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Ce grand vide laissé par Johnny : y-aura-t-il encore des icônes françaises ?
©DERRICK CEYRAC / AFP

Secrets de fabrique

Ce grand vide laissé par Johnny : y-aura-t-il encore des icônes françaises ?

Un seul Johnny vous manque et tout est dépeuplé. C'est le sentiment qu'ont pu éprouver des millions de Français lorsqu'ils apprirent la perte de Johnny Hallyday. Une absence qui met en lumière un fait bien curieux : l'absence de star de son calibre pour le remplacer.

Dominique Wolton

Dominique Wolton

Dominique Wolton a fondé en 2007 l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Il a également créé et dirige la Revue internationale Hermès depuis 1988 (CNRS Éditions). Elle a pour objectif d’étudier de manière interdisciplinaire la communication, dans ses rapports avec les individus, les techniques, les cultures, les sociétés. Il dirige aussi la collection de livres de poche Les Essentiels d’Hermès et la collection d’ouvrages CNRS Communication (CNRS Éditions).

Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Avis à la pub (Cherche Midi, 2015), La communication, les hommes et la politique (CNRS Éditions, 2015), Demain la francophonie - Pour une autre mondialisation (Flammarion, 2006).

Il vient de publier Communiquer c'est vivre (Cherche Midi, 2016). 

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Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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Atlantico : La disparition de Johnny Hallyday sa disparition met en lumière l'absence de successeurs. Est-ce que cette absence ne s'explique pas aussi par un changement d'époque dans le sens où il est peut-être plus difficile de faire émerger une grande star dans le contexte actuel de multiplication des chaînes de télévision et d'omniprésence d'internet qu'à une époque où les chaînes de télévision se comptaient sur les doigts de la main ?

Dominique Wolton : Oui c'est évident qu'il était plus facile de percer il y a 40 ans qu'aujourd'hui mais perdurer comme l'a fait Johnny malgré la multiplication des canaux reste une performance. Cet homme qui a su s'adapter à toutes les époques finalement a su accompagner les Français pendant leur existence. On ne l'aimait pas forcément mais il était toujours là et arrivait toujours à renaître de ses cendres. Finalement les générations pouvaient se retrouver à travers Johnny malgré le fossé culturel entre les époques.

On peut se dire que la multiplication des canaux peut faire sortir plus facilement la nouveauté mais ce n'est pas vrai car finalement il n'y a pas vraiment plus de diversité aujourd'hui qu'il y a 40 ans. La question qui demeure malgré la saturation des chaînes et des canaux de diffusion c'est la question de la durée. Sans le savoir Johnny a senti l'air du temps à chaque fois. Il a su perdurer. Comme nous sommes en panne d'idéologie forte et structurante, paradoxalement les destins individuels prennent une place sans doute disproportionnée et cela rejoint la peopleisation.  

Michel Fize :Le rapport au temps est différent aujourd’hui de celui qui existait dans les années 1960. Les « vedettes » de l’époque savait qu’il fallait des années pour s’installer dans le métier et y être éventuellement consacré. Beaucoup alors s’inquiétaient de n’être « vedette que d’un jour ». Du reste, certaines « vedettes » ont fait un 45 tour (vinyle) et on n’en a plus jamais entendu parler. Il faut souligner que les producteurs de l’époque avaient déjà une conception-marchandise des chanteurs et chanteuses qu’ils lançaient sur le marché. Il fallait que « ça rapporte du fric ». Les disparitions étaient donc fréquentes.

Si l’on revient à Johnny Hallyday, s’il est effectivement devenu célèbre du jour au lendemain, tout n’a pas été simple pour lui dans les premières années. D’abord, sur le marché des « yé-yé », il y avait affluence de chanteuses et chanteuses, plus qu’on ne croit. Johnny avait de solides concurrents dans les années 60-63, comme Richard Anthony, à l’époque plus populaire que lui, ou Henri Salvador, qui ne l’aimait guère. Il avait aussi, comme tous ses « copains », des concurrents étrangers redoutables : Les Beatles et Les Rolling Stones étant les plus populaires dans le jeune public français

Maintenant il est vrai que le marché musical de l’époque n’était pas saturé comme il l’est aujourd’hui. Quelques dizaines de concurrents à l’époque, des centaines voire des milliers aujourd’hui. Jusqu’en 1967, rappelons-nous : il n’y avait qu’une chaîne de télévision en France et Internet n’existait pas. Les « radio » ou « télé » crochet étaient aussi moins nombreux qu’actuellement.

Est-ce qu'aujourd'hui les stars françaises ne sont pas automatiquement en compétition avec celles d'autres pays, ce qui était moins le cas du temps de la percée de Johnny Hallyday ?

Dominique Wolton : C'est l'exemple typique des défis de la mondialisation. Cette dernière oblige à sortir dans le champ  international et ce n'est pas toujours bien puisqu'elle a des lois effrayantes impérieuses et impérialistes qui font que si l'on n'est pas dans les standards on est vite éjecté mais en même temps et c'est un des aspects positif de la mondialisation, c'est peut-être dans la musique que la mondialisation a  le moins standardisé et a permis d'ouvrir à la diversité. C'est une bonne chose pour le consommateur.

D'un autre côté cette standardisation touche de plein fouet les acteurs de la musique. C'est angoissant de voir à la fois émerger dans le marché français et dans le marché mondial. Ce n'est pas un signe de qualité d'être dans le marché mondial. Il est donc plus difficile pour les stars française d'émerger car elles sont dans un contexte de compétition internationale. Pour maintenir de la diversité dans ce contexte il faut une sacrée force de caractère de la part des artistes.

Michel Fize : Je l’ai dit, il y a aujourd’hui saturation du marché. Mais aussi une plus grande volatilité du public qu’en 1960, qui passe très facilement d’un artiste à un autre, au gré des saisons, des humeurs. Nous sommes passés du « temps durable » au « temps éphémère ». Tout va très vite, les goûts et dégoûts se forment vite.

Quels autres pistes d'explication peut-on soulever pour expliquer cette absence de grande star du niveau de Johnny Hallyday ?

Dominique Wolton : Cet homme a eu une stratégie. Il a été bien conseillé et a épousé les modes. Il a su se remettre en cause et ce n'est pas évident du tout. Il est aussi resté dans la chanson en prenant peu position sur les questions politiques et autres, c'est important. En fait il a pu rester une figure d'idéalisation et d'identification. C'était assez stratégique dans le bon sens du terme. Un des cocktails de son succès et sa longévité c'était sa personnalité : une immense ambition sans jamais être prétentieux qui le rendait accessible.

Michel Fize : Au-delà de ce qui vient d’être dit, pour devenir une star, il faut des qualités et du talent que n’ont peut-être plus certains jeunes artistes. Pour des chanteurs comme Hallyday, mais aussi Aznavour par exemple, qui ont eu des enfances compliquées, réussir était vital. Ils ont donc mis toute leur énergie au service de leur ambition. Ils savaient l’un et l’autre qu’on ne réussit pas en un jour. Tenaces, obstinés, ils étaient.

S’agissant plus particulièrement de Johnny, il possédait, dès le début, les qualités du succès : une belle gueule, un charisme naturel évident (« une présence, comme dit Eric Deschavanne, qui dégage une force vitale »), le sens du spectacle. Johnny, c’était « une image et une voix » dans de grandioses mises en scène (aucun spectacle ne ressemblant au précédant). Il créait ainsi une formidable communion avec son public, sans jamais se départir de ces qualités que chacun lui reconnaissait : la simplicité, la générosité, la fidélité en amitié. Johnny aimait les gens, il leur racontait d’ailleurs beaucoup d’histoires d’amour. Il avait aussi en mains une autre clé de la réussite : un amour sans bornes de son métier. La scène, c’était sa vie, sa raison d’être, c’était là où cet homme triste, inquiet, se sentait enfin heureux.

Pour toutes ces raisons, si Johnny commençait sa carrière aujourd’hui, il réussirait comme il y a soixante ans.

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