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Chirac, l’homme qui pensait en termes de millénaires sans toujours voir l’Histoire qui s’écrivait sous ses yeux ?
©JACK DABAGHIAN / POOL / AFP

En retard

Chirac, l’homme qui pensait en termes de millénaires sans toujours voir l’Histoire qui s’écrivait sous ses yeux ?

Montée en puissance de la Chine, crise financière de 2008, montée en puissance des GAFA... Pendant sa présidence, Jacques Chirac n'a pas su déceler les signes des bouleversements majeurs qui se préparaient.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Laurent Alexandre

Laurent Alexandre

Chirurgien de formation, également diplômé de Science Po, d'Hec et de l'Ena, Laurent Alexandre a fondé dans les années 1990 le site d’information Doctissimo. Il le revend en 2008 et développe DNA Vision, entreprise spécialisée dans le séquençage ADN. Auteur de La mort de la mort paru en 2011, Laurent Alexandre est un expert des bouleversements que va connaître l'humanité grâce aux progrès de la biotechnologie. 

Vous pouvez suivre Laurent Alexandre sur son compe Twitter : @dr_l_alexandre

 
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Atlantico : Le début du quinquennat de Nicolas Sarkozy a été marqué par une crise financière qui a bouleversé les sociétés occidentales.Certains signaux permettaient-ils de prévoir cette crise majeure ? Comment expliquer que les gouvernants de l’époque dont Jacques Chirac n’aient pas su identifier ce séisme et ses conséquences ?

Michel Ruimy : Il est difficile de penser que la crise financière de 2007 et sa gravité était anticipée par quiconque car on ne peut jamais prévoir exactement ce qui va se passer, où le système va lâcher et qui sera concerné. Mais on connaissait les zones de faiblesse. Des études statistiques ont démontré que acteurs du secteurétaient vraisemblablement conscients de l’imminence d’une correction du marché même si les signes d’une crise en préparation ont été masqués entre 2001 et 2005 par la hausse des prix immobiliers.

La crise financière est à due proportion de la situation de fragilité qu’avait développée l’économie mondiale. Une fragilité masquée par ses succès : la libéralisation globale des marchés financiers, l’intégration des économies, l’action victorieuse des banquiers centraux dans leur lutte contre l’inflation, etc. Cette situation avait tout du « paradoxe de la tranquillité ». Ce paradoxe va se doubler d’un « paradoxe de la crédibilité » :les bons résultats de la lutte contre l’inflationont renforcé la crédibilité des banques centrales. Une abondante liquidité aidant, les marchés ont alors recherché activement une rentabilité.

Cette crise peut ainsi s’expliquer par des déséquilibres macroéconomiques auxquels il faut ajouter des dysfonctionnements microéconomiques (exigence de rentabilité et relâchement des conditions d’attribution des prêts) ainsi que l’essor de pratiques financières à haut risque.Sur ce dernier point, un des piliers sur lequel repose la supervision du système bancaire prévoit que l’augmentation du volume de crédits s’accompagne d’une augmentation des besoins en fonds propres des banques, ce qui a pour effet, normalement, de contraindre ces dernières dans leur offre de prêts. Mais, durant ces années, ce mécanisme stabilisateur n’a pas pleinement joué. Les institutions financières se sont très bien adaptées à cette contrainte en élaborant de nouveaux véhicules de titrisation.

L’effondrement a commencé lentement, pour se transformer, par la suite, en avalanche incontrôlable. On a assisté à la conjonction de nombreux événements qui se sont renforcés les uns les autres.En effet, avant cette crise, le capitalisme moderne aconnu des alertes mal interprétées ou sous-évaluées : crise des pays du sud-est asiatique (fin 1997), crise LTCM (fin 1998), effondrement des Bourses en 2000 et l’explosion dela bulle internet, etc.

En septembre 2007, certains qualifiaient lasituation de « forte correction des marchés ». Jusqu’en août 2008, les banquiers centraux, seuls, ont gardé la maîtrise de la mise sous perfusion des marchés financiers sans alerter suffisamment les autorités publiques sur l’existence de produits toxiques sur les marchés qui risquaient de transformer la nature de la crise et que la seule injection de liquidités nepermettait pas de résorber. Ce n’est que lorsque la poussière a fini par retomber, que les débris ont été déblayés, que le temps de l’analyse est arrivé.

En règle générale, la France subit largement ce qui se passe dans le reste du monde. Elle peut prendre des mesures mais lorsqu’une tempête financière majeure vient de l’étranger, elle ne s’arrête pas à nos frontières.D’autant que les déséquilibres qui ont conduit à la « crise des subprimes » ne se sont pas enchaînés de façon linéaire et unidirectionnelle. Mais surtout, entre août 2007 et septembre 2008, les gouvernements ont laissé les banques centrales agir seules, y compris aumotif de ne pas fragiliser la confiance des ménages, jusqu’à ce quela crise devienne systémique,

Peut-on dire comme l’économiste Dani Rodrik, que le choc fut semblable pour l’Occident à la chute du mur de Berlin, car il mit fin à la croyance dans le capitalisme financier, à la différence près que le système ne s’est pas effondré comme en 1989 ?Quel a été l’impact de Jacques Chirac dans ce rejet du capitalisme et de l’incapacité du système à s’adapter à ce contexte ?

Michel Ruimy : Il faut comprendre que la crise, qui éclate en 2007, est l’aboutissement d’une transformation profonde de l’économie et de la société qui s’est produite à partir des années 1980 sous l’effet de la doctrine néolibérale devenue « la nouvelle raison du monde »et dont les hérauts furent au départ Margareth Thatcher et Ronald Reagan.L’une des conséquences majeures de ces politiques a été le développement vertigineux de la finance, qui a donné naissance à un « nouveau capitalisme », dominé par la finance.

Cette conception aboutit à deux conclusions : d’une part, les politiques publiques de régulation financière sont inutiles et souvent néfastes et d’autre part, s’il peut y avoir des crises, celles-ci sont temporaires et liées à des chocs exogènes (innovation, guerre, mauvaise récolte, etc.). Cette conception a donné naissance à l’hypothèse d’« efficience des marchés », qui s’était imposée à la veille de la crise tant dans le monde académique que professionnel. La crise financière de 2007 a             démontré le caractère fallacieux de ce paradigme.

Or, en réalité, les marchés financiers fonctionnent selon des lois qui ne sont pas celles du marché traditionnel des biens et services. Le prix, en particulier, ne peut jouer le rôle d’ajustement. Ils ont une « faculté de résilience » qui réside dans la recherche du profit en développant notamment des innovations. C’est pourquoi, contrairement aux recommandations du paradigme néolibéral, ils doivent être étroitement régulés par les autorités publiques dans la mesure où, loin de s’autoréguler, ceux-ci sont fondamentalement instables.

Durant son mandat de président de la République, Jacques Chirac s’est distingué par son absence de réformes et par l’attentisme. Pas de réformes sans croissance, avaient estimé Jacques Chirac et ses sympathisants. Pas de croissance sans réforme, a répondu l’Histoire Il s’est comporté, en quelque sorte, comme un « roi fainéant » croyant, à tort, s’attirer les grâces de l’opinion par l’inaction.

L’entrée dans l’OMC de la Chine en 2001 a bouleversé le système mondialisé et rebattu les cartes du commerce international. Les gouvernements Clinton et Bush avaient gravement sous-estimé les conséquences de cette décision. En France, Philippe Séguin avait, lui, su anticiper ce danger. Comment expliquer l’incapacité de Jacques Chirac à prévoir cette menace ?

Michel Ruimy : Jacques Chirac avait une passion manifeste et sincère pour la culture asiatique, en particulier celle de la Chine et du Japon. C’était un vrai expert capable d’échanger avec les meilleurs spécialistes.On peut dire, dans une certaine mesure, qu’il connaissait ses interlocuteurs.

Au plan économique, l’ancien président a noué de nombreux contacts avec cette région, favorisant les échanges économiques. Ila longtemps espéré convaincre la Chine de mettre en place un Etat de droit sans y arriver. Il a évacué la question des droits de l’Homme au profit des intérêts économiques. Il a fait le pari de traiter la Chine en grande puissance en devenir. Un aspect gaulliste de sa politique économique. C’est pourquoi, ila sans cesse œuvré pour un rapprochement avec Pékin, entraînant entreprises françaises mais aussi l’Union européenne à coopérer étroitement avec le géant communiste renaissant. Il n’a pas su discerner, en son temps, les visées hégémoniques de ce pays. 

Cette dynamique a été enrayée sous la mandature de Nicolas Sarkozy, après les manifestations pro-tibétaines à Paris lors du cortège de la flamme olympique avant les jeux de 2008, et la rencontre du président avec le dalaï-lama, ligne rouge intolérable aux yeux du régime.

Jacques Chirac a quitté le pouvoir au printemps 2007, quelques mois après la présentation du premier iPhone par Steve Jobs, et en pleine montée en puissance des GAFA. Est-ce que Jacques Chirac a su prévoir, et mettre en place certaines mesures pour se préparer à ce changement de donne technologique?

Laurent Alexandre : Jacques Chirac était un homme formidable sur le plan moral, c’était quelqu’un de très humain, de très gentil. Il n’est pas l’heure de dire du mal de Jacques Chirac, au lendemain de sa mort. 

Toutefois on peut reconnaitre qu’il n’a pas relancé la France technologique. Le dernier président qui s’est intéressé à la technologie en France, c’est Valéry Giscard d’Estaing. 

Depuis, il n’y a jamais eu d’ingénieurs à la tête de l’Etat. Il n’y a jamais eu de savant à la tête de l’Etat, il n’y a jamais eu d’hommes connaissant la technologie. Ni Mitterrand, ni Chirac, ni Hollande, ni Sarkozy, ni Macron ne sont des hommes de science et des hommes de technologie. Donc le personnel politique en France comprend très mal la révolution technologique et Jacques Chirac n’a pas fait exception. 

Tout le monde se souvient de sa remarque quand on lui a présenté un ordinateur. Il avait alors demandé ce qu’était la souris: il ne savait pas ce qu’était une souris d’ordinateur. 

Les programmes technologiques qu’il a lancé  ont été des échecs absolument épouvantables et montraient une incompréhension totale de ce que sont les technologies numériques. 

Jacques Chirac a été un président parmi les autres qui a fait prendre du retard à la France sur le plan technologique, depuis la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing. 

Est-ce qu’il existait certains signes du changement de donne technologique et économique qu’apporteraient les GAFA, à l’époque de Chirac, qui aurait pu permettre de l’anticiper?

Laurent Alexandre : La montée en puissance de l’internet, dès 1995, se fait en même temps que l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac. Jacques Chirac est le président du tout début de l’internet grand public. Il a donc assisté à la montée en puissance de l’internet, puis à l’arrivée de l’ADSL. Il a été l’homme qui a accompagné la montée en puissance du web, et le développement de l’économie numérique. 

Au moment du deuxième quinquennat de Chirac, les GAFA sont déjà puissants. L’économie de l’intelligence artificielle se prépare, les smartphones se préparent, et Jacques Chirac n’a pas fait entrer la France dans cette économie-là, qu’il n’a jamais comprise, et qu’il n’a pas vue monter en puissance. 

Qu’en est-il de l’intelligence artificielle, cet enjeu désormais majeur pour de nombreux pays? L’Europe est considérée à la traîne sur ce sujet. Pourquoi est-ce que la France, et l’Europe de manière générale, sous Chirac, ont-elles raté le coche en ce qui concerne l’intelligence artificielle?

Laurent Alexandre : Jacques Chirac a quitté le pouvoir au moment des débuts du renouveau de l’intelligence artificielle. Il n’est qu’indirectement responsable de notre retard en intelligence artificielle, par le fait qu’il n’a pas préparé la France à avoir des géants du numérique, et qu’il n’a pas vu l’importance absolument cruciale des technologies numériques. 

Mais le vrai décalage de l’intelligence artificielle, en 2011, c’est quatre ans après la fin du mandat de Jacques Chirac. 

On remarque qu’on est dans une société qui ressemble de plus en plus à une dystopie, que ce soit avec le transhumanisme, ou d’autres dérives technologiques potentielles qui se développent. On a l’impression que la réflexion sur ces sujets de technologie et de société a été un peu figée sous Chirac. N’a a-t-il eu que stagnation sous Chirac, où tout de même une forme anticipation?

Laurent Alexandre : La période de Jacques Chirac, sur ces sujets là, à été une période de stagnation, notamment de stagnation technologique. Jacques Chirac a été âgé et malade pendant son deuxième mandat. Il n’est pas anormal qu’il n’ait pas compris les évolutions technologiques, qu’il soit passé à côté. Il ne s’est jamais intéressé à la science et à la technologie. 

C’était l’antithèse de Valéry Giscard d’Estaing, le plus grand technologue que la France ait connu. Valéry Giscard d’Estaing était passionné de technologie, de sciences, il a soutenu d’innombrables technologiques dans les années 1970. D’ailleurs, pendant que Giscard était président de la République, la croissance technologique de la France était très rapide, et était très supérieure à celle de l’Allemagne. Le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, entre 1974 et 1981, a été une période bénie pour la technologie française. 

Peut-on tout de même tirer un bilan positif des politiques de Jacques Chirac en termes de sciences, sur le court terme, par exemple au sujet des sciences  de santé?

Laurent Alexandre : Franchement, je ne vois pas d’innovations technologiques poussées par Chirac pendant ces deux mandats.

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