambition d’élaborer de véritables politiques industrielles. La souveraineté des Etats devenait un principe démodé dans l’arène économique ; il allait de soi que les entreprises s’internationalisaient et qu’elles indexaient de moins en moins leur stratégie et leur gouvernance sur les attentes spécifiques des pouvoirs publics. La création de valeur pour les actionnaires, seule loi des conseils d’administration, devait prévaloir sur les logiques politiques des Etats.

Mais la montée en puissance industrielle et commerciale des pays « émergents » (largement émancipés des rigides certitudes européennes sur le libre-échange), et la crise qui secoue l’économie mondiale depuis 2008 (que l’on feint parfois de n’avoir pas vu venir), bousculèrent brutalement l’orthodoxie libérale et montrèrent du doigt l’arrogance et la pente suicidaire d’un capitalisme financier en « surchauffe » absolue. Le défi extrêmement préoccupant des dettes souveraines et de la crise de l’Euro achève de nous interroger sur le fonctionnement actuel du système capitaliste dérégulé.

Les Etats-Unis et la Chine démontrent l’actualité, la modernité de la souveraineté et du défi industriel. Le volontarisme américain dans le secteur automobile, le soutien jamais démenti du Pentagone aux nouvelles  technologies (via, notamment, la Darpa), la proximité du complexe militaro-sécuritaire avec les grands groupes de défense (que l’attribution du marché des ravitailleurs à Boeing en février 2011 a souligné une nouvelle fois), traduisent l’attachement de Washington aux réalités les plus élémentaires de la société de consommation de masse, à savoir qu’il convient d’abord de produire et de conquérir de nouveaux marchés pour vendre d’autres produits. 

Disons-le nettement : une insigne quantité d’Etats non européens exécutent une authentique stratégie de puissance économique. Ce constat vaut particulièrement pour les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, le Japon, Israël ou la Corée du Sud. Cela les conduisit à élaborer des dispositifs de soutien des entreprises à l’export et de protection du patrimoine technologique et industriel (à travers des politiques dites de sécurité économique).

 

Face à cet état de fait, notre pays se montre trop réceptif aux discours simplistes sur la fin de l’ère industrielle et le découplage politique/économie. Si l’Etat actionnaire a sans aucun doute vécu, si la propriété publique des moyens de production ne fait plus guère rêver, si le protectionnisme de principe et le « nationalisme économique » apparaissent indiscutablement dangereux et inadapté aux défis auxquels nous sommes collectivement confrontés, il semble tout aussi imprudent de ne pas comprendre que la « connivence » public/privé constitue le cœur d’une économie compétitive et que la réciprocité des comportements commerciaux s’impose.

Le débat est plus que jamais ouvert sur le choix des outils qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour offrir une stratégie (et donc un avenir) aux industries européennes dans un contexte mondial particulièrement tendu. Nulle orthodoxie n’a d’intérêt face à un défi aussi important et complexe. Il importe en revanche d’être plus ferme dans la conviction que nous devons rendre de nouveau légitime, dans les esprits, l’idée de souveraineté industrielle… Non pas celle de « souverainisme » industriel, ce qui n’a économiquement et politiquement aucun sens ! Il faut insister sur ce point, car trop de commentateurs souhaitent, à dessein et malhonnêtement, entretenir cette confusion. Il ne s’agit pas de s’isoler du reste du monde, mais de promouvoir la réciprocité des comportements économiques, et de donner à chaque pays les instruments lui permettant de favoriser la prospérité de ses territoires et des populations qui y vivent ! Qu’une nation puisse choisir son ambition économique, orienter son destin matériel, protéger ce qui conditionne sa survie et son indépendance globale, ainsi que l’avenir de ses enfants, ne constitue pas une manifestation de passéisme anticapitaliste viscéral et idéologique : c’est simplement l’instinct de survie, le désir de ne pas disparaître, qui s’exprime et qui cherche les moyens de la victoire !    

Ouvrir un débat qui autorise à discerner les impasses du capitalisme financier, et qui souligne que le « laisser-faire » relève souvent (pas toujours !) de l’illusion…. D’autres lois, d’autres impératifs, d’autres appétits contribuent parallèlement à organiser les échanges entre les nations : l’échiquier économique planétaire admet des entorses nombreuses aux principes du libre-échange. Libéralisme et jeux de pouvoirs s’entrecroisent pour façonner le visage industriel, commercial et financier de notre monde ; il convient de s’en souvenir pour apprécier la réalité dans toute sa complexité, et pour ne pas céder ce qui ne doit pas l’être.

Car une évidence s’éloigne chaque jour un peu plus de nous, à savoir que le mode de production capitaliste se développa progressivement pour faire échapper l’homme à la loi du plus fort et aux déterminismes de la naissance. Il devint doctrine (le libéralisme) pour installer le « doux commerce » qui pacifie les mœurs en lieu et place de la violence politique comme mode de régulation sociale. Le défi du siècle qui débute est sans nul doute qu’il ne se transforme pas en fossoyeur inattendu de la liberté, de l’égalité et de la fraternité… Aucun individu, aucun peuple, ne peut accepter que la création de valeur devienne à tous notre destin, notre fatalité, notre futur… Car il faut donner tort à Hobbes : l’homme ne doit pas devenir un loup pour l’homme…



[1] Voir l’ouvrage à paraître dans quelques jours, dirigé par Eric DELBECQUE et Angélique LAFONT : Vers une souveraineté industrielle ? Secteurs stratégiques et mondialisation (Vuibert).

 

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