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Une maison sur les îles Solovetsky, où se trouvait le plus célèbre camp de prisonniers soviétique, décrit plus tard comme la "mère du goulag" par l'auteur dissident Alexandre Soljenitsyne.
Une maison sur les îles Solovetsky, où se trouvait le plus célèbre camp de prisonniers soviétique, décrit plus tard comme la "mère du goulag" par l'auteur dissident Alexandre Soljenitsyne.
©DMITRY KOSTYUKOV / AFP

Effet indirect

Cet étonnant héritage des ennemis du peuple enfermés dans les goulags soviétiques

Une étude réalisée par des économistes montre que dans les régions où la proportion de détenus et de déportés considérés comme ennemis du régime communiste était la plus élevée, les salaires et les profits sont aussi plus élevés que dans le reste de la Russie.

Pierre-Louis Vézina

Pierre-Louis Vézina

Pierre-Louis Vézina est maître de conférences en économie au King's College de Londres. Auparavant, il était maître de conférences à l'Université de Birmingham et chercheur postdoctoral à l'Université d'Oxford. Ses intérêts de recherche incluent le commerce international, la migration et le développement. Il est également rédacteur en chef adjoint de la Revue économique européenne.

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Gerhard Toews

Gerhard Toews

Gerhard Toews est professeur adjoint à la New Economic School, à Moscou.

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Atlantico : Vous venez de publier une étude, "Ennemies of the People" (à lire ici, en anglais), qui montre que les zones autour des goulags où les ennemis du peuple (intellectuels, artistes, etc.) étaient les plus nombreux pendant la répression stalinienne sont aujourd'hui localement plus riches que d'autres endroits de l'ex-URSS. Quelle est l'importance de cet effet positif sur le développement local ?

Pierre-Louis Vézina et Gerhard Toews : Lorsqu'on regarde la France la nuit depuis l'espace, il est facile d'identifier l'emplacement de Toulouse. Comme Toulouse est le centre de l'industrie spatiale européenne, on pourrait dire que les ingénieurs et les cadres travaillant à Airbus contribuent à la prospérité locale, ce qui se reflète dans l'intensité des lumières la nuit. En gardant ce mécanisme à l'esprit, nous constatons qu'en augmentant de 28 points de pourcentage la part d'ennemis de la population autour d'un goulag, on augmente l'éclairage nocturne par habitant de 58 %. En utilisant le recensement des entreprises russes, nous montrons que cela se traduit également par une augmentation des salaires et des bénéfices par habitant. Dans les zones autour des camps qui comptaient environ 10 % d'ennemis du peuple parmi les prisonniers et où les salaires sont d'environ 5 000 dollars par an, on peut estime que si tous les prisonniers avaient été des ennemis du peuple, les salaires seraient d'environ 10 000 dollars par an. Et les salaires dans les entreprises les plus rémunératrices seraient supérieurs à 40 000 dollars, plutôt qu'à 20 000 dollars. Nous constatons qu'à Magadan, en Extrême-Orient, par exemple, où un goulag a accueilli une grande partie des ennemis du peuple, les salaires sont d'environ 10 000 dollars par an, contre environ 5 000 dans le reste de la Russie.

Les effets que nous estimons sont surtout importants en ce qu'ils montrent la contribution que l'éducation peut apporter à la croissance à long terme. Si nous traduisons l'effet des ennemis du peuple en un rendement de croissance plus général de l'éducation, nous constatons qu'une augmentation d'un point de pourcentage de la part des personnes ayant fait des études supérieures en 1952 augmente les lumières nocturnes par habitant de 33% en 2010, les bénéfices par employé de 40% et les salaires moyens de 15% en 2018. Ces effets sont assez importants. Combien la Russie serait-elle plus riche en tant que pays si elle n'avait pas exécuté autant d'intellectuels ?  Nous ne pouvons pas répondre précisément à cette question car cela impliquerait de nombreuses hypothèses, mais si nous supposons que les exécutions et les déportations fatales de Staline ont réduit d'un demi-point de pourcentage la part des personnes ayant fait des études supérieures en Union soviétique, cela signifierait que les salaires en 2018 étaient inférieurs d'environ 7,5 % à ce qu'ils auraient pu être.

Vous explorez deux hypothèses pour expliquer ce phénomène. Quels sont les éléments qui soutiennent le fait que la transmission intergénérationnelle de l'éducation est la cause principale plutôt qu'une évolution voulue par le gouvernement ?

Le premier élément qui confirme que l'éducation est la principale cause du développement à long terme est que, si le Goulag était en partie une affaire d'industrialisation et de terreur de masse, le ciblage et la réinstallation des ennemis du peuple étaient motivés par des raisons politiques plutôt qu'économiques. Cela est confirmé par le récit historique. Khlevnyuk écrit que "le principal objectif de la Grande Terreur a été déclaré dès le départ comme étant l'anéantissement physique des ennemis plutôt que leur utilisation comme main-d'œuvre bon marché... Les motifs politiques de la Terreur avaient la priorité absolue sur les motifs économiques". Si le gouvernement avait utilisé stratégiquement les ennemis du peuple comme un intrant clé pour le développement, ils auraient été affectés à des régions plus productives avec un meilleur sol, à des camps plus proches des villes productives avec une main-d'œuvre qualifiée, ou à des activités à forte intensité de compétences ou de capital. Nous ne trouvons aucune preuve qui soutienne ce point de vue. Au contraire, nous constatons que ni les activités économiques dans les goulags ni les attributs géographiques favorables ne permettent de prédire la part des ennemis du peuple dans les camps.  Il se peut aussi que les planificateurs soviétiques aient stratégiquement investi davantage dans les chemins de fer, les usines ou les universités dans les endroits où il y avait plus d'ennemis du peuple.  Là encore, nous ne trouvons aucune preuve de cette hypothèse. Cela suggère que les résultats de développement plus élevés que nous observons dans les endroits où il y a plus d'ennemis du peuple sont dus aux ennemis du peuple eux-mêmes, plutôt qu'à la planification soviétique.

Et puisque nous trouvons des effets positifs sur les résultats de développement aujourd'hui, plus de 65 ans après la disparition du Goulag, nous soutenons que c'est la transmission intergénérationnelle du capital humain des ennemis du peuple à leurs enfants et petits-enfants qui explique les effets à long terme. Et nous en apportons la preuve. Les résultats d'une récente enquête auprès des ménages suggèrent que les petits-enfants des ennemis du peuple sont plus susceptibles que les autres d'avoir une formation universitaire aujourd'hui, tout comme leurs parents. En outre, nous constatons que ces petits-enfants sont toujours plus susceptibles d'être situés dans des zones autour des camps qui comptaient une plus grande proportion d'ennemis du peuple parmi les prisonniers et qu'ils n'étaient pas plus susceptibles d'émigrer. 

Les emprisonnements au goulag ont-ils joué un rôle dans le développement ultérieur de ces régions ou un simple regroupement d'intellectuels, sans coercition, aurait-il le même effet à long terme ?

Nous pensons qu'un simple regroupement d'intellectuels sans coercition aurait probablement un effet plus important. Le traumatisme du Goulag, combiné à des années de communisme, a probablement atténué les contributions positives que ces individus auraient pu apporter à la société. Les camps et les projets industriels qui ont suivi n'ont pas fait grand usage des compétences spécifiques des cadres, des scientifiques et des intellectuels. Ce n'est pas comme lorsque les réfugiés huguenots français se sont retrouvés en Prusse et ont pu utiliser pleinement leurs compétences dans l'industrie textile et ainsi conduire à d'importantes augmentations de la productivité. De même, on ne voit pas très bien comment la structure de l'économie soviétique permettait le débordement des connaissances, grâce auquel des travailleurs ayant suivi une formation universitaire dans un secteur pouvaient accroître la productivité dans d'autres secteurs au même endroit, et contribuer ainsi à la croissance. Ils n'étaient pas non plus autorisés à créer des entreprises ou à innover à leur manière, ce qui est l'une des façons dont l'élite éduquée peut contribuer à la croissance.

Il est prouvé que la migration forcée elle-même conduit à des résultats plus élevés en matière d'éducation et de revenus plus tard dans la vie. C'est quelque chose qui aurait également pu se produire avec le processus de déportation forcée vers le Goulag. Mais les ennemis du peuple étaient déjà éduqués au départ, et il est très probable que le Goulag ait diminué leur contribution à la société à long terme. On pourrait arguer qu'un simple regroupement d'intellectuels au milieu de nulle part, sans coercition, ne permettrait pas à un endroit de décoller, car il faudrait forcer les gens à y rester pendant un certain temps. Dans le monde d'aujourd'hui, les personnes instruites ont tendance à choisir où elles veulent vivre et le regroupement des intellectuels se fait de manière organique dans des endroits comme la Silicon Valley ou Bangalore. Mais ce n'est pas comme si un pays venait avec une politique de regroupement des intellectuels sans coercition et recréait la Silicon Valley au milieu de nulle part. Cette expérience naturelle de l'histoire est donc assez unique pour nous aider à comprendre l'effet des individus éduqués sur la prospérité locale.

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