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Ces branches industrielles 
qui pourraient disparaître 
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Creux de la vague

Ces branches industrielles qui pourraient disparaître faute de renouvellement de la main-d’œuvre jeune

Si certaines professions bénéficiant de bonnes réputations auprès des jeunes se retrouvent assaillies de demandes d'embauches, pour d'autres en revanche c'est un peu le grand désert. Une situation due à un manque de valorisation de certaines emplois industriels.

Hubert Bonin

Hubert Bonin

Professeur d'histoire économique à Sciences Po Bordeaux.

Chercheur au Groupe de recherche en économie théorique et appliquée du CNRS de Bordeaux.

 

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Dîner avec des patrons et lire les comptes rendus des réunions de branches professionnelles confirment une évidence : la France ne produit pas assez de main-d’œuvre qualifiée ! L’on se bat aussi sur d’autres champs : l’employabilité de la main-d’œuvre précaire, le manque d’ingénieurs, l’insuffisance de techniciens moyens (bac+2 ou 3). Tous ces points indiquent la gravité de l’enjeu de la formation professionnelle de tout niveau dans un pays bouleversé comme les autres par les grandes crises de restructuration et de re-spécialisation. Or les plates-formes partisanes ou syndicales ne fournissent que peu de clés pour résoudre ces lacunes dramatiques.

Le BTP (dans l’industrie, mais pas dans l’industrie dite « manufacturière ») a besoin de techniciens et d’ouvriers qualifiés ; l’aéronautique, au sens large, se bat les flancs pour lever les effectifs suffisants pour alimenter sa bonne croissance. Et l’un des symboles de la spécialisation ou de la « différenciation » française, l’industrie du luxe, souffre de la petite dimension de son vivier de « petites mains » qualifiées, pour reprendre l’expression qualifiante utilisée par la haute couture. Il faut essayer d’expliquer ce phénomène qui entrave la stratégie d’épanouissement de branches d’activité essentielles au rayonnement productif.

Identifier des causes ?

La première cause en est géographique ou territoriale : la région parisienne, riche en activités de luxe/haut de gamme, ne dispose plus suffisamment de filières de formation adaptées à ces exigences ; les écoles en place, fort réputées, n’ont pas essaimé ; l’on se satisfait par trop de leur valeur historique, sans trop chercher à les faire croître dans les banlieues, pôle de population. Les collèges et lycées de qualité parisiens orientent leurs diplômés vers des filières « générales », tandis que les collèges et lycées de banlieue, qui s’appuient sur des recrues fort inégales de qualité et de culture, se heurtent aux problèmes généraux de l’employabilité d’une bonne partie de la jeunesse.

Plus largement encore, ces populations de banlieue, venues des campagnes ou provinces, ou de régions sous-développées de pays étrangers, n’ont aucunement la conscience ou la culture des filières de haute spécialisation qui ont besoin de main-d’œuvre. Il faudrait que tous les Maghrébins ou leurs descendants français viennent tous des cités artisanales (comme Fès) ! Or beaucoup sont passés ou passent des banlieues des grandes métropoles sans spécialisation particulière aux banlieues françaises. Enfin, le coût de la vie en région parisienne rend aléatoire la préservation des noyaux des artisans ou ouvriers qualifiés, surtout depuis que les « cités » traditionnelles ont été balayées par les investissements immobiliers, comme dans les 3e et 11e arrondissements.

Il serait banal de rappeler que, dans l’ensemble du pays, le travail qualifié mobilisant méticulosité, continuité, assiduité, investissement imaginatif et décoratif, comme celui requis par le luxe/haut de gamme, a été déprécié pendant toutes les Trente Glorieuses, puis encore par les « années piteuses ». Le « modèle cognitif » valorisait la « grande industrie », ses exploits fordo-tayloriens. Artisanat qualifié collectif, « petites mains », « arts déco » des textiles et cuirs, tout cela semblait s’attacher à un passé exotique, révolu, digne du Musée des arts décoratifs ou du Musée Galliera.

Par ailleurs, les grandes confédérations syndicales se sont attachées surtout à promouvoir des revendications de masse, aux dépens de la promotion et défense de certains « métiers », puisque le « syndicalisme de métier » a été balayé en France dans les années 1890-1920 car jugé trop « corporatiste ». Seul le régime de Vichy avait relancé des formes de valorisation corporatiste, mais dans un cadre idéologique fascisant ou réactionnaire, selon les cas.

Quand des pans entiers des branches de l’habillement, du textile, du travail du bois et du cuir, se sont effondrés, l’on a pensé à reconvertir les sites, réutiliser des marques, revendre des machines, licencier des masses de travailleurs non qualifiés. Mais l’on a oublié les « joyaux » qui se cachaient au sein de ces firmes, les hommes et femmes qui disposaient d’un portefeuille de savoir-faire souvent immatériel, empirique, qu’il aurait fallu réorienter vers des pôles de haut de gamme. D’ailleurs, LVMH l’a fait en extrayant Christian Dior du magma de Boussac-Saint frères-Williot en faillite : c’est à l’échelle de ces branches que les pouvoirs publics auraient dû inciter/forcer les repreneurs à ne pas négliger ces « trésors cachés » de main-d’œuvre qualifiée – et ce dans les années 1980-1990.

La responsabilité des firmes, enfin, est indéniable. La majorité d’entre elles (sauf Hermès, par exemple) est issue d’agrégats de fusions en série, sous la houlette d’investisseurs capitalistes remarquable, soucieux de la « mutualisation » des outils de gestion et de l’image de marque de concepteurs renommés. Mais se sont-elles préoccupées suffisamment d’investir, seules ou ensemble, dans de nouvelles institutions de formation ?

Les fondations Pinault et Lvmh sont bien connues dans les arts ; mais des jumelles auraient dû prendre corps pour investir dans le travail qualifié. L’on retrouve là l’éternel problème des Chambres de commerce et d’industrie et des organisations professionnelles, dont les représentants ne cessent de geindre, mais qui ne prennent pas assez en main la solution de leurs propres problèmes, surtout au profit de métiers et de branches qui cotisent finalement peu ou participent peu au système de taxes parafiscales.

Agir, sans tarder et durablement ?

Loin des grands terrains de bataille des industries et services disposant d’une visibilité forte, la promotion des métiers de luxe/haut de gamme requiert pourtant un « programme commun » ample, et, surtout, inscrit dans une continuité décennale. Il suffit de dupliquer et d’amplifier le projet stratégique d’Hermès, qui entretient en son sein des foyers de qualification professionnelle, qui reprend des sociétés en crise, qui ouvrent de nouveaux ateliers en région, etc.

Ce n’est pas difficile : l’on a vu en effet que les ouvrières d’une usine du fabricant de sous-vêtements Lejaby, en Haute-Loire, étaient riches d’un capital immatériel, comprenant : sens de la méticulosité, du doigté, de la « conscience professionnelle », si l’on ose, au début de la deuxième décennie de ce siècle, mobiliser cette valeur, jugée « réactionnaire » ou « aliénante ». Il a suffi à un repreneur réactif de reconvertir l’usine de l’habillement au travail du cuir de haut de gamme !

Les pouvoirs publics et les régions, si soucieuses ici et là de pousser les productions emblématiques de terroirs, les groupes, les Chambres de commerce et d’industrie, les branches doivent donc monter rapidement, en quelques mois, de grands programmes par branche et région, bien ciblés, comme quand il s’agit des formations d’ingénieur.

Identifier les spécialisations, repérer les besoins, définir un calendrier, mobiliser les budgets de formation continue, ceux de la « revitalisation sociale » de sites en crise, fédérer des lycées professionnels qu’il suffit d’étendre sans trop de dépenses (bâtiments provisoires, dans un premier temps ; machines et outils pas trop complexes puisqu’il s’agit de former à des « tours de main », à des « valeurs » de travail qualifié, aux pré-requis de la conscience professionnelle et de la méticulosité.

L’on doit bien pouvoir « rappeler » les « forces de réserve » des professionnels déjà âgés pour aider à de telles formations qualifiantes, et, surtout, l’on doit intensifier les stages et apprentissages en alternance, priorité en parole, mais pas vraiment en réalisations, quelles que soient les bonnes volontés politiques et professionnelles. L’on a créé des « pôles de compétitivité » et d’innovation, porteurs de la troisième révolution industrielle. Or, pour les activités de luxe/haut de gamme, c’est la revalorisation d’un artisanat préindustriel ou protoindustriel qu’il faut promouvoir, puisqu’on s’est aperçu que la globalisation avait ouvert les vannes à des flots de commandes des bourgeois parvenus du globe entier, assoiffés des signes de reconnaissance sociologiques, des « attributs » de leur classe récente, que ces produits viennent d’Italie ou de France ou d’Espagne, par exemple.

L’on comprendra le sentiment d’urgence qui prévaut ! Il faut viser à l’horizon 2025, et donc entreprendre ce grand projet, ce mini-Plan Monnet, non plus au nom de l’équipement industriel massif, comme en 1947-1954, mais au nom des activités de luxe/haut de gamme. À terme, les revenus en terme de valeur ajoutée (PNB) et d’exportations amortiront largement ces investissements !

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