Comment l'Education nationale massacre l’orientation des élèves au nom d'un égalitarisme forcéné... et en sacrifiant les enfants des classes moyennes | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Comment l'Education nationale massacre l’orientation des élèves au nom d'un égalitarisme forcéné... et en sacrifiant les enfants des classes moyennes
©Reuters

Bonnes feuilles

Comment l'Education nationale massacre l’orientation des élèves au nom d'un égalitarisme forcéné... et en sacrifiant les enfants des classes moyennes

La démagogie et l’hypocrisie sont les deux mamelles de la déséducation nationale. C’est peu de dire que l’école se porte mal. Elle constitue la principale caisse de résonance d’un malaise qui la dépasse et qui gangrène la société. Elle souffre surtout d’une entreprise de destruction massive orchestrée par une administration ministérielle aux mains d’idéologues pédagogistes qui ne sont pas seulement de naïfs Trissotins. Extrait du livre "Témoin de la déséducation nationale" de Jean-Noël Robert aux éditions Les Belles Lettres (2/2).

Jean-Noël Robert

Jean-Noël Robert

Jean-Noël Robert est latiniste et historien de Rome. Auteur de nombreux livres sur l’antiquité romaine, dont Pompéi, De Rome à la Chine et Les plaisirs romains, il est aussi directeur de collections aux Belles Lettres. 

Voir la bio »

L’orientation : voilà la grande affaire du moment. Qu’allons-nous faire de nos chères têtes blondes ou brunes ? Chacun s’en préoccupe dès leur plus jeune âge. La question est d’actualité parfois même dès l’école maternelle. Les parents échafaudent pour leur progéniture des projets grandioses, car le petit n’est pas seulement le plus beau, il est aussi le plus intelligent de la terre, et ce point de vue parental est bien compréhensible. Les enfants sont déjà sous pression, sous le poids d’un avenir imaginaire qui sera d’autant plus rose qu’on l’envisage glorieux. Se pose-t-on un moment la question de leurs capacités, de leurs aptitudes, de leurs envies mêmes ? Que nenni ! Ils feront ce dont leurs parents rêvent pour eux.

Chose entendue : un brave père de famille, ouvrier de son état, vient consulter le professeur principal de son fils qui suit une première S. Les résultats sont édifiants : le jeune n’a la moyenne dans aucune discipline, et surtout pas en mathématiques ou en sciences (les notes tournent plus autour de 5/20 que de 10). Mais, n’est-ce pas, il veut être médecin. Le professeur se tourne vers le garçon, d’un naturel sympathique, mais qui ne travaille pas et traîne après lui un ennui qui fait pitié. La médecine est cependant son seul souhait. Que dire au paternel ? Sans doute qu’une autre orientation serait préférable pour envisager une terminale couronnée de succès. Le père en est conscient ; il est effondré : « J’aurais tellement voulu qu’il puisse réaliser ce que moi je n’ai pas pu faire ! » Puis il se reprend : « Mais ne peut-il tout de même aller en terminale S ? » Le professeur le rassure : le choix de l’orientation de son fils ne dépend que de lui. Il suffit qu’il choisisse ce qu’il veut. Ouf ! Le père est rasséréné : « Alors il ira en terminale S pour faire médecine » décide-t-il en conclusion, en glissant dans sa poche un bulletin dont il ne veut plus voir les notes et en entraînant derrière lui un fils à l’air blasé qui ne s’est pas départi un moment de son apathie naturelle. Fallait-il lui rappeler qu’en première année de médecine,  seuls 15 % des étudiants réussissent leur concours ? Était-il en état de l’entendre ?

Mais avant d’arriver au lycée et de choisir une voie dans l’enseignement supérieur, il faut d’abord passer par le collège et tenter d’obtenir un bon établissement. Car c’est un effet de l’égalitarisme forcené qui sévit dans notre Éducation nationale : tout le monde doit être traité exactement de la même façon et avoir les mêmes chances quels que soient son niveau et ses aptitudes. Et, bien entendu, tous les collèges et tous les lycées doivent se trouver sur un pied d’égalité. J’entends une petite voix au fond de moi, celle du célèbre biologiste Jean Rostand qui disait, voici plus d’un siècle : « Nous sommes des individus et l’on veut faire de nous une collection de semblables. » Soyons clairs. Je suis le premier à souhaiter que les enfants des milieux défavorisés puissent être aidés et révéler leurs aptitudes. Notre devoir est d’éviter que de futurs Mozart soient assassinés, pour reprendre le titre d’un roman du siècle dernier.

Toutefois, l’égalitarisme n’est pas l’égalité, même s’il existe une inégalité qu’il est noble de vouloir combattre, l’inégalité sociale. Qui peut croire que tous les enfants pourront un jour bénéficier des mêmes conditions sociales pour étudier ? Celui qui est né dans une famille culturellement pauvre, dans laquelle même les parents ne parlent pas le français, ne pourra jamais rivaliser avec celui qui baigne depuis sa naissance dans un environnement culturel riche pour peu que ses parents lui portent un peu d’attention (ce qui n’est pas toujours le cas). Il n’existerait qu’une seule solution à la véritable égalité des chances, celle qui consiste à retirer les enfants de leur famille pour les élever tous ensemble selon un modèle unique. Il n’y eut à ma connaissance dans l’histoire que deux tentatives pour réaliser cette folle utopie. La première à Sparte dans l’Antiquité, mais l’objectif était tout autre ; il s’agissait de créer une émulation entre les jeunes et leurs aînés fondée sur des liens affectifs forts pour le plus grand bénéfice de l’efficacité militaire. La seconde dans l’Union soviétique de Staline qui regroupait en communauté les jeunes enfants dès l’âge de 7 ans ; cette dernière tentative n’a pu se prolonger très longtemps parce qu’une société ne peut ainsi briser avec profit la cellule familiale. Aujourd’hui, il est clair que l’école est un creuset dans lequel les futurs citoyens se retrouvent et apprennent à vivre ensemble, théoriquement quelle que soit leur origine sociale. L’école de la IIIe République avait assez bien réussi dans ce sens, mais de nos jours la seule considération économique est davantage créatrice d’inégalité que d’égalité. La principale raison de cette erreur d’appré- ciation tient dans la définition de la notion d’égalité des chances. L’école de Jules Ferry estimait que cette égalité devait être offerte à la base, c’est-à-dire que tous les enfants devaient avoir la même chance de pouvoir apprendre à lire, à écrire et à compter ; à eux ensuite, suivant leurs capacités et leurs aptitudes, de faire fructifier ce savoir fondamental jusqu’aux plus hautes études, s’ils le pouvaient. De nos jours, on conçoit l’égalité des chances à l’arrivée, sans tenir compte des capacités des uns ou des autres ; tout le monde doit avoir un baccalauréat, signe indubitable d’une égalité de niveau supposée ouvrant la voie à toutes les possibilités d’études supérieures sans différenciation. Un titulaire de baccalauréat professionnel, même s’il n’a jamais entendu parler de philosophie de toute sa scolarité, peut, s’il le désire, s’inscrire à la Sorbonne pour étudier Kant ou Nietzsche. Et voilà comment, nourris d’illusions, de nombreux jeunes sont fatalement laissés librement se diriger vers l’abattoir, avec comme perspective encore ignorée l’échec, l’abandon des études, une profonde frustration et, dans la foulée, avec l’absence de toute qualification, une appétence certaine pour le chômage…

Mais revenons de façon concrète à la manière dont l’institution prépare cette gabegie. Le seul remède que le ministère conçoit pour lutter contre la différence culturelle qui sépare les jeunes des familles modestes de ceux dont les familles ont les moyens, ou pour parler plus crûment les pauvres et les riches, se nomme l’argent. Le dieu des temps modernes. On va donc distribuer des bourses et des aides multiples. Je précise tout de suite que ces aides financières sont très utiles, souvent indispensables, et qu’il ne faudrait surtout pas en faire l’économie. Mais là où se niche l’hypocrisie, c’est de faire croire qu’une allocation supplée aux carences de l’éducation et de l’instruction réunies. Or, dans l’orientation des élèves du collège au lycée, notre ministre pense qu’il suffit de brasser les élèves dans les établissements pour que tout s’arrange. En effet, un nombre de points substantiel est accordé aux boursiers qui leur permet d’obtenir le lycée de leur choix. Cela constitue l’égalité sociale. Mais comme les murs desdits lycées ne sont pas extensibles, et que certains – horreur ! – conservent le titre (toujours valable ou non) de « bons lycées », aux avantages offerts par la bourse s’ajoute la nécessité de présenter une bonne moyenne générale en troisième pour y entrer. Cette sélection s’avère impensable dans la démarche égalitariste de notre hiérarchie. C’est pourquoi, depuis 2012, les recteurs ont pour mission de mettre en place une autre forme d’égalité que l’on nomme « égalité scolaire ». De quoi s’agit-il ?

Le raisonnement officiel est très clair : s’il est normal que les enfants défavorisés socialement puissent obtenir le lycée de leur choix, il n’est pas juste que seuls y parviennent parmi eux ceux qui ont une bonne moyenne générale. Il faut donc pouvoir accorder cette « chance » également à ceux qui n’ont rien fait et ont eu de pitoyables résultats. Ainsi, dans le pourcentage de boursiers venus de quartiers défavorisés qui ont obtenu « un bon lycée », il faudra que l’on trouve, à côté d’élèves jugés bons, un certain nombre d’éléments en grande difficulté. Il ne vient pas à l’esprit de tous ces stratèges subtils que tous les enfants ne sont pas faits pour entrer dans un même moule avec des capacités qui sont identiques. Il en résultera que ces élèves très faibles seront rapidement démotivés, créant parfois des troubles importants dans les classes où on les aura parachutés, empêchant les autres de travailler, et finissant généralement par nourrir un absentéisme chronique. Dans la réalité, ces élèves, qui n’arrivent pas à suivre et subissent souvent un temps de trajet trop long, se retrouvent désocialisés parce qu’ils sont sortis de leur milieu et doivent être réorientés. La mixité sociale n’aura duré qu’un an.

La stratégie admet un corollaire inévitable : le sacrifice des enfants des classes moyennes même lorsque leurs résultats sont bons. Je ne parle pas ici des jeunes issus des milieux aisés parce que, grâce à la fortune paternelle, de plus en plus d’établissements privés leur offriront un enseignement de qualité qui leur permettra de sortir de cet imbroglio par le haut. Veut-on un exemple concret ? Ces années dernières, seule une quinzaine à peine d’élèves de troisième du collège Charlemagne à Paris (alors qu’il existe quatre classes de troisième dans cet établissement) ont obtenu de pouvoir poursuivre en seconde au lycée Charlemagne, situé de l’autre côté de la rue. C’est dire que même de bons élèves ont été envoyés dans des lycées plus lointains et souvent, disons-le, de moindre renommée. Mais près d’un élève sur deux est entré en seconde dans ce même lycée en provenance des arrondissements les plus défavorisés (souvent en ZEP) uniquement parce qu’ils étaient boursiers et que les points accordés de ce fait leur donnaient la priorité. Peut-on parler d’égalité lorsque votre enfant, qui a obtenu d’excellentes notes dans le collège proche de chez vous se voit interdit le passage au lycée voisin et expédié dans un établissement de piètre réputation situé à quarante minutes de métro ? Ne se dit-on pas que l’État veut vous faire payer le malheur de n’être pas un indigent, titulaire d’une bourse, mais d’être simplement une personne qui vit du fruit de son travail ? Que faire pour vos enfants méritants si votre salaire moyen ne vous permet pas de les inscrire dans un établissement privé ? De surcroît, il existe une grande inégalité entre les lycées parisiens puisque, Paris étant divisé en quatre secteurs, les lycées du centre-ville qui appartiennent au secteur est doivent accueillir un beaucoup plus grand nombre de boursiers (jusqu’à 83 % au lycée Turgot par exemple) que les lycées du secteur ouest (10 %). Ainsi voit-on se confirmer la grande hypocrisie de l’égalité. En outre, il est clair que, pour les bons élèves issus de la classe moyenne, il vaut mieux ne pas habiter l’est parisien.

Extrait du livre "Témoin de la déséducation nationale" de Jean-Noël Robert, aux éditions Les Belles Lettres

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !