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Comment je suis devenue un produit...
©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Sites de rencontres

Comment je suis devenue un produit...

Rendez-vous désincarnés, désenchantés...

Marie Martin

Marie Martin

Marie Martin n'est pas un pseudonyme. Passée par des études de lettres puis de droit, elle travaille aujourd'hui dans le milieu de l'informatique et du droit fiscal. 

En parallèle, elle devient auteur, la passion des mots et de leurs images ayant toujours fait partie de sa vie.

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Il n'est que 22h45 et je rentre de mon premier rendez-vous Adopte (le Tinder « classe »). J'ai choisi le restaurant, j'ai réservé la table, j'ai payé, j'étais intéressée. Mais dès le premier échange de regard, je me suis rendue compte de la farce à laquelle on participait.

D'abord, il a menti sur son âge. D'un an. Mais pourquoi ? Ensuite, il a menti sur sa taille. Comme si j'allais choisir un homme en fonction de sa taille. Pour fignoler le tout, il fait quinze ans de plus que sur les photos.

Son profil internet m'avait séduite. Mêmes goûts musicaux, un certain intérêt pour la culture, je me fabrique donc un imaginaire autour de cet homme irrésistiblement charmant, la quarantaine tassée mais si lumineuse, l'homme grand, enveloppant, au charme romantique d'un littéraire. Bonus : il cite Spinoza en le tournant à sa manière. « Persévérer dans (ton) être », qui sonne pour moi comme une promesse. Érotique et romantique.

Je me construis mon désir. Je déteste les longs textos et une proposition de rencontre arrive heureusement très rapidement. Je suis une nouvelle nana inscrite sur des sites de rencontres et je suis submergée de demandes. Je ne peux pas répondre à tous les garçons. Certains profils prometteurs me paraissent finalement vulgaires quand ils m'écrivent des phrases d'approche qui fleurent bon le copier-coller, le brainstorming tout droit sorti des toilettes où ils ont eu, peut-être, un éclair de génie (s'ils ont lâché leur smartphone).

Et moi alors ? Pour remplir mon profil, on m'a posé des questions. Et bien innocemment, j'y ai répondu, sans me demander si j'avais vraiment besoin d'y répondre. Les questions varient selon que le profil est féminin ou masculin. Il y a donc un profil de produit féminin et un profil de produit masculin.

Chez les hommes, dans la case « physique », sont toujours indiqués une taille, un poids et un type de corpulence. Chez les femmes, la taille et le poids ne sont pas obligatoires. Les hommes ont une case « pilosité » qui n'est pas retrouvée chez le profil des femmes. C'est-à-dire que la pilosité est taboue chez les femmes et une marque de virilité, ou de saleté en fonction des cultures, chez les hommes. Dans la case « signes particuliers », je n'ai pas pu ajouter si j'avais un handicap. On peut juste ajouter si on a un piercing, un tatouage, des grains de beauté... Les hommes ont le droit de renseigner une partie « transport » afin d'indiquer s'ils ont une voiture ou tout autre moyen de locomotion. Cette partie est absente chez les profils féminins. Par contre, les profils féminins ont une partie « atouts », dont la saisie est libre, une partie « boudoir » où la femme peut indiquer des choses coquines pré-remplies (« ce que j'aime au lit », « mes accessoires »...), une partie « personnalité » (« ce qui m’excite », « vices »...). Chez les hommes, la partie « goûts » (musique, cinéma, livres...) est renommée « options ». On s'en fout de ses goûts du moment qu'il a un moyen de locomotion (de préférence, celui du ninja : la montgolfière... vous vous reconnaîtrez).

Je rentre donc tôt de mon premier rendez-vous. Comme mes images ont été fêlées par cette rencontre, mon désir s'est évanoui. Je retire mon manteau, m'assieds sur mon lit vide. Un ami me demande par SMS si je suis « prise ». Je lui réponds que non. Que je suis figée face à moi-même. Je suis un produit non consommé. Je me suis rabaissée à bien vouloir être un produit. Je suis rentrée dans des cases sans m'être posée de questions. Parce que c'était fun ? Parce que tout le monde le fait ?

Finalement, je me suis rendue compte que je cherchais à tomber amoureuse, et en cela, à construire mon désir. On ne tombe pas amoureux d'un produit. On l'utilise et on le jette quand il est vide. Nous tombons amoureux quand ce qui paraît futile, comme des défauts ou des fêlures, nous touche en fonction de notre propre histoire personnelle. Et que dire du premier regard ? La photo présentée sur les sites de rencontres est forcément trompeuse : on se trouve bien dessus, on pose peut-être comme on pose devant un miroir. Quand nous sommes devant le miroir, c'est un certain nous qui se reflète, et pas forcément ce que nous montrons quand nous sommes en train de marcher, ou quand on nous rencontre au hasard d'un rayon de supermarché. Le premier regard sur l'autre : ce sont nos souvenirs qui parlent, un visage qui nous en rappelle un autre.

La dernière fois que je suis tombée amoureuse, j'ai eu l'impression d'avoir toujours connu cette personne, tellement son visage et son allure me parlaient. Malheureusement, je n'ai pas eu l'occasion d'apprendre à connaître cet homme. Et quand j'ai vu les photos de mon premier rendez-vous Adopte, j'ai eu aussi l'impression d'avoir toujours connu cette personne. Mais quelle déception de ne pas reconnaître cet homme que j'ai imaginé lors de la première rencontre.

Allez, courage, mettez des photos récentes. Ou continuez comme ça en fait. Je m'en fiche. J'ai désinstallé les applications de rencontre. J'ai quatre autres numéros, je crois que ça me suffit en cas d'urgence ! Je n'ai pas trop regardé leurs photos...

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