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L'absence d'une vision claire pour les politiques publiques dans l’Education nationale a eu des effets néfastes.
L'absence d'une vision claire pour les politiques publiques dans l’Education nationale a eu des effets néfastes.
©GERARD JULIEN / AFP

Nivellement par le bas

Cette pente dangereuse sur laquelle s'est engagée volontairement l'Education nationale depuis des décennies

L'absence d'une vision claire pour les politiques publiques dans l’Education nationale a eu des effets néfastes. Les mesures déployées par Emmanuel Macron et par les précédents gouvernements n'ont pas été en mesure de répondre aux véritables enjeux sur les questions éducatives.

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres, enseignant et essayiste français.

 Il est l'auteur ou le co-auteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs, notamment  La Fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et La société pornographique (Bourin, 2012)

Il possède également un blog : bonnet d'âne

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Patrice Romain

Patrice Romain

Instituteur, directeur d'école puis principal de collège, Patrice Romain a pris sa retraite fin 2020, désabusé par la gouvernance de "son" école publique. Il est l'auteur d'une dizaine de livres sur l'Éducation nationale, dont le best-seller Mots d'excuse. Son dernier ouvrage est  "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" (2021) aux éditions du Cherche Midi.

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Atlantico : Emmanuel Macron veut faire de l'Éducation l’une des priorités de sa campagne de 2022. Suppression du CAPES, revalorisation des salaires, autonomie des professeurs, fin du statut etc. Est-ce dans l'absolu une bonne idée ?

Patrice Romain : Dans une période de campagne électorale, chacun peut promettre et raconter ce qu’il veut. J’ai du mal à penser que quelqu’un qui n’a jamais eu de discours clair pendant cinq ans change soudainement. Supprimer le CAPES, pourquoi ? Parce que l’on se rend compte que le niveau baisse de manière drastique, que ceux qui se présentent actuellement au CAPES n’ont pas du tout le niveau. On recrute des futurs CAPES de maths à 5 ou 6 de moyenne. Que vaut un CAPES dans cette situation ? Par ailleurs, il est très important qu’un bon professeur soit assuré de pouvoir exercer dans de bonnes conditions, mais il faut que les mauvais dégagent. L’essentiel dans l’éducatif, c’est d’arrêter toute la démagogie. A l’heure actuelle, on fait croire à un enfant que sans travailler il va y arriver. Et quand il arrive dans le monde professionnel, il se prend le réel en pleine figure. Les consignes sont depuis longtemps à la bienveillance, même quand les rendus sont mauvais. On peut faire de l’Education nationale une grande cause nationale, mais tous les gouvernements l’ont fait. Et pour quel résultat ? 

On sait que le chef de l’Etat est adepte du "en même temps". Sur ces dernières décennies, la position consistant à ne pas trancher sur une vision claire des politiques publiques -une forme de en même temps avant la lettre- dans l’Education nationale , n’a-t-elle pas été particulièrement dommageable, tous gouvernements confondus ?

Jean-Paul Brighelli : Le « en même temps » en matière d’éducation a donné des résultats fort mitigés. Jean-Michel Blanquer a bien tenté d’améliorer le Primaire, en particulier l’accès à la lecture — que ce soit en distribuant les Fables de La Fontaine aux sortants de CM2, en réduisant sensiblement le nombre d’élèves en CP ou en autorisant des expériences précieuses à Paris en matière de méthode d lecture — sans avoir pour autant le courage de l’imposer partout, même si le SNUIpp aurait, comme il l’a fait, crié au « caporalisme » : il était inutile de chercher à se concilier des syndicats qui l’ont toujours considérée comme un intrus. Il a tenté de réformer la formation des maîtres, sans avoir le courage de révoquer les nuisibles qui officiaient (et officient toujours) dans les INSPE, ex-ESPE, ex-IUFM. Respecter à la lettre le statut de la fonction publique, qui protège indifféremment le bon grain et l’ivraie, l’a amené à mi-ruisseau — sans conséquences notables. 

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Vallaud-Belkacem, elle, n’avait pas cherché à ménager la chèvre et le chou. Elle avait tout réformé d’un coup — pour le pire.

Et je ne vois pas comment le super-ministère de l’Education que projette Macron, que ce soit Bruno Le Maire qui s’y colle ou un autre, pourrait changer les choses. Les demi-mesures ne donnent au mieux que des demi-réussites, et en général des échecs complets.

Patrice Romain : Depuis trop longtemps, lorsqu’une décision est prise au ministère, elle a du mal à être appliquée sur le terrain. Souvent, les profs se disent qu’il suffit qu’un ministre saute pour que sa réforme saute avec donc ils temporisent ou font semblant d’appliquer la réforme. Et comme les chiffres sont pipeautés, les ministres croient qu’ils réussissent. Lors de la minute de silence pour Charlie Hebdo la ministre avait rapporté une vingtaine d’incident sur tout le territoire. Dans mon collège, j’en ai fait remonter deux. C’est donc que l’on ment aux ministres. Mais les grands principes comme la laïcité ne sont que des paroles qui ne sont pas suivies par les actes. Car les actes c’est clivant. Le problème est qu’on manque de courage politique.

Un audit permettrait de voir les failles, les millions d’euros qui se baladent : les professeurs payés à ne rien faire et les élèves qui n’ont pas de professeurs en face d’eux. Il faut se poser la question de la pertinence des dispositifs. Trop souvent, l’argent est utilisé selon les lubies des ministres successifs. Un jour, en tant que principal de collège, j’ai reçu 20000 euros du rectorat. Il avait reçu une subvention trop importante et pour éviter de la voir diminuer l’année suivante, il a distribué ce qui lui restait, sans motif. Il y a des emplois fictifs dans l’administration de l’Education nationale.

Face à la baisse du niveau, on ne respecte plus les programmes. Pour caricaturer, on fait lire Babar au lieu de Nietzsche, sauf dans les établissements d’élites. Et c’est profondément injuste et inégalitaire. Nos décideurs font du nivellement par le bas. L’égalité à l’école, c’est de donner à un enfant de milieu populaire tous les moyens pour qu’il puisse réussir, qu’il ait les mêmes chances qu’un fils de bourgeois. Mais la contrepartie devrait être que si l’on se moque de ce que l’Etat offre, il le reprend. Nous sommes dans le gris, alors qu’il faudrait que cela soit, soit noir, soit blanc. Les moyens dans l’Education nationale existent mais sont employés pour du n’importe quoi. C’est un en même temps qui perdure depuis longtemps. Nous ne sommes fermes sur aucun aspect.

Sur le plan économique et idéologique, comment s'est manifesté ce refus de trancher véritablement en faveur d'une stratégie ? A-t-il plombé l'Education nationale ces dernières décennies ? Quelles sont les décisions et grands axes de politiques qui ont plombé l'Education nationale en France ces 50 dernières années ?

Jean-Paul Brighelli : Contrairement à ce que l’on imagine en voyant le délitement de l’école, tout va pour le mieux, au gré des idéologues des deux rives qui ont investi le champ éducatif et l'Etat profond rue de Grenelle. Cela fait quarante ans, depuis le lancement du « collège unique », que l’école descend la pente — intentionnellement. Les libéraux qui cherchaient à donner une instruction minimale au peuple, en gardant quelques hauts lieux pour leurs enfants (Stanislas ou l’Ecole Alsacienne, mais aussi bien Henri-IV ou Louis-le-Grand, d’où leur cris d’orfraie à l’idée qu’ils pourraient accueillir désormais, via la réforme Affelnet, des enfants du peuple — qui puent des pieds probablement) ont reçu l’appui ds libertaires pédagogiques qui leur ont donné les outils conceptuels pour mettre en pratique leurs intentions oligarchiques : octroyer des connaissances parcellaires à 90% de la population (c’était l’objectif du Protocole de Lisbonne en 2000), qui compensera ses carences en regardant la télé et en commandant des pizzas surgelés à Uber Eats, et ménager un bon niveau à quelques élites pré-désignées pour remplacer leurs parents. 

Blanquer a bien tenté des choses, mais le libéral qui est en lui ne pouvait aller jusqu’au bout. Les étages intérieurs du ministère sont restés phagocytés par de vrais idéologues, qui ont maintenu, via l’Inspection et nombre de mesures qu’ils sont parvenu à faire avaler au ministre, la mainmise pédagogique et anti-instruction qu’ils ont acquise depuis trente ans — et la réforme Jospin, an I de l’apocalypse scolaire.

Patrice Romain : Je pense qu’il n’y a pas eu d’événement déclencheur. Comme la grenouille que l’on place dans une marmite, on ne se rend pas compte que l’eau chauffe doucement mais sûrement, avant qu’il ne soit plus possible de sortir de cette situation. Petit à petit, de démissions en démissions, nous en sommes arrivés à la situation que nous connaissons aujourd’hui. Depuis 1968, certaines valeurs ont changé. Je pense bien évidemment aux valeurs du travail, de l’effort et de la rigueur. Je pense également au respect et à la laïcité. Enfin, on a abandonné la notion de mérite. Quand vous êtes boulanger et que vous faites une mauvaise baguette, la sanction est immédiate. Le client ne reviendra pas. Mais quand on fait de la pédagogie, on peut raconter tout et n’importe quoi. Cela a fait beaucoup de mal à l’Éducation Nationale.

La valeur du travail a été remplacée par le « système D ». Par exemple, un sportif de haut niveau dira toujours qu’il s’en est sorti grâce à son travail, ses entraînements, son alimentation … Dans le domaine éducatif, nous n’arrivons pas à accepter cette idée. On voudrait que tout le monde puisse intégrer polytechnique sans travailler. Le goût de l’effort s’est progressivement évaporé. Encore une fois, dans le domaine sportif, quand vous perdez vous êtes éliminés. Dans l’Éducation Nationale, on préfère ne pas traumatiser les élèves et il faut toujours leur dire que tout va bien.

Le quinquennat Macron est-il la preuve des problèmes que pose le '"en même temps"' dans l'Education nationale ? Quel regard portez-vous sur le bilan d’Emmanuel Macron sur l’Education nationale ?

Patrice Romain : La première intervention de Jean-Michel Blanquer a eu lieu en Martinique. Une rumeur courait affirmant qu’un bon nombre d’enseignants ne reprendraient pas leur poste. Blanquer avait dit qu’il avait une confiance aveugle envers les enseignants et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de la situation. Il a également affirmé que ceux qui ne rejoindraient pas leurs postes seraient lourdement sanctionnés. Il soutenait donc les bons et était sans pitié pour les mauvais. Par la suite, la situation s’est dégradée, sans doute pour des raisons politiciennes. Je ne pense pas que la situation puisse s’améliorer dans les années à venir puisque nous n’avons plus de grands hommes d’État. 

Ce qui est sûr, c’est que cela ne pouvait pas être pire que la trilogie du quinquennat précédent (Peillon, Hamon, Vallaud-Belkacem). Mais il est très difficile de tirer un bilan car les chiffres sont faussés. Comme je l’ai dit dans mon livre Requiem pour l’Education nationale, il faudrait un cabinet d’audit indépendant pour pouvoir faire un bilan. Car actuellement, quand la hiérarchie demande si les choses se passent bien, si on répond non, on est un mauvais chef d’établissement. Mais il est très difficile de plaire aux professeurs, quand un ministre dit noir, tout le monde pense blanc. Les intérêts des professeurs et des parents sont souvent opposés. Donc un bilan est subjectif. Mais je ne suis pas sûr que le président de la République ait une réelle vision, un réel projet éducatif. La gestion du Covid a été une chienlit pas possible. Il n’y a pas eu de cohérence de la part du ministre, les directives sur le terrain étaient inapplicables. Et il y a des professeurs qui sont chez eux, payés à ne rien faire depuis deux ans, profitant de leur statut de fonctionnaire.

Patrice Romain est notamment l'auteur de "Requiem pour l'Education nationale - Un chef d'établissement dénonce : parents et professeurs doivent savoir !" (2021) aux éditions du Cherche Midi.

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