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©LOIC VENANCE / AFP

Entreprises

Carrefour : prise de conscience salutaire ou sursaut d’orgueil inutile ?

Le géant québécois de la grande distribution Couche-Tard s'est dit à l'écoute de « signaux » montrant que « l'environnement pourrait changer ou changerait de la part du gouvernement français » . Le groupe, qui voulait créer un acteur mondial, indique aussi respecter la position de Bercy et sa menace de veto.

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Le scenario a été parfaitement maitrisé par les grands cinéastes de Western :le héros fatigué s’adonne au jeu et à la boisson, il laisse sa ville à l’abandon et puis un détail, une dernière humiliation lui est insupportable, il reprend gout à la vie, repart au combat et finit par gagner…on reconnait Kirk Douglas dans » Règlements de Compte à OK Corral » jouant Doc Hollyday ou Dean Martin dans « Rio Bravo ». Heureusement Burt Lancaster et John Wayne viennent réveiller les ardeurs de nos amis qui finissent par gagner.

Le western « Carrefour » est en train de se jouer sur nos écrans domestiques puisque la Covid nous empêche de nous rendre dans les salles obscures où nous aimerions rêver. Depuis des années nous subissons des humiliations industrielles, Alstom -énergie, Lafarge, Rhodia, Alcatel, Technip…nous nous adonnons à la dette et à dépense publique, nous nous saoulons à la bureaucratie nationale et européenne, nous laissons les rackets multiples prospérer, nous abandonnons notre souveraineté sans broncher, toujours prêts à un dernier verre ou à une partie de poker. Et puis sur un sujet mineur, une gifle dans un saloon bondé, un baiser volé à la tenancière du bar, une réflexion entendue déjà mille fois sans réactions, c’est la goutte de trop, on va chercher son revolver, on se rachète une conduite et on repart au combat.

Car le sujet « Carrefour » est une réaction d’orgueil blessé, c’est un joyau du quotidien national dans le domaine de la distribution, c’est une Tour Eiffel du pauvre, mais il se trouve que l’on ne choisit pas forcément le moment ni le sujet du réveil. En 2014 l’humiliation Alstom cédé à General Electric était bien plus grande, c’était Notre Dame de Paris et le Château de Versailles de l’industrie française, mais ce n’était pas le moment, on avait encore l’illusion de vouloir prendre un verre de plus au bar avant d’aller se coucher au premier étage avec la danseuse du saloon. Les arguments utilisés aujourd’hui pour se rebiffer, ceux de «  la sécurité alimentaire de la nation » sont d’une grande faiblesse, d’une grande ignorance ou mauvaise foi,  voire risibles si l’on se souvient des gifles des magasins LIDL et des coups de poing d’Amazon , et les pauvres Canadiens de Couche-Tard arrivent au mauvais moment, celui du réveil du héros fatigué, mais qu’importe savourons cet instant béni où un homme seul va chercher dans la table de nuit son vieux flingue et y remet des balles.

Maintenant il ne faut pas s’adonner de nouveau à la boisson des milliards tombés du ciel que l’on va distribuer aux ivrognes du saloon, ceux qui vivent de mots creux de transition écologique, énergétique ou numérique pour satisfaire les bureaucrates et les technocrates qui savent mieux que personne ce que sera l’avenir de la planète et qui n’ont jamais vu une industrie tourner ou un laboratoire fonctionner, ceux qui ne savent même pas organiser la logistique de leurs promesses sanitaires , ceux qui croient que parler c’est faire. Il s’agit désormais de prendre à bras le corps deux ou trois problèmes essentiels , celui de l’addiction à la dépense publique, celui de l’investissement industriel et celui des abus des normes et règlements qui obligent à la délocalisation industrielle accélérée. Si le Western s’arrête avec un nouveau mensonge sur le « sauvetage de Carrefour » ce n’est pas la peine de nous avoir sortis de notre torpeur aujourd’hui fortement « confinée ». Mais si cette réaction d’orgueil nous permet de nous poser les bonnes questions, de redresser la tête, de reprendre en mains notre destin industriel en redonnant vie à l’ensemble du tissu de la production nationale, alors tous les Doc Hollyday vont repartir au combat et croire en l’avenir.

Pour cela il faut des mesures de fond comme celles qui abandonnent les stupidités du Plan Pour l’Energie, les dérives écologiques mortifères comme l’invention du délit d’ »Ecocide », les grands programmes à la mode budgétivores, les agences bureaucratiques dites indépendantes qui ne font que mutiler l’esprit d’entreprise. Il faut au contraire favoriser la montée des fonds propres des entreprises industrielles, peu importe le tiroir dans lequel se retrouve la pétoire salvatrice, il faut ouvrir les portes de la prospérité retrouvée. Si « Carrefour » est le dernier combat avant la mort, le symbole du dernier cri du vieux lion, cela n’a aucun intérêt, c’est le mauvais scénario sur un mauvais sujet, mais si, par contre, c’est l’occasion de se poser les bonnes questions sur notre aptitude à comprendre le capitalisme moderne en s’éloignant du microcosme incompétent, à nous faire dégainer contre les vrais ennemis et abandonner nos combats absurdes contre les moulins à vents, on peut encore espérer.

Il n’en reste pas moins que vouloir faire avaler à la population française et au monde entier que les magasins « Carrefour » sont un actif stratégique essentiel (souveraineté alimentaire !) qu’il faut protéger au risque de mettre à mal tout investissement français à l’étranger est « gonflé » ! Depuis des mois, des années, il y avait bien d’autres vrais sujets à traiter et qui ne l’ont pas été. Incontestablement dans un monde dominé par nos investissements planétaires dans la distribution, vouloir « coute que coute » conserver Carrefour tient plutôt de la farce ! Mais si de cette discussion émergeait un déclic salvateur de reprise en main de notre destin…

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