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Grow up ! Mais quand cesserons-nous de comparer l'Europe aux États-Unis pour
nous rassurer face à la crise ?
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United States of Europe

Grow up ! Mais quand cesserons-nous de comparer l'Europe aux États-Unis pour nous rassurer face à la crise ?

Les appels en faveur d'un fédéralisme européen se multiplient. Mais l'Histoire de l'Union montre que les avancées en ce sens rencontrent souvent la résistance des États ou des peuples. 5e épisode de notre feuilleton consacré à l'Europe politique de demain.

Christine Cadot

Christine Cadot

Maître de conférence en science politique à l'Université Paris 8, spécialiste en histoire du fédéralisme, Europe et Etats-Unis.

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A (re)lire, les autres articles de notre série :

Épisode 1 : Les États-Unis d'Europe sont-ils vraiment notre avenir ?

Épisode 2 : Imaginer des "États-Unis d'Europe" sur le modèle américain : une pure hérésie !

Épisode 3 : Le grand cimetière des avancées perdues de la construction européenne

Épisode 4 : De quelles unions du passé, l’Europe pourrait-elle s'inspirer pour sortir de l’ornière ?


Dans les moments de crise, il est souvent tentant de se retourner vers d’autres exemples historiques afin de retrouver espoir dans un projet européen qui, in fine, serait voué à se forger une identité collective sur les fondements d’un ensemble toujours plus intégré. L’histoire du fédéralisme américain est, de ce point de vue, régulièrement mobilisée, engendrant une représentation de celle-ci trop souvent limitée à l’histoire d’une table rase radicale, intervenue une fois pour toute lors du Miracle de Philadelphie (1787). A bien des égards, cette représentation simpliste de l’histoire de la fédération américaine n’a pas servi que ses seuls intérêts nationaux. Victor Hugo, Jean Monnet et, plus récemment Valéry Giscard d’Estaing, dans des exercices bien différents, se sont essayés à comparer les projets d’unification européenne et la naissance de la fédération américaine, jusqu’à accepter humblement le titre de « Père fondateur » pour eux-mêmes, ou à se comparer tout aussi modestement à George Washington.

Les États-Unis, une longue sédimentation

Pourtant, la création de la nation américaine est loin d’avoir été immédiate et consensuelle. Les contestations furent incessantes entre le Sud, esclavagiste et agricole, et le Nord, en voie d’industrialisation. Il s’agissait de débattre de l’étendue du pouvoir fédéral et de la nature de la convention qui unissait les états fédérés. Simple traité ? Constitution qui oblige ? Thomas Jefferson ou encore John Cahloun (secrétaire d’état, deux fois vice-président et sénateur) eurent une voix prépondérante dans les critiques émises à l’endroit du pouvoir fédéral. Pourquoi contraindre d’anciennes colonies devenues souveraines à l’occasion de la Déclaration d’Indépendance à abdiquer le droit le plus évidemment associé à l’exercice de leur souveraineté ? Pourquoi leur refuser la possibilité de quitter l’union fédérale à tout moment, en vertu même de la capacité qui leur avait été reconnue de pouvoir y adhérer ? La fragilité de l’édifice fédéral américain s’est faite sentir dès son origine, au plus haut niveau de l’Etat américain et de ses Founding Fathers, jusqu’à la Guerre de Sécession, qui scella dans le sang ce que les typologies des juristes n‘avaient pas permis d’élucider.

Quant au sentiment d’appartenance nationale, il serait également faux de le considérer forgé une fois pour toute en quelques années, dans l’expérience de la conquête des territoires de l’Ouest. Là encore, l’exemple américain n’est probablement pas le plus pertinent. Lorsque les états confédérés feront sécession, en 1861, ils frapperont alors leur propre monnaie sur des billets à l’effigie d’Andrew Jackson et de John Calhoun, ardents défenseurs des libertés des états du Sud, alors opposés aux Yankees. Andrew Jackson, qui mettra en œuvre le Indian Removal Act au profit de la fédération américaine, subsiste encore aujourd’hui sur les billets de 20 dollars. L’expérience historique nous montre que le symbolisme des figures fondatrices ne fonctionne jamais une fois pour toute. Il n’est jamais affublé des mêmes significations, ni jamais paré de la même efficacité ou du même usage. Les Etats-Unis sont toujours une fédération et le dollar est toujours en circulation. Mais en aucun cas ceci n’est le résultat d’une vertu quelconque liée à la simple constatation du temps qui passe. Curieuse philosophie de l’histoire que celle qui affirmerait que l’Union Européenne demeurerait pour le moment à l’état de nature, à l’orée d’une civilisation dans laquelle seule la fédération américaine serait pour l’instant entrée, par la stabilité de ses édifices constitutionnels et monétaires.

Plus petit dénominateur européen

Contrairement aux usages rhétoriques qui en sont souvent faits, ces détours américains ne nous apportent aucune certitude sur la nature de l’intégration européenne. Une union monétaire n’est en aucun cas la garantie d’un projet de destinée commun.Elle scelle, pour un temps, une communauté d’intérêts - c’est-à-dire, au fond, un rapport de force -, dont les symboles sont portés très concrètement sur les pièces et les billets émis, pour un temps seulement, par le colloque des souverainetés nationales. Elle est le signe d’une communauté sui generis, qui ne répond pas à une typologie juridique ou économique donnée d’avance. Elle ne s’inscrit pas nécessairement dans un avenir radieux et mérité, qui ne pourrait advenir qu’au terme d’une attente plus ou moins longue, que l’on pourrait déduire de la comparaison d’expériences historiques particulières (nationales ou impériales). Les symboles portés sur les euros montrent à la perfection la difficulté de représenter cette communauté de destin européen, communauté qui n’aurait d’ailleurs pas vocation à se limiter aux seuls pays de la zone euro.

Danemark, Grande-Bretagne et Suède sont ainsi représentés sur la face européenne de l’euro, tout en l’ayant refusé.Les pays nouvellement entrant depuis 2007 n’y figurent pas, alors que certains adopteront bientôt cette monnaie. Dans cette communauté numismatique européenne, seule la face nationale des billets est identifiable. Quant à la face européenne, elle est fantomatique. Refuge d’une abstraction par laquelle chacun pourrait projeter la polysémie de ses sentiments ? Elle pourrait tout autant être le signe de notre incapacité à déterminer une représentation commune d’un plus petit dénominateur européen.

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