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Des étudiants mobilisés contre l'islamophobie devant l'Institut d'études politiques (Sciences Po), près de Grenoble, le 9 mars 2021.
Des étudiants mobilisés contre l'islamophobie devant l'Institut d'études politiques (Sciences Po), près de Grenoble, le 9 mars 2021.
©Philippe Desmazes / AFP

Bonnes feuilles

Cette dangereuse imposture intellectuelle qui consite à mettre sur le même plan racisme, antisémitisme et islamophobie

Klaus Kinzler publie « L’islamogauchisme ne m’a pas tué » aux éditions du Rocher. Peut-on imaginer, en France, qu'à la suite d'un échange de mails entre enseignants, un professeur se trouve accusé de « fascisme » et d'« islamophobie » par un syndicat étudiant ? C'est la singulière mésaventure dont a été victime Klaus Kinzler, professeur d'allemand à l'IEP de Grenoble depuis vingt-six ans. Extrait 2/2.

Klaus Kinzler

Klaus Kinzler

Klaus Kinzler est professeur de langue et de civilisation allemande.

Voir la bio »

Dans la semaine suivant le 4 mars 2021, jour du placardage de nos noms sur les murs de l’IEP, la grande majorité des commentaires que la presse nationale y consacre tourne essentiellement autour de deux sujets :

– Le parallèle évident avec le professeur Samuel Paty qui, comme nous, a été accusé publiquement d’islamophobie – avant d’être bestialement assassiné par un jeune islamiste le 16 octobre 2020.

– La question de savoir si les événements grenoblois sont une nouvelle manifestation de l’islamogauchisme, notion passionnément débattue dans les milieux académiques depuis que les ministres Blanquer et Vidal ont affirmé que cette idéologie faisait des « ravages » et « gangrenait les universités ».

Ces deux sujets sont également le leitmotiv dans les questions que me posent les journalistes : « Avez-vous peur quand vous pensez à ce qui est arrivé à Samuel Paty ? »;

« Comment réagissez-vous quand votre ministre Mme Vidal parle d’islamogauchisme? »

S’agissant de ma peur et du parallèle présumé entre l’affaire grenobloise et l’assassinat de Samuel Paty, ma réponse a été de dire que, n’ayant pas l’impression d’avoir « insulté le prophète », je n’avais pas peur, mais que ce crime atroce m’avait bouleversé autant qu’il a dû bouleverser des millions d’autres Français.

Pendant des semaines, en effet, les détails de cette lugubre histoire m’avaient obsédé. En tant que citoyen, je me demandais : où se trouve exactement la limite entre l’endoctrinement par une idéologie totalitaire et la maladie psychiatrique? Enseignant, je ruminais la question : à la place de Samuel Paty, aurais-je pris comme lui la décision de présenter les caricatures de Mahomet à mes élèves ou aurais-je hésité – et finalement renoncé? Et si j’avais renoncé, pourquoi? Par lâcheté? Ou parce que, étant donné la nature de mon public, c’était là le choix raisonnable à faire?

Quant aux polémiques autour de l’islamogauchisme, j’avais répondu aux journalistes, innocemment, que pour au moins trois raisons c’était là le cadet de mes soucis : d’abord parce que je ne saisissais pas encore bien le sens de cette notion, ni la véritable nature de ce qui m’arrivait; ensuite parce que je craignais – non sans raison – qu’en utilisant ce vocable, j’allais me faire lyncher par mes collègues (finalement, ils m’ont lynché de toute façon); dernière raison : comme nous l’avons vu au chapitre précédent, ma motivation personnelle dans toute cette histoire n’avait jamais tendu à autre chose qu’à interroger le libellé de la journée de travail et à engager avec le groupe un débat sur les questions qu’il soulevait.

*

Dans la mesure où j’y tenais résolument, et où mon obstination a contribué à déclencher ce que l’on sait, je dois au lecteur une explication qui aille au-delà de cette assertion péremptoire que je lui ai fournie au chapitre précédent. J’ai en effet affirmé plus haut que « quiconque ayant un minimum de bagages historiques doit être choqué par la mise sur le même plan des concepts universellement admis de racisme et d’antisémitisme, d’un côté, et de celui d’islamophobie, concept ambigu et trompeur, de l’autre ».

Pour moi, quatre raisons d’égale importance rendent indéfendable cette mise sur le même plan – et ce, quoi qu’en disent les islamistes, les nombreux enseignants-chercheurs militants ou les étudiants qu’ils manipulent.

– La première raison est d’ordre juridique : en France (comme dans tous les pays démocratiques), tout acte raciste ou antisémite tombe sous le coup de la loi. Selon la gravité de l’acte, il s’agit de délits ou de crimes, définis dans le Code pénal. Pour d’excellentes raisons (voir raison 2), la loi française ne connaît pas d’actes « islamophobes ».

– La deuxième raison est d’ordre conceptuel : contrairement à l’islamophobie, le racisme et l’antisémitisme (le plus souvent défini comme une forme particulière de racisme) visent des personnes et non pas des idées. Quand, le 15 septembre 1935, la majorité nazie au Reichstag vote les « lois de Nuremberg », conférant ainsi à son idéologie raciste et antisémite une base légale, ce n’est pas la religion juive qui est visée mais 500 000 êtres humains de chair et d’os. Ce qui définit l’idéologie nazie, ce n’est pas l’antijudaïsme, mais le racisme à l’encontre des juifs – qu’on appelle l’antisémitisme.

L’islamophobie, en revanche, a priori et étymologiquement (à savoir : la phobie ou peur de l’islam), ne vise pas des personnes vivantes mais une religion, c’est-à-dire une construction d’idées ou, pour user de mots plus crus : une idéologie qui, parce qu’elle englobe autant la sphère spirituelle que la sphère politique, possède un caractère intrinsèquement totalitaire, ou totalisant.

Rappelons que, dans notre État de droit, la critique d’une religion n’est pas seulement légitime et légale : depuis Voltaire et les Lumières, elle est la base même de la civilisation occidentale qui a substitué au règne de l’obscurantisme la liberté de conscience, la liberté d’opinion et d’expression, bref : la liberté tout court. Dès 1843, le jeune Marx avait trouvé une belle formule pour cet acquis inaliénable. Je la mets ici en exergue :

« La critique de la religion est la condition première de toute critique. »

– La troisième raison est d’ordre historique : dans le monde occidental, tout élève apprend à l’école et – espérons-le – se souviendra ensuite jusqu’à la fin de ses jours du sort des dizaines de millions de victimes du racisme et de l’antisémitisme : le premier, quotidien, ancestral et persistant dans toutes les civilisations du monde, a trouvé (et y trouve encore) sa pire manifestation dans l’esclavage.

Quant à l’antisémitisme, millénaire et pareillement persistant, voire en forte augmentation – en France, les actes antisémites ont augmenté de 121 % depuis 2017 –, il a atteint son apogée et trouvé son symbole universel dans la Shoah.

Sans vouloir ignorer ce qui se passe de nos jours dans certains pays loin de nous (Chine, Birmanie, Inde, etc.) où des musulmans sont persécutés, déportés ou tués en raison de leur foi, il faut souligner que jamais dans l’histoire de l’humanité, il n’y a eu de racisme antimusulman comparable aux deux racismes qui, depuis des temps immémoriaux, choisissent comme victimes les personnes « de couleur » et les juifs.

Au contraire, ce sont les musulmans eux-mêmes qui, comme d’autres cultures et pendant des siècles, ont été de grands esclavagistes ; en outre, le racisme anti-noir et antisémite est encore de nos jours profondément ancré non seulement dans les populations de la plupart des pays à majorité musulmane, mais aussi parmi de très nombreux musulmans qui ont émigré dans les sociétés européennes – et qui transmettent ce legs à leurs descendants.

Rappeler ces faits solidement établis par les historiens, les sociologues et par les chercheurs d’autres disciplines n’est pas nier qu’en France et ailleurs en Europe il existe des musulmans qui sont discriminés à cause de leur religion.

Or, il est difficile de chiffrer avec exactitude ces délits, qui sont répréhensibles et punissables, car de solides statistiques n’existent pas en la matière, et celles qui existent sont souvent le fait d’associations islamistes dont la crédibilité dans ce domaine est plus que douteuse.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que, contrairement au racisme (y compris celui dont souffrent indubitablement de nombreux musulmans) et contrairement à l’antisémitisme, l’islamophobie ne tue pas, ni en France, ni en Europe. Ce qui tue cependant – ou du moins met la vie de nombreux citoyens en danger –, c’est l’accusation d’islamophobie. Les journalistes de Charlie Hebdo et le professeur Samuel Paty n’en sont que les exemples les plus célèbres. Des centaines d’autres citoyens français, connus (comme la journaliste Zineb El Rahzoui, le professeur de philosophie de Trappes Didier Lemaire, la jeune Mila, etc.) ou moins connus (comme mon collègue Vincent et moi), vivent ou ont vécu sous protection policière pour les mêmes raisons…

Il faut ajouter que le phénomène récurrent qui consiste à vouloir à tout prix mettre sur le même plan l’antisémitisme et le racisme antimusulman – très en vogue dans nos universités de sciences sociales et dans les IEP – ne date pas d’aujourd’hui. Cette tentative de tromperie intellectuelle, voire de falsification de l’histoire, a une longue tradition dans la recherche et a été initiée par Edward Said, l’un des pères fondateurs du mouvement postcolonial.

Plus généralement, on assiste aujourd’hui à ce qu’on peut appeler une inversion des rôles dans la hiérarchie des victimes, dont le but final est de procurer aux musulmans le statut maximal de victimes.

– La quatrième raison – la liste n’est pas exhaustive – est d’ordre politique : on a souvent dit, avec d’excellentes raisons, que la notion d’islamophobie est hautement toxique. La correspondante à Paris du grand quotidien allemand Die Welt a bien résumé cet état de fait en intitulant ainsi son long article sur l’affaire de Grenoble : « “Cancel Culture” en France : dès qu’on utilise le terme d’“islamophobie”, c’est la grosse bagarre! » (22 mars 2021).

On peut débattre des heures sur la « scientificité » de cette notion, qui est revendiquée avec ferveur et contestée avec non moins de ferveur. Ce qui est certain, c’est que cette notion ne cesse de polariser et de causer des débats aussi passionnels qu’infructueux.

Plus grave : jour après jour, cette notion est utilisée par les islamistes en Europe dans le seul but de fixer dans la tête des 25 millions de musulmans qui y vivent la conviction que, quel que soit leur pays d’accueil, celui-ci est « islamophobe », et qu’eux-mêmes sont, où qu’ils s’établissent, les « victimes » des « ennemis » de l’islam.

La notion d’islamophobie leur sert également à mieux justifier leurs positions politiques ouvertement anti-laïques, anti-françaises et toujours anti-occidentales; trop souvent elle sert même à « expliquer », sinon à « justifier » les actes violents commis au nom de l’islam, y compris les attentats les plus meurtriers.

Luc Ferry, dans l’interview déjà citée, exagère à peine en affirmant qu’au fil des vingt dernières années, la notion d’islamophobie est devenue « une machine de guerre inventée par les fondamentalistes pour taxer de racisme tous ceux qui critiquent l’islamisme ».

*

Nous comprenons mieux à présent pourquoi, en dépit de la faiblesse flagrante de leurs arguments, les adeptes de la notion d’islamophobie, à savoir la nouvelle extrême gauche communautariste, tiennent à ce point à établir une équivalence entre racisme, antisémitisme et islamophobie.

S’ils parvenaient à leurs fins, si cette équivalence était finalement actée par l’opinion publique et généralisée dans les esprits – fût-ce à l’usure –, ce serait pour eux une victoire stratégique majeure aux conséquences dangereuses : l’étape suivante serait la criminalisation de tout acte islamophobe au même titre que les actes racistes et antisémites.

Cela voudrait dire qu’il serait bientôt impossible de critiquer, et plus encore de combattre efficacement, l’idéologie de l’islamisme fondamentaliste, cette forme rétrograde et mortifère de l’islam qui a pris le pouvoir dans le monde islamique il y a quarante ans et qui, depuis, profitant de la manne pétrolière, finance une puissante propagande visant les musulmans aux quatre coins de la terre.

Aujourd’hui, c’est ce courant totalitaire qui domine le monde de l’islam, autant dans les pays à majorité islamique qu’en Europe où il pénètre l’esprit d’un nombre croissant des quelque 25 millions de musulmans qui y vivent.

*

Mais revenons à notre affaire de l’IEP de Grenoble : il y a une plaisante ironie quand on analyse jusqu’à sa fin ce conflit autour d’une journée de travail qui, en mettant sur le même plan racisme, antisémitisme et islamophobie, cherchait clairement à banaliser les deux premiers au profit du troisième. Cette ironie, en réalité une grosse blague, je ne voudrais pas la cacher au lecteur…

Nous sommes le 8 mars 2021. À cette date, ça fait fort longtemps que sont effacées de ma mémoire, et cette fichue Semaine de l’égalité, et ma modeste contribution à sa préparation. Je suis à Paris où, novice des plateaux de télévision, j’essaie de ne pas me ridiculiser devant les caméras.

Ce jour-là, une journaliste m’apprend tout de go que la fameuse journée de travail et son libellé, source de l’escalade dont parle ce livre, ont finalement été supprimés du programme de l’événement. Et donc que, finalement, j’ai obtenu gain de cause. Elle me demande comment je réagis à ce dénouement inattendu.

Je suis baba. Personne à l’IEP n’avait jugé nécessaire de m’en informer.

Quel deus ex machina a pris cette sage décision? Seraient-ce les membres du groupe eux-mêmes qui, de leur plein gré, en auraient décidé ainsi, guidés par une soudaine inspiration leur permettant de saisir que, tout bien pesé, le dangereux monsieur K. avait finalement raison ?

La réponse officielle qui m’a finalement été fournie est dans le style de la maison, entendez : euphémisante et en grande partie fausse :

Nous n’avons pas choisi de maintenir / retirer un terme mais juste de refléter au mieux les trois événements de la journée. [Il s’agit d’une] proposition acceptée par un petit collectif d’enseignants. (Déléguée à la vie étudiante, 17 avril)

La vérité est que dans le programme finalement retenu pour la semaine du 25 janvier 2021, aucune trace ne restera de la journée initialement prévue sous le titre « Racisme, islamophobie, antisémitisme ». C’est une journée « Féminismes et antiracisme » qui l’a remplacée.

En d’autres termes – et en utilisant le vocabulaire à la mode –, la journée autour de l’islamophobie a été « annulée », sans autre forme de procès! N’est-ce pas scandaleux ?

Encore faut-il se mettre d’accord pour savoir qui a été « annulé »! C’est là que l’ironie devient intéressante.

Dans un premier temps, les médias français – à une exception près – nous avaient appris que c’était bien le fameux groupe de travail qui, en l’excluant, aurait « annulé » le pauvre prof d’allemand. À présent, ce sont mes adversaires au sein de l’IEP qui se servent de ce retournement imprévu en réécrivant l’histoire.

D’après leur logique de scrupuleux scientifiques au service des grandes causes, ce n’est pas moi la victime de la détestable « Cancel culture », mais l’inverse : c’est désormais Klaus K., faussement « victimisé » par les grands médias à la botte du grand capital, qui incarne cette nouvelle forme détestable d’intolérance, car en « imposant » l’abandon de la journée initialement prévue et consacrée à l’islamophobie, il a « annulé » sa collègue et les étudiants.

Est-ce qu’ils se sont demandé une seconde comment j’aurais pu imposer quoi que ce soit à un groupe qui, après m’avoir mis à la porte, a poursuivi ses travaux sans moi ? Ce sont les mêmes d’ailleurs qui, verts de rage, et donc sans rougir, ont reproché au professeur d’allemand d’avoir « monopolisé les médias français » pendant une dizaine de jours.

J’ai peur que ces gens se fassent quelques illusions sur le pouvoir réel des enseignants de langue à l’IEP de Grenoble. Tout comme ils divaguent complètement quand ils imaginent que derrière cette affaire se cache une conspiration de l’ensemble des acteurs politiques et des médias français. 

A lire aussi : Affaire de l’IEP de Grenoble : un début de prise de conscience collective des dérives idéologiques au cœur du monde universitaire

Extrait du livre de Klaus Kinzler, « L’islamogauchisme ne m’a pas tué », publié aux éditions du Rocher

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