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Ces métropoles européennes qui réussissent dans l’industrie au milieu d’un océan de tertiarisation
©JAMES ARTHUR GEKIERE / Belga / AFP

Villes industrielles

Ces métropoles européennes qui réussissent dans l’industrie au milieu d’un océan de tertiarisation

Dans un article pour la Revue sur Mesure, Laurent Chalard et Maryne Buffat ont étudié le cas de quatre métropoles européennes en bonne santé économique (Gand, Mannheim-Ludwigshafen, Bâle et Grenoble). Cette situation s'apparente à un paradoxe alors que l'Europe connaît une importante phase de désindustrialisation.

Laurent  Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant. Membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Maryne Buffat

Maryne Buffat

Maryne Buffat est diplômée en sociologie et philosophie politique et éthique à l’université Paris‑4 Sorbonne, et en urbanisme et programmation à l’Institut d’urbanisme de Paris. Chargée de programmation urbaine en bureau d’études puis à la communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, elle étudie l’effet de l’évolution des systèmes d’acteurs, des méthodes et des concepts de l’urbanisme sur la fabrication des espaces urbains.

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Atlantico.fr : Dans votre article "Les métropoles industrielles à l'épreuve du temps" publié à la Revue sur Mesure, vous vous attardez sur le cas de quatre grandes villes (Gand, Mannheim-Ludwigshafen, Bâle et Grenoble) en bonne santé économique notamment grâce à leur secteur industriel développé. Comment expliquer cette situation qui s'apparente à un paradoxe dans le cadre de la désindustrialisation européenne ?

Laurent Chalard et Maryne Buffat : Effectivement, dans un contexte européen de tertiarisation exacerbée, en particulier des métropoles, le secteur industriel paraît déclinant et est souvent perçu comme une charge pour les villes où il demeure non négligeable du fait de facteurs de coût (foncier, salaires) et de productivité concurrentielle (technologies, qualification de la main d’œuvre). Selon le paradigme dominant, une agglomération conservant un tissu important d’industries traditionnelles, dont des industries lourdes, serait consécutivement condamnée à dépérir. Or, pour les quatre villes que nous avons étudiées, ce n’est pas le cas pour diverses raisons, une, d’ordre global, et les autres spécifiques à chacune d’entre elles.
Tout d’abord, on constate que ces quatre agglomérations bénéficient toutes d’une situation géographique expliquant leur degré d’industrialisation plus important qu’ailleurs. En effet, elles se localisent au sein (ou à proximité pour Grenoble) du cœur industriel de l’Europe, ce que l’on appelle la mégalopole européenne, qui s’étend de la mer du Nord à la plaine du Pô et dont la zone centrale est constituée par l’Europe rhénane, dans laquelle se situent, au sens large, trois des agglomérations étudiées (Bâle, Mannheim et Gand). Leur spécialisation industrielle est donc le reflet de ce qui se constate au niveau régional.
Ensuite, chacune d’entre elles a connu une histoire industrielle spécifique à l’origine du maintien de leur dynamique industriel, montrant qu’il n’existe pas un modèle dominant, mais des modèles. A Gand, on a assisté à une reconversion en chaîne par capitalisation dans la technologie et les infrastructures mais aussi dans les savoir-faire, à Mannheim à un développement par intégration qui repose sur l’adaptation et l’innovation continue, à Bâle à un phénomène d’agrégation progressive et de spécialisation, et à Grenoble à un déploiement par capitalisation et transformation successive. Chacune de ces agglomérations a su faire face à la tendance européenne à la désindustrialisation grâce à des politiques industrielles judicieuses.

Est-ce là la preuve que l'industrie pourrait toujours avoir sa place en Europe et encore plus dans les métropoles ?

Oui, contrairement à l’idéologie dominante dans la politique d’aménagement du territoire, en particulier en France, l’industrie a encore sa place dans les métropoles, que ce soit comme activité principale, chose perçue comme impensable selon la doxa actuelle, ou comme activité secondaire assurant un appoint appréciable au secteur tertiaire. 
En effet, le cas de Bâle en Suisse, que nous avons étudié, nous montre qu’il est pleinement possible que l’économie d’une métropole prospère, affichant un taux de chômage de seulement 3 % avec une ville-centre ayant le PIB le plus élevé du pays (presque deux fois celui de Zurich !), puisse reposer sur l’industrie, en l’occurrence les industries chimique et pharmaceutique, grâce à l’émergence d’un cluster d’ampleur mondial et à une politique d’innovation permanente pour rester en pointe dans le domaine. Il s’en suit que cette agglomération, qui compte plus de 600 000 habitants avec ses banlieues françaises et allemandes, contribue au tiers du PIB de la Suisse, c’est-à-dire bien plus que Genève la banquière, infirmant totalement le modèle de la surproductivité des métropoles tertiaires à dominante financière. Malgré la catastrophe du 31 octobre 1986, où l’incendie d’un hangar du laboratoire pharmaceutique Sandoz, avait entraîné une pollution importante du Rhin aux répercussions internationales, l’agglomération a conservé et renforcé ses industries chimiques traditionnelles. Bâle constitue donc un contre-exemple du paradigme actuel de la désindustrialisation inéluctable des métropoles, dont il conviendrait de grandement s’inspirer d’autant qu’elle se situe à notre frontière.
Par ailleurs, même si le secteur tertiaire domine désormais largement l’économie d’une métropole, il n’en demeure pas moins qu’il est possible de conserver un tissu industriel traditionnel important, qui ne s’inscrit pas en porte à faux avec le reste de l’économie locale, mais, au contraire, constitue un complément appréciable, permettant de donner de l’emploi à tout type de population, ce qui n’est pas toujours le cas dans les métropoles tertiarisées, où les ouvriers n’ont plus leur place. Le cas de Gand en Belgique flamande en constitue un bon exemple, puisque cette agglomération dynamique, grâce à une spécialisation dans des activités à haute valeur ajoutée dont les biotechnologies, conserve des industries lourdes dans sa zone portuaire, en l’occurrence une gigantesque usine métallurgique Arcelor Mittal et une usine automobile Volvo. Cela permet à l’agglomération d’afficher de bien moindres taux de pauvreté que dans les anciennes agglomérations industrielles wallonnes, où l’industrie a quasiment disparu. Vouloir à tout prix se débarrasser des industries traditionnelles n’est donc pas pertinent car elles permettent le maintien d’emplois peu qualifiés.

Dans quelle mesure un retour en arrière est-il alors possible dans le cadre de la tertiarisation à outrance des métropoles ? 

Au premier abord, parler de « retour en arrière » semble être une aberration, puisque, par définition, ce qui a disparu ne peut plus exister de nouveau. Or, nous sommes dans l’obligation de reconnaître qu’une agglomération ayant perdu totalement son industrie traditionnelle, comme la métallurgie à Caen, pourra difficilement la voir renaître car l’enseignement de ce travail est que pour qu’une industrie se pérennise, il faut que l’agglomération demeure en permanence leader sur le marché mondial. Cependant, cela signifie-t-il pour autant qu’il faut se résoudre à la situation actuelle de désindustrialisation des métropoles françaises, en considérant que, de toute façon, il est impossible d’inverser la tendance ? Rien n’est moins sûr. Si nous souhaitons que la France conserve sa place comme puissance industrielle qui compte à l’échelle internationale, cela passe forcément par le maintien de l’industrie dans son territoire, y compris dans ses métropoles. Que faire alors ? 
Dans ce cadre, deux actions paraissent envisageables. Une première est la sanctuarisation de toutes les industries encore présentes dans les métropoles françaises, en mettant fin à la politique d’éviction dominante à l’heure actuelle, qui vise à remplacer les zones industrielles par des bureaux ou des logements. Par exemple, en Ile de France, les pouvoirs publics « forcent » presque les usines, jugées comme nuisibles, à faire place à d’autres activités. Il faut arrêter cette politique totalement contre-productive, en permettant aux industries situées en zone urbaine de s’étendre dans la mesure du possible, mais aussi en imaginant de meilleurs modes de leur insertion urbaine. Une seconde action relève de la politique de développement économique menée par les métropoles. A l’heure actuelle, toutes les métropoles cherchent à faire venir des activités relevant du domaine du tertiaire supérieur, avec la multiplication de lieux d’accueil des start-up, des espaces de co-working ou des fab lab, qui fleurissent sur l’ensemble du territoire par effet de mode. Cela conduit à une concurrence stérile car il ne peut y avoir des activités innovantes partout, l’économie d’un pays ayant aussi besoin d’activités traditionnelles. Il conviendrait donc que l’Etat incite à une relance d’une politique visant à accueillir des industries, y compris des industries lourdes, dans les grandes métropoles françaises afin d’assurer une meilleure structure de leur emploi, élément primordial pour leur cohésion sociale. Rappelons que le déficit actuel en emplois peu qualifiés de type « ouvriers » constitue l’une des principales sources du chômage endémique que connaît notre pays, même dans les métropoles tertiaires les plus dynamiques en termes de création d’emplois.

Voici l'adresse du lien pour retrouver l'article de Laurent Chalard et Maryne Buffat : ICI 

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