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Un salarié en téléconférence.
Un salarié en téléconférence.
©LOIC VENANCE / AFP

Attention on vous épie

Cet autre héritage du Covid : Big Brother vous surveille au bureau

La demande pour des logiciels de surveillance dans les entreprises aurait doublée entre avril 2019 et avril 2020.

Olivier Tesquet

Olivier Tesquet

Olivier Tesquet est journaliste à Télérama. Depuis dix ans, il s’intéresse à la façon dont le numérique, et plus particulièrement la surveillance, recompose notre environnement. Il a produit et animé l’émission « Tout est numérique » à l’été 2018 sur France Inter et a reçu le Prix Relay de la meilleure enquête en 2019. Il est également l’auteur de Comprendre WikiLeaks (Max Milo, 2011) et coauteur de Dans la tête de Julian Assange (Actes Sud, 2020).

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Atlantico : Une étude de la commission européenne montre que la demande pour des logiciels espions au bureau a fortement augmenté pendant la crise COVID. Comment expliquer ce phénomène ?

Olivier Tesquet : La problématique de la surveillance au travail n’est évidemment pas nouvelle. Elle se posait déjà dans l’Angleterre industrielle. Ce qui est sûr, c’est que la crise sanitaire a entraîné une banalisation du télétravail et la démocratisation d'outils jusqu’à présent marginaux. Un récent rapport d’activité de la CNIL explique que la surveillance au travail est désormais le troisième motif de requêtes auprès de la CNIL. C’est notamment les logiciels de vidéosurveillances qui sont dénoncés. Ces technologies se sont installées. On aurait pu penser que ce phénomène était temporaire, mais on se rend compte qu’il est amené à perdurer. De nombreux accords de télétravail ont été signés, c’est devenu la norme. Et puisque c’est la norme, certaines entreprises sont tentées de déployer des outils pour, notamment, contrôler l’utilisation du temps.

Quelle est la réalité de ce phénomène en France ? Comment se matérialise-t-il ? Avons nous des chiffres ? Des tendances ? 

Cela peut passer par le recours à des logiciels vidéo, pour s’assurer qu’une personne est bien à son poste de travail. Cela peut être aussi des choses plus insidieuses comme chronométrer les tâches. Il y a un fantasme du tout mesurable. Le télétravail c’est aussi l’intrusion de la sphère professionnelle dans la sphère intime et, forcément, la surveillance se fait donc directement au domicile des salariés.

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Quel est l'intérêt pour les patrons de ce genre de comportements ?

Une étude, commandée par Hubstaff aux Etats-Unis, montrait qu’un patron sur deux attendait que le télétravail augmente la productivité des salariés. Je pense donc que, pour les patrons, il y a deux axes : s’assurer qu’il n’y a pas de pertes d’attention, ce qui témoigne d’un manque de confiance et également le fait que c’est une nouvelle organisation scientifique du travail qui permettrait de calculer les ressources humaines au sein d’une entreprise. 

Le recours à la surveillance était donc un passage obligé ?

J’ai beaucoup travaillé sur ce sujet pour mon dernier livre, Etat d'urgence technologique. Ce qui m’a frappé c’est la diversité des profils, même si la plupart viennent du tertiaire. Cela m’a rappelé ce que vivaient les ouvriers des usines au Royaume-Uni avec les horloges sous clé, les pointeuses, etc. Avec la pandémie, ces mécanismes deviennent plus invisibles, miniatures et concernent des populations dont on pensait qu’elles échappaient à ce type de contrôle. J’ai rencontré un certain nombre de managers intermédiaires qui occupent de plus en plus des fonctions d’auxiliaire de police, devant s’assurer que les objectifs sont remplis.

Le gain de liberté du télétravail est donc illusoire ?

C’est vrai qu’il est perçu comme permettant plus de libertés, mais c’est un outil à fracturer du collectif. Nous sommes tous dans un hyper temps un peu dilatés et nous sommes impuissants face à nos hiérarchies. Je pense que ce sujet va prendre de l’ampleur car il va percuter de plein fouet l’organisation collective des salariés.

Avec le COVID avons-nous basculé dans l’ère de la surveillance de masse des employés ?  

Nous sommes entrés dans l’ère de la surveillance de masse des employés par d’autres employés. C’est une organisation disciplinaire, voire autodisciplinaire du travail. C’est un sujet bien moins audible que la surveillance de masse très orwélienne dont on peut avoir la représentation. C’est moins visible, mais cela nécessite une vigilance toute particulière, en période de crise, les doigts peuvent être menacés, y compris le droit du travail. Il y a tout de même un certain nombre de limites, on ne peut pas tout faire. Mais certains outils à vocation policière sont désormais utilisés dans des rapports salariés-employeurs. Ce qui était anecdotique devient systémique.

Olivier Tesquet a publié "L'État d'Urgence Technologique" aux éditions Premiers Parallèle sur comment l'économie de la surveillance tire parti de la pandémie. 

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