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L'assassinat des trois militantes kurdes pose plusieurs questions
L'assassinat des trois militantes kurdes pose plusieurs questions
©Reuters

Mystère

Ce qui se cache derrière l'assassinat des trois militantes kurdes

L'assassinat des trois militantes kurdes à Paris cache de nombreux mystères. Retour sur certains points de l'affaire.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Plusieurs milliers de personnes ont défilé à Paris lors d'une manifestation à l'appel d'associations kurdes pour dénoncer l'assassinat à Paris, de trois militantes kurdes, tuées dans un appartement de l’Institut Kurde de Paris, rue Lafayette. Rappelons les faits : dans la nuit de mercredi à jeudi, les corps des trois femmes kurdes ont été découverts dans l’appartement où elles ont été assassinées de manière très « pro » (pistolets à silencieux). Les victimes n’étaient n’importe qui : Sakine Cansiz, membre fondatrice du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, interdit en Turquie), proche du chef du PKK, Abdullah Öcalan, incarcéré en Turquie depuis 1999 sur l’île-prison d’Imrali ; Fidan Dogan, représentante du Congrès national du Kurdistan (KNK), basée à Bruxelles, et Leyla Soylemez, activiste de 25 ans.

Contexte politique turc

En fait, les assassinats sont survenus au moment même où le gouvernement islamiste turc (AKP), au pouvoir à Ankara, et le leader du PKK, Abdullah Oçalan, négociaient un accord-cadre sur un arrêt des hostilités qui terrorisent le Kurdistan turc depuis 1984 et ont coûté la vie à plus de 60 000 personnes, dont une majorité de Kurdes tués par l’armée et des commandos « extra-judiciaires ». Il est clair Sabine Cansiz, co-fondatrice du PKK, était la principale visée : emprisonnée des années en Turquie avant de trouver refuge en France, elle y transmettait des informations sur ce qui se passait en Turquie et elle dénonçait les arrestations arbitraires et meurtres non élucidés de militant kurdes. «D’après Remzi Kartal, président du Congrès du peuple du Kurdistan, il n’y a pas de doute qu’il s’agit d’un « crime politique», nombre de partis « étant contre la résolution de la question kurde et voulant saborder le processus de paix ». Mais vendredi dernier, Recep Tayyip Erdogan a mis en garde contre toute accusation de l’Etat turc et a désigné à chaud « un règlement de compte interne au sein du PKK.

La bataille de l’image

Il est vrai que le PKK est toujours considéré comme une organisation « terroriste », non seulement par Ankara, mais aussi par ses alliés de l’OTAN (Etats-Unis et UE), ce qui permet difficilement de rendre compte de la mutation démocratique des branches politiques du PKK et de la volonté de ses dirigeants de trouver une issue pacifique. L’Etat turc tient le PKK pour responsable de la mort de plus de 40.000 personnes depuis les années 1980. Mais il est tout aussi vrai qu’avant la création de la Turquie moderne par Mustapha Kémal, dit « Atätürk », le Traité de Sèvres avait prévu dans l’Est de la Turquie actuelle, des Etats arménien et kurde, lesquels n’ont jamais vu le jour en raison des rapports de force de l’époque et de l’abandon des Kurdes et des Arméniens par les Occidentaux. Rappelons que les Kurdes, encore plus que les Palestiniens sont depuis, comme les Tibetins, privés d’Etat. En fait, les Kurde ont la malchance d’être répartis entre 4 principaux Etats : 20 millions en Turquie, 3 millions en Syrie, 6 millions en Irak, et 8 millions en Iran.

Bien qu’autochtones, ils sont toujours privés de leurs droits politico-culturels et linguistiques, tout comme les Arméniens et les Assyro-chaldéens de Turquie. Et malgré le processus de négociation en vue de l’adhésion à l’UE, les Kurdes n’ont toujours pas vu la traduction concrète des « paquets de réforme » européens en matière de droits des minorités (langue, enseignement, autonomie locale, etc), ce que déplore la Commission européenne.

Calcul politique
 
Malgré l’hostilité d’une grande partie des Turcs à l’égard du PKK, le Premier ministre turc Erdogan, voudrait mettre fin à la rébellion kurde afin de peaufiner son image de leader panislamiste capable de réunir la « Oumma », et donc de réconcilier les « frères musulmans » kurdes et turcs. Il est vrai qu’en 30 ans, la Turquie n’a jamais réussi à éliminer la rébellion kurde. Mais son calcul est surtout électoral, puisqu’il est candidat à l’élection présidentielle de 2014. Ainsi, d’après la Secrétaire général de l’Institut Kurde de Paris, Seve Aydin Izouni, le fait qu’Erdogan ait imputé les assassinats à des « règlements de compte entre tendances du PKK», piste hélas reprise par nombre de médias occidentaux, est doublement scandaleux : d’abord parce que la piste de l’extrême droite turque ou des milieux militaro-fascistes est au moins autant plausible, ensuite parce qu’il est indigne d’accuser des factions du PKK tout en prétendant négocier avec son chef…

En fait, l’actualité politique turque de ces dernières années, marquée par le méga procès (« Ergenekon ») d’anciens militaires et partis ultra-nationalistes, impliqués dans des projets de coups d’Etat, incitent à creuser la piste du « Derin Devlet » (« Etat profond, en turc, qui désigne l’Etat-mafieux militariste opposés à la démocratisation et aux minorités), coupable de nombreux meurtres de Kurdes, de militants des droits de l’homme ou des minorités (dont le leader arménien Hrant Dink et les prélats catholiques Don Santoro e Luigi Padovese) et de révolutionnaires de gauche. Indignée, la secrétaire général de l’Institut Kurde de Paris rappelle par ailleurs que, dans le passé, des membres du PKK ont été assassinés en dehors de la Turquie, notamment au Danemark, en Allemagne et en France (Paris). Pour elle, il est structurellement impossible que les assassinats des trois femmes kurdes soit le fait du PKK, car la principale victime visée par le commando criminel, Sakine Cansiz, était très proche du leader du PKK, mouvement extrêmement structuré et hiérarchisé, dans lequel la discipline règne, tout comme les décisions des dirigeants.

Elle rappelle par ailleurs que les militants du PKK en ont « assez de la guerre et qu’ils ne comptent pas gâcher une chance historique d’obtenir des droits spécifiques. En outre, l’an passé déjà, après l’attentat terroriste à la voiture piégée qui coûta la vie à 9 citoyens turcs, en août 2012, à Gaziantep, Erdogan et toute la classe politico-médiatique turque incriminèrent sans preuve le PKK, alors que le mode d’action terroriste était celui de la Syrie, en conflit ouvert avec Ankara autour de la question du soutien turc aux forces rebelles syriennes. Pour Seve Aydin Izouni, il est donc difficile de croire en la sincérité de la volonté de dialogue du gouvernement turc. Pour preuve : lors du référendum autour de la Constitution de septembre 1980, il ne fut même pas question de réviser l’article 42 qui interdit l’enseignement d’une autre langue « maternelle » que le Turc. Aucun droit nouveau n’a été accordé aux Kurdes depuis, ceci  en violation des dispositions européennes.

Ainsi, pour la responsable kurde, si Erdogan négocie directement avec Oçalan en ce moment, c’est plus par calcul électoral, et il est donc à craindre que cela se termine comme 2008, lorsqu’après l’« ouverture démocratique » en vue des élections de mars 2009 et la victoire électorale de partis kurdes locaux au Kurdistan (le parti kurde DTPT doubla ses voix, passant de 54 mairies à 99), Erdogan rompit brusquement les négociations et fit arrêter 7700 élus et militants kurdes non violents dans le cadre de la funeste « opération KCK »… La répression toucha des intellectuels, des députés, des maires, des journalistes, des avocats, etc. Une opération de « vengeance » pour Seve Aydin, car l’AKP avait perdu les élections locales au Kurdistan et échoué à récupérer les Kurdes. Le message est clair pour 2014…

Par Alexandre del Valle

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