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Comment la France a fragilisé sa position dans le monde en déconstruisant son État
©JACQUES DEMARTHON / AFP

Déconstruction profonde

Comment la France a fragilisé sa position dans le monde en déconstruisant son État

Que ce soit sur le terrain de son armée, de sa diplomatie ou de la formation de ses élites, la France a laissé son État se déconstruire, sans pour autant qu’il s’amincisse. Toute réponse des candidats à l’élection 2022 à l’invasion de l’Ukraine par la Russie devrait le prendre en considération

Les Arvernes

Les Arvernes

Les Arvernes sont un groupe de hauts fonctionnaires, de professeurs, d’essayistes et d’entrepreneurs. Ils ont vocation à intervenir régulièrement, désormais, dans le débat public.

Composé de personnalités préférant rester anonymes, ce groupe se veut l'équivalent de droite aux Gracques qui s'étaient lancés lors de la campagne présidentielle de 2007 en signant un appel à une alliance PS-UDF. Les Arvernes, eux, souhaitent agir contre le déni de réalité dans lequel s'enferment trop souvent les élites françaises.

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La France est-elle en mesure de jouer le rôle qu’elle prétend de puissance géopolitique dans la crise actuelle ou est-elle, comme l’échec de la médiation tentée par Emmanuel Macron, trop fragile ?  

Les Arvernes : La fragilité de la France dans cette crise n’est que la face internationale d’un phénomène beaucoup plus profond, que les Français ressentent, et qui est le vrai problème de notre pays : l’affaiblissement de son État, colonne vertébrale de notre Nation et de son rapport au monde.  

Cet affaiblissement tient de manière évidente à ses institutions. Le Général de Gaulle avait bien compris que sans des institutions rénovées, capables de concilier les deux exigences d’action et de démocratie, le pays ne pouvait éviter son déclin. D’où la V em République. Or, il suffit de le constater, années après années, nos institutions sont en lambeaux.  

Ceci n’est pas nouveau. Le travail de déconstruction a commencé il y a longtemps. Le choix de la cohabitation en 1986 – renouvelé en 1993 et en 1997 - si contraire à l’esprit de la V em République a été funeste, et nous en payons le prix en termes d’affaiblissement de l’État et de brouillage dans l’esprit des Français qui ne distingue plus la différence entre la gauche et la droite. L’on pourrait évoquer aussi le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, peu suivi d’effet, la promulgation rocambolesque de la loi sur le CPE par un Jacques Chirac usé, ou encore le terrible affaiblissement de la figure du Président théorisé et réalisé par François Hollande, le « Président normal ». Sans parler de la litanie de Ministres des affaires étrangères lamentables plus occupés à parler à la presse qu’à diriger la diplomatie française. 

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Le fait est que ce travail a été continué et accentué sous Emmanuel Macron. Quelle force, quelle capacité d’action et de réflexion peuvent se dégager d’un système dans lequel le Parlement n’a jamais été aussi faible, les ministres si absents, tout le pouvoir étant concentré entre les mains d’un seul homme ? La faiblesse de notre pays c’est d’abord le dysfonctionnement profond de nos institutions, et la baisse continuée du niveau du personnel politique. 

Pourtant il y a une administration, compétente et nombreuse ?  

Vous avez raison de souligner cela. L’État, comme le rappelait Halevy, ce sont deux choses : des institutions – nous venons de les évoquer – et une administration. Sans cette seconde, point d’État.  

Mais là encore, le constat est celui d’un affaiblissement terrible de la fonction publique, particulièrement de la haute fonction publique, qui n’a pas commencé avec Emmanuel Macron, mais que celui-ci n’a eu de cesse d’accentuer. Alors même que les dépenses publiques atteignaient des niveaux records. 

Cet affaiblissement n’a pas commencé en 2017. En 1999, revenu à Bercy, le nouveau ministre des finances Laurent Fabius s’était effrayé, selon ses mots, de la « baisse du niveau ». Il avait raison. Mais que dirait-il aujourd’hui ? Cette baisse du niveau n’a pas été inventée en France. Robert Mc Namara s’en inquiétait dès les années 1960 pour les États-Unis. Pourtant, elle n’a eu de cesse de s’accentuer au cours des deux dernières décennies. A force de mal payer les hauts fonctionnaires, de les stigmatiser, de mal les gérer, les meilleurs, c’est un secret de Polichinelle, s’en vont. Emmanuel Macron n’est-il pas parti chez Rothschild ? Le Quai d’Orsay – dont certains fonctionnaires s’exprimaient dans vos colonnes en termes crus il y a quelques jours – n’est pas épargné. La réalité est que le niveau des diplomates français baisse parce que trop de diplomates de grand talent, fatigués que la compétence ne compte plus, exaspérés par une diplomatie du spectacle depuis des années, s’en vont dans le secteur privé. 

Là encore, qu’à fait Emmanuel Macron ? Il a accentué ces difficultés. Jamais les hauts fonctionnaires ont été à ce point méprisés et mal traités, jusqu’à la suppression, qui semble symbolique mais qui produit déjà des effets délétères sur le recrutement des jeunes, de l’Ena, du corps préfectoral…et du corps diplomatique. 

Les Français doivent savoir que le prochain Président, quel qu’il soit, n’aura tout simplement pas les hommes et les femmes compétents et motivés indispensables au redressement du pays.

N’est-ce pas un problème plus général, un problème culturel voire d’éducation ?

Bien sûr. L’État n’est pas une île, séparée de la société. Or, où est dans notre société la capacité à comprendre des enjeux tels que ceux qui nous occupent en Ukraine ? Est-ce en supprimant la culture générale dans les concours que l’on formera de fins analystes de l’état du monde ? Est-ce en combattant pied à pied l’excellence à l’Université et à l’école comme on le fait depuis des décennies, organisant une baisse du niveau que même les plus idéologues finissent par admettre, que l’on prépare les grands esprits de demain ? Est-ce en laissant prospérer des idéologies à l’école et dans la société comme la cancel culture qui nous disent – contrairement à ce que la crise ukrainienne nous rappelle – que l’Histoire c’est de la blague, comme le disait Ford, que l’on comprendra ce qui se passe en Russie ? Est-ce en ravalant la diplomatie à un mauvais spectacle comme l’on en a pris l’habitude que l’on traitera les problèmes ? Les sociétés occidentales, trop gâtées, se refusent à considérer le monde tel qu’il est, peut-être parce qu’elles sentent qu’il leur échappe. C’est un raisonnement de courte vue, dont elles payeront un prix de plus en plus élevé. 

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