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Marine Le Pen peut-elle trouver des cadres prêts à risquer leur vie sociale pour le Front national ?
Marine Le Pen peut-elle trouver des cadres prêts à risquer leur vie sociale pour le Front national ?
©Reuters

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Le FN à la chasse aux cadres : réussira-t-il à devenir un parti de gouvernement ?

Marine Le Pen va déposer prochainement les statuts d'une association, le "Rassemblement bleu marine", en vue des élections municipales de 2014. Dans le même temps, le Front national se lance dans un processus de recrutement et de formation de cadres.

Sylvain Crépon

Sylvain Crépon

Sylvain Crépon, docteur en sociologie et chercheur au laboratoire Sophiapol de l'université Paris-Ouest-Nanterre, étudie le Front national depuis le milieu des années 1990.

Auteur de plusieurs travaux de référence sur l'extrême droite, ses recherches portent également sur les minorités religieuses en France et en Europe.

Son dernier livre : Enquête au coeur du nouveau Front national (Nouveau Monde Editions, mars 2012)

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Atlantico : En quête de crédibilité, le Front national a confié l'organisation de plusieurs colloques, à la rentrée, à l'énarque Florian Philippot. Dans le même temps, le vice-président du parti Louis Aliot vient d'être chargé d'une mission consistant à mettre l'accent sur la formation des nouveaux adhérents et sur la détection des cadres et des candidats. Cette stratégie de formation permettra-t-elle au FN de peser réellement sur le débat politique ?

Sylvain Crépon : Je ne pense pas. Le talon d'Achille du Front national est la matière grise. C'est classique, c'était le cas du Parti communiste au moment de son décollage après la seconde guerre mondiale. Ce sont des partis qui manquent cruellement de cadres formés pour pouvoir gouverner. Ils sont donc obligés de les former. Du temps de Bruno Mégret, le FN avait une école de cadres. Elle marchait d'ailleurs assez bien, avec des séances de vidéo, de media-training, des formations sur la situation politique et économique, sur les idées du parti, etc. Tout cela permettait aux candidats de se légitimer, car le parti a de cruelles difficultés à recruter dans les sphères compétentes.

Avec le retour de l'argent et des militants, ils vont pouvoir remettre en place cette dimension de la formation, qui est absolument centrale pour eux. C'est néanmoins révélateur, il ne faut pas l'oublier, de l'absence de cadres compétents qui se rallient à eux. Le PS et l'UMP sont des machines de guerre politiques absolument redoutables, avec des tas de gens qui sortent des grandes écoles, qui ont des expérience en cabinet ministériel, qui ont géré des villes... Au FN, ils n'ont pas ça. Ils ont seulement quelques conseillers régionaux, et c'est nettement insuffisant pour peser dans les débats et pour acquérir véritablement une culture de gouvernement.

Ce gros travail est aussi un travail de communication. C'est un point faible qu'ils essayent de transformer en point fort : au Front national, lorsque vous avez un minimum de compétences à faire valoir – un diplôme, une expérience professionnelle – vous pouvez être reconnu au sein des arcanes du parti et gravir les échelons. Vous pouvez acquérir des responsabilités et être investi à des élections importantes, notamment législatives. De ce fait, ils acquièrent une légitimité de parti qui représente le peuple. D'un défaut, ils essayent donc d'en faire une qualité.

Dans tous les cas, Louis Aliot aura-t-il le temps, avant les municipales de 2014, de transformer ce parti en machine de guerre électorale ?

Absolument pas. C'est pour cela que je pense qu'il y a là-dedans une grosse part de communication. Ce n'est d'ailleurs pas étonnant que ce soit Louis Aliot, docteur en droit, et Florian Philippot, l'énarque du FN, qui aient été chargés de cette entreprise.

Ce n'est pas par de la formation interne au sein d'un parti qu'on acquiert une culture de gouvernement. Cela passe soit par des écoles qui permettent de faire des stages qui forment à cela (Ena, Sciences Po, Grandes écoles de commerce, fac de droit), soit par l'exercice de mandats importants, municipaux ou régionaux, où on exerce le pouvoir.

Pour avoir assisté à ce genre de formation, je sais qu'elles sont surtout destinées à former à faire face aux médias. Que répondre aux journalistes ? Comment intégrer le programme correctement et bien le représenter ? Comment assurer une bonne représentation de soi ? Mais ce n'est absolument pas comme cela qu'on acquiert une culture de gouvernement, et d'ailleurs les gens qui dispensent ces formations n'en ont pas, à part Philippot, qui a fait un passage au ministère de l'Intérieur, mais n'a jamais fait partie d'un cabinet ministériel, et Bertrand Dutheil de La Rochère, ancien chef de cabinet de Chevènement. Il y a quelques personnages isolés qui ont cette compétence et peuvent la transmettre, mais à l'échelle d'un parti, c'est totalement insuffisant. C'est le gros défi du FN.

Lors de la conférence de presse de présentation du programme économique du FN, le 8 avril 2011, les experts présents avaient demandé à garder l'anonymat. La semaine dernière, un ancien candidat du parti Identitaire "Jeune Bretagne" a porté plainte contre un directeur de collège pour discrimination, après s'être vu refuser un poste en raison de son engagement politique. Louis Aliot peut-il trouver des cadres et experts prêts à risquer leur vie sociale pour le Front national ?

Les politologues pensaient que ça allait être le cas, moi-même à un moment, je n'étais pas loin de le penser. Mais quelqu'un qui franchit le Rubicon prend deux risques : d'une part, celui d'être discriminé, parce que le FN, malgré tout, sent encore le souffre ; et d'autre part, celui d'être mis sur une voie de garage.

Qu'a-t-on comme mandat quand on a des compétences politiques à faire valoir et qu'on rejoint le FN ? Ils ont combien de députés ? Deux. Même Philippot, avec son expérience et tout énarque qu'il est, se retrouve avec rien, à part des responsabilités internes. Pareil pour Dutheil de La Rochère. Il y a donc un risque en termes d'image et un risque en termes de rétribution à proprement parler. Tant qu'on sera dans un système législatif uninominal à deux tours, finalement, qu'auront ces gens ? Des postes de conseillers généraux, régionaux, municipaux. Mais quelqu'un qui veut faire carrière a pour l'instant plus à perdre qu'à gagner à aller dans ce parti politique.

Vous dressiez un parallèle entre le Front national d'aujourd'hui et le PCF d'après-guerre, Parti communiste qui a ensuite réussi à intégrer le gouvernement A terme, le FN peut-il devenir un parti de gouvernement ?

Ce parti politique ne peut arriver au pouvoir que part des alliances. Marine Le Pen ne pourra jamais être élue présidente de la République, je n'y crois absolument pas – j'ai des collègues qui vous diront néanmoins le contraire.

Mais pour signer des alliances, il faudrait que le FN renonce à ses fondamentaux idéologiques, à commencer par le premier : la préférence nationale, qui est anticonstitutionnelle. Le constitutionnaliste Louis Favoreu l'a bien montré il y a une quinzaine d'années. Il faudrait donc que le FN cesse d'être le FN, qu'il devienne une sorte d'UMP bis. Il perdrait alors sa spécificité et quasiment sa raison d'être. De son côté, l'UMP, si elle accepte d'intégrer un FN qui n'a pas renoncé à ses fondamentaux, trainera le boulet de parti anticonstitutionnel. A partir de là, le PS gardera le pouvoir bien longtemps, car il y a toute une frange centriste et gaulliste social qui n'acceptera jamais ça.

Je ne pense donc pas que le FN puisse devenir un parti de gouvernement ; sauf si l'introduction de la proportionnelle stricte donnait au Front national suffisamment de députés pour entrer au gouvernement ; peut-être que la question des alliances se poserait alors autrement. Mais je pense que ce n'est pas pour demain : si proportionnelle il y a, ça sera seulement une dose. De toute façon, la population que recrute le FN n'a pas les compétences et l'expérience qui leur permettrait de gouverner. Il va devenir l'empêcheur de tourner en rond du système politique, mais je ne vois pas devenir un parti de gouvernement.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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