Bureau des légendes : les services de renseignements existaient déjà pendant la guerre de Cent Ans | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Histoire
Des passionnés français portant des armures se préparent à un combat lors d'un tournoi médiéval à la forteresse de Smederevo, dans l'est de la Serbie, le 4 mai 2019.
Des passionnés français portant des armures se préparent à un combat lors d'un tournoi médiéval à la forteresse de Smederevo, dans l'est de la Serbie, le 4 mai 2019.
©ANDREJ ISAKOVIC / AFP

Bonnes feuilles

Bureau des légendes : les services de renseignements existaient déjà pendant la guerre de Cent Ans

Eric Denécé et Jean Deuve publient « Les Services secrets au Moyen Age » aux éditions Tallandier dans la collection Texto. Des grandes invasions à la guerre de Cent Ans, le Moyen Âge est le théâtre d’une intense guerre secrète où toutes les techniques de l’espionnage moderne sont pratiquées : éclairage, écoute des conversations, interception de courriers… Extrait 2/2

Jean  Deuve

Jean Deuve

Ancien chef du service de renseignements de Forces françaises du Laos (1949-1953) et directeur de la police nationale du Laos, conseiller politique auprès du Premier ministre pour la sécurité nationale (1954-1964), Jean Deuve est spécialiste de l'histoire du renseignement.

Voir la bio »
Eric Denécé

Eric Denécé

Eric Denécé, docteur ès Science Politique, habilité à diriger des recherches, est directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

Voir la bio »

Tout au long du Moyen Âge, le renseignement est donc présent dans l’ombre des conflits et des tractations diplomatiques. En complément, la « petite guerre », comme on l’appelait alors, fut largement pratiquée pendant toute la période.

Pourtant, la pratique organisée du renseignement dans le royaume de France ne s’observe guère avant la fin du XVe siècle. Le plus souvent, au cours du Moyen Âge, la chevalerie française dédaignera l’art du renseignement au profit de chevauchées aussi tumultueuses que stériles.

L’espionnage, les stratagèmes, la ruse et la duperie n’ont jamais été des arts reconnus, dans notre pays, à leur juste valeur. Notre histoire médiévale a au contraire produit des comportements assez antinomiques avec le recours à ces pratiques, lesquels se sont enracinés dans la tradition nationale : le sens exacerbé de l’honneur ; la droiture et son corollaire, le rejet du mensonge ; la glorification de l’exploit guerrier individuel ; le goût pour les batailles rangées, les uniformes rutilants et les sacrifices héroïques.

La chevalerie française ne goûta jamais les pratiques hétérodoxes qui récusaient le combat ouvert au profit des stratégies indirectes visant à parvenir à la victoire au moindre coût, en utilisant la ruse et non la force, en usant de subterfuges, sans panache. En raison de son refus coupable de s’informer, elle commettra des fautes diplomatiques graves, et l’armée royale connaîtra des revers militaires retentissants au cours de la guerre de Cent Ans. Il faudra attendre l’arrivée de Bertrand du Guesclin, connétable de France rompu aux opérations spéciales, pour que s’esquisse un début d’évolution.

La guerre de Cent Ans

La guerre de Cent Ans (1348-1453) se caractérise par une pratique constante de complots, d’intrigues et de manœuvres secrètes entre les belligérants. Espions, traîtres et agents pullulent, souvent sans grande organisation. Seul le roi anglais Édouard III tente de créer le premier service quelque peu professionnel dédié au renseignement. Ce conflit fut également le théâtre de nombreux coups de main et actions audacieuses.

À l’automne 1339, le marin français Nicolas Béhuchet se manifeste comme le premier corsaire du roi. Avec quelques navires, il lance de véritables opérations commandos sur les côtes anglaises, aquitaines et flamandes. Ces brefs débarquements permettent aux Français de brûler Porstmouth, Plymouth, Southampton et Blaye. Cinq des plus beaux navires anglais sont coulés par surprise, en Zélande, au moment où ils débarquent de la laine. La mémoire en restera longtemps vivace au sein de la population du littoral anglais.

Mais ce fut surtout le chevalier breton Bertrand du Guesclin – futur connétable de France – qui fut l’un des plus imaginatifs en la matière. Jeune guerrier, Du Guesclin avait élu domicile dans la forêt de Paimpont. Ainsi, pouvait-il surprendre et attaquer les partisans de Montfort se rendant à Rennes ou sortant de cette ville qui était alors entre leurs mains. Plus habitués aux corps à corps et aux embuscades qu’aux affrontements empanachés, Du Guesclin et ses hommes surgissaient n’importe où, n’importe quand, ne laissant aucune opportunité de fuite à leurs proies prises au piège, et disparaissaient aussitôt leur action accomplie. Leur stupéfiante mobilité provenait de leur très grande connaissance des lieux.

Du Guesclin exécute contre les Anglais une véritable guerre d’escarmouches, en évitant de les rencontrer dans des batailles rangées où leurs archers font merveille. De nuit comme de jour, par tous les temps, il les harcèle, monte des coups de main contre leurs troupes, dresse des embuscades contre leurs convois, leur rend la vie insupportable avec une poignée d’hommes.

Ainsi, en juillet  1350, Du Guesclin décida de s’emparer de la forteresse du Fougeray, située à mi-chemin de Rennes et de Nantes, défendue par le capitaine anglais Bemborough. Caché à la lisière de la forêt avec une soixantaine d’hommes, le Breton attendit le moment opportun. Il profita d’une sortie de Bemborough, partant d’urgence défendre Auray, pour mettre son plan à exécution. Bientôt, une quinzaine d’hommes, déguisés en bûcherons et en paysannes, leurs armes cachées dans des fagots, se présentèrent à la poterne. Malgré la légitime méfiance des gardes, le pont-levis fut abaissé et les Bretons s’emparèrent de la forteresse.

Quelques années plus tard, la ville de Mantes allait subir le même sort grâce à un autre stratagème. Au cours du siège, les assiégeants feignirent la retraite, puis firent envoyer à la cité affamée et affaiblie par plusieurs mois de siège un convoi de ravitaillement censé provenir d’un parti ami. Les défenseurs, sans méfiance, ouvrirent les portes et se précipitèrent sur les sacs de vivres qui battaient aux flancs des premières montures. Seulement, dans chaque gros couffin, dans chaque jarre, dans chaque coffre à partir de la quatrième monture, se cachait un homme armé. Une fois dans la forteresse, les hommes de Du Guesclin s’emparèrent des portes et purent faire pénétrer dans la ville le reste des troupes assaillantes.

En 1356, il accomplit un autre fait d’armes surprenant. Une armée anglaise assiège alors Rennes. Au petit jour, Du Guesclin pénètre dans le camp ennemi à la tête d’une centaine d’hommes, attaque les Anglais à demi éveillés, en tuant un grand nombre, et enlève un convoi de 200 chariots chargés de provisions qu’il parvient à ramener dans Rennes à la grande satisfaction des habitants.

Louis XI (1423-1483) –  servi notamment par Olivier le Daim – fut le premier monarque français à être profondément imprégné de renseignement et d’intrigues, grâce auxquels il consolida le pouvoir royal. Au cours de sa longue rivalité avec Charles le Téméraire, il refusa systématiquement la confrontation avec son adversaire, qu’il savait militairement plus fort que lui. Louis XI finira par le vaincre en l’épuisant par des actions de diversion, notamment par la révolte de Liège (1468) –  que fomentèrent ses agents  – et par la guerre contre les cantons suisses (1474), qui sera encouragée et financée par le souverain français. Toutefois, cette « araignée universelle », qui tissa patiemment la toile de son réseau d’agents secrets à travers l’Europe, reste l’un des rois les plus impopulaires de l’histoire de France. Son penchant pour le renseignement est assimilé par ses contemporains à de la perfidie, et son règne remarquable est réduit, dans l’historiographie nationale, à de misérables cages de fer. Mais, à partir de son règne, il devient possible de suivre l’évolution d’un service secret français.

À partir du XVe siècle, les écritures secrètes connaissent un développement rapide en France, mais aussi dans toute l’Europe. Rabelais, dans le chapitre xxiv de Pantagruel, est le premier à donner une liste complète des ingrédients nécessaires à la fabrication d’une encre sympathique. Bien que sa description contienne quelques fantaisies, elle est, pour l’essentiel, extrêmement bien documentée. Sous François Ier, le gentilhomme de la Bourdaisière perce les mystères des messages secrets allemands, espagnols et italiens, et devient le premier déchiffreur du roi.

De l’autre côté de la Manche, l’héritage normand et de la guerre de Cent Ans permet, en 1569, à sir Francis Walsingham de mettre en place un premier service de cryptologie ; il détecte par ce biais le complot de la reine d’Écosse, Marie Stuart, contre la reine Élisabeth Ire (1558-1603). En 1574, il crée le premier service de renseignement et de contre-espionnage de la Couronne. Dirigé contre les réseaux jésuites, il développe ses actions en France et en Espagne. En 1587, Walsingham prévient la reine que la flotte espagnole, l’Invincible Armada, est en route pour l’Angleterre. Il lui apporte la composition exacte de l’escadre et offre la victoire à la marine anglaise. Il est le père fondateur du renseignement anglais.

A lire aussi : En 1066, Guillaume le Conquérant avait déjà des agents secrets pour la conquête de l’Angleterre

Extrait du livre d’Eric Denécé et Jean Deuve, « Les Services secrets au Moyen Age », publié aux éditions Tallandier dans la collection Texto.

Lien vers la boutique : cliquez ICI

Le sujet vous intéresse ?

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !