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La folie régnait avec Charles VI et autour de lui...
La folie régnait avec Charles VI et autour de lui...
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Folie à temps partiel

Quand la France était dirigée par un fou...

Le règne de Charles VI au tout début du XVème siècle fut une page mouvementée... Dans "Légendes et curiosité de l' Histoire", Augustin Cabanés se penche sur ces petites anecdotes, ces incidents et ces petits riens qui expliquent finalement l'Histoire (Extraits).

Augustin Cabanès

Augustin Cabanès

Référence scientifique et historique, le docteur Cabanès étudie avec passion et précision les événements et les personnages qui ont fait notre Histoire.

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La folie régnait avec Charles VI et autour de lui. Le costume des grands de l’époque, les monuments l’attestent, était le costume de folie. Les femmes, dans le dessin et la coupe de leurs vêtements, épuisaient les extravagances de la mode. Les hommes se mettaient en femmes ; ils se couvraient à profusion d’orfèvrerie branlante et de grelots[1].

Les comptes de l’argenterie, auxquels nous recourons souvent, car il n’est source plus sûre d’information ni plus pittoresque, nous donnent la description d’un habillement de cour, qui mérite une mention : il se composait d’une houppelande à grandes manches traînantes ou « lombardes », en drap de soie de Damas noir ; chausses, pourpoint, chapeau de velours, également noirs ; le tout orné d’hirondelles, tenant chacune, dans son bec, Un bassin d’or suspendu à un anneau par deux chaînettes d’or[2]. Cette robe était celle du roi ; une pareille avait été faite pour le duc d’Orléans, son frère.

Le royal maniaque, ce sont encore les comptes qui nous l’apprennent, jetait au feu les vêtements, chaussures et autres objets, qui avaient cessé de lui plaire, brisait les chaises, dépeçait, mettait en chiffons les étoffes les plus précieuses. Puis, il redevenait tranquille, reprenait sa vie habituelle.

Il sentait généralement l’approche des accès. Un jour, il demanda qu’on lui ôta son couteau et ordonna au duc de Bourgogne qu’on en fît autant à tous les gens de la Cour ; il avait éprouvé, ce jour-là, de telles souffrances qu’il déclara à son entourage, en pleurant, qu’il préférait la mort à de tels tourments. Au témoignage de ceux qui eurent sous les yeux ce pitoyable spectacle, il arracha des larmes à tous les assistants, en leur répétant plusieurs fois : « Au nom de Jésus, s’il en est parmi vous qui soient complices du mal que j’endure, je les supplie de ne point me torturer plus longtemps et de me faire promptement mourir. »

Ces intervalles de lucidité méritent de retenir l’attention ; ils sont la caractéristique de la forme de démence dont Charles VI était affligé.

D’avril 1399 à mars 1400, Charles retomba jusqu’à sept fois dans son délire. Vainement, on eut recours aux propriétés miraculeuses d’un prétendu suaire du Sauveur, que le connétable de France, Louis de Sancerre, avait fait venir de Bourgogne.

Chéreau[3] prétend avoir dressé le tableau des principales phases de l’affection de Charles VI jusqu’à l’année 1409 ; cette sorte de graphique n’a pas été retrouvé ; mais Brachet, ultérieurement, a signalé jusqu’à quarante-deux rémissions dans la maladie du roi et tous les contemporains ont noté l’équilibre instable, l’incapacité d’attention du malade pendant les intervalles lucides.

Il assistait au conseil, recevait les ambassadeurs, répondait à tous avec assez de sens ; mais, incontinent après, on le voyait changer : « Il frémissait et criait, comme s’il eût été piqué de mille pointes de fer et se disait poursuivi par ses ennemis [4] ».

Fréquemment il accusa des troubles de la mémoire, donnant audience particulière à des gens différents à la même heure, ne se souvenant plus des commandes qu’il avait faites ; des troubles de la sensibilité, montrant une indifférence complète pour tout ce qui touchait à ses propres intérêts ; incapable de volonté, aboulique[5] complet, ne prenant nul souci de sa toilette, des soins de propreté les plus élémentaires.

En 1405, il est dans un état de prostration mentale et physique des plus accusés ; ses oncles décident, d’un commun accord, qu’il faut le contraindre à se tenir propre. Durant cinq mois, il ne s’est pas déshabillé pour se mettre au lit ; il ne s’est point baigné ; on ne lui a pas fait la barbe, en sorte que la crasse, produite par des sueurs fétides, avait fait venir des pustules sur plusieurs parties du corps.

Il était tout rongé de vermine et de poux, qui auraient fini par pénétrer jusque dans l’intérieur des chairs, si un de ses « physiciens » ne s’était avisé d’un expédient, pour le déterminer, par surprise, à se laisser vêtir.

On a conté, à ce propos, que la reine et le duc d’Orléans, tuteur du royal insensé, le laissaient manquer de tout, d’habits comme de nourriture. Sur le premier point, du moins, il est permis de répondre, d’une manière très précise, à l’aide de documents d’une authenticité reconnue : les houppelandes de drap, de velours, de soie, les pourpoints, les chausses surabondent dans les comptes royaux[6]. Il n’est garde-robe mieux fournie ; nous avons dit combien de fois on dut pourvoir au remplacement des vêtements, des étoffes qu’il détruisait dans ses moments d’aberration. Les tapissiers, les couturières étaient constamment occupés à réparer les dégâts qu’il commettait dans ses instants de fureur.

Quel diagnostic allons-nous porter sur cette maladie, qui dura pendant trente-cinq ans, et à laquelle le roi succomba, ayant accompli la cinquante-deuxième année de son âge ?

À l’époque où il vivait, on se contentait des termes de démence, frénésie : amentia, insanitas, desipientia, expressions vagues, dont notre science, toute éprise qu’elle soit de terminologie, ne saurait se satisfaire.

Les médecins qui ont soigné Charles VI ont été, à dire vrai, tout à fait déconcertés par les allures de cette affection bizarre, intermittente, présentant les symptômes les plus variables et parfois les plus contradictoires.

À côté de textes qui indiquent, dans l’intervalle même des accès, une grave altération de l’état psychique, il en est d’autres qui attestent la restauration presque complète de l’intégrité mentale, pendant les périodes que la plupart des auteurs dénomment « périodes de guérison » ou « de santé ».

Si la mémoire fit souvent défaut au royal patient, il sut, dans d’autres circonstances, reconnaître les personnages de la Cour, les nommer par leur nom, se remémorer leurs titres et leurs attributions.

S’il se montra indifférent, voire hostile à l’égard de sa femme et de son frère, il eut, pour le dauphin son fils, des attentions qui révélaient une délicatesse particulière.

En 1416, il se montra fort affligé de la mort d’un de ses enfants, et sa volonté même, que nous avons dit être le plus souvent abolie, sut s’affirmer, et pas toujours hors de propos.

Ce n’est donc pas de démence, dans le sens absolu du mot, qu’il s’agit, en l’espèce : ce mot devant exprimer, dans la glossologie admise aujourd’hui, « l’inactivité, l’affaiblissement ou l’abolition, entière de l’intelligence, un défaut de liaison et d’association entre les idées, les jugements, les déterminations, une indifférence morale très grande, ou même complète, sur le présent et sur l’avenir », tous symptômes complètement étrangers à ceux qu’a présentés la maladie de Charles.

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Extrait de Légendes et curiosités de l'histoireEditions de l'Opportun (24 mai 2012)


[1] Vallet de Viriville, Isabeau de Bavière.

[2] K K 24, fo 86, à la date de 1394 (Isabeau de Bavière, op. cit., 8).

[3] Union médicale, 27 février 1862.

[4] Religieux de Saint-Denis, trad. Bellaguet, janvier 1396, t. II, p. 405.

[5] Qui souffre d’« aboulie » : troubles qui causent une perte de volonté et une grande indécision (NdE).

[6] Cf. Erreurs et mensonges historiques, par Ch. Barthélemy, quatrième série, pp.

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