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Brexit : le Royaume Uni aurait-il renoncé à toute stratégie de puissance ?
©Reuters

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Brexit : le Royaume Uni aurait-il renoncé à toute stratégie de puissance ?

En faisant récemment le choix du Brexit, le Royaume-Uni se coupe inévitablement de plusieurs plans pourtant stratégiques en matière de relations internationales.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Atlantico : Tout juste nommée au poste de Premier ministre, Theresa May a désigné plusieurs partisans du Brexit à des postes clés du gouvernement. Ainsi Boris Johnson, ancien maire de Londres, sera en charge des Affaires étrangères, alors que David Davis s'occupera des négociations de sortie de l'Union européenne. Les Etats-Unis comptaient sur le Royaume-Unis pour relayer la défense de leurs intérêts jusqu'en Europe. Pensez-vous que le Royaume-Uni sorte affaibli du Brexit sur le plan des relations internationales ? Quelles en seront les conséquences concrètement ?

François Géré : La sortie de l’UE s’explique par l’exaspération d’une partie du peuple anglais à l’égard de l’opacité d’une bureaucratie européenne. Cameron voulait aménager cette situation sans rupture. Il en a appelé à la raison. Boris Johnson, allié objectif des anti européens radicaux comme Nigel Farage (UKP), a attisé les passions sans se soucier des conséquences pour l’économie britannique, à commencer par une récession économique dans les prochaines années. Cette perte de puissance se traduira par une perte de prestige au niveau international. Boris Johnson voit sa marge de manœuvre réduite puisque Davis prend de fait le portefeuille européen. C’est heureux car les déclarations de Johnson assimilant l’UE à Hitler ont suscité l’indignation des capitales européennes, à commencer par Berlin. Il lui sera difficile de se défaire de cette image de provocateur irresponsable.

Il y a aussi tout lieu de penser que Madame May prendra personnellement en mains la relation "spéciale" avec les Etats-Unis de manière à atténuer la grande déception américaine qui perd un atout important au sein de l’UE.

Concrètement le Royaume-Uni est entré, sans l’avoir pleinement mesuré, dans une phase de rétrogradation de sa puissance à tous les niveaux. Il lui faudra plusieurs années pour récupérer en passant probablement des compromis douloureux. Cela comportera la négociation de tous les accords commerciaux bilatéraux en des termes qui seront certainement moins favorables.

Paradoxalement, croyant renouer avec le prestige d’antan des gens comme Johnson ont liquidé historiquement ce qui restait encore de l’insularité britannique. 

A travers ses éditoriaux publiés dans le Daily telegraph, l'ancien maire de Londres a souvent exprimé des positions en faveur de Vladimir Poutine, de Bachar el Assad... Qu'en pensent selon vous les alliés diplomatiques traditionnels du RU comme les Etats-Unis par exemple ? 

Boris Johnson se complait dans une image de "fou du roi" qui dirait tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Malheureusement cela ne suffit pas à faire un homme d’Etat. Au sein du parti conservateur il fait l’objet de critiques virulentes pour avoir conduit le pays dans de graves difficultés sans être capable de fournir un programme de récupération et de relance de l’économie britannique. Des personnalités respectées comme Sir Michael Heseltine ou Alistair Dauling, ancien ministre des finances l’ont publiquement accusé de "désertion dans l’adversité, comme un général qui abandonne ses troupes au premier coup de canon".

Sur la scène internationale, Johnson soutient la Russie dans la guerre en Syrie et, du même coup, Bashar el Assad. Il suggère une nouvelle politique britannique au Moyen Orient. Mais derrière quelques bonnes idées, existe-t-il une vraie stratégie pour concrétiser une telle politique ? Johnson aura à démontrer une véritable réorientation de la diplomatie du Foreign Office. Disposera-t-il de l’autorité suffisante ? C’est douteux. A l’égard de la Russie on voit mal comment Johnson pourra concilier un rapprochement sur le Moyen Orient et l’attitude traditionnelle de grande fermeté de Londres vis-à-vis de la Crimée et de l’attitude russe en Ukraine.

Plus généralement, doit-on s'attendre à une politique étrangère plus isolationniste de la part du Royaume-Uni ? Quel en sera le coût, d'autres pays comme la France pourrait-il en bénéficier ?

Le Royaume-Uni va chercher, par tous les moyens, à éviter l’isolement. Il peut jouer de l’espace du Commonwealth qui demeure considérable. Mais un partenaire comme l’Inde comptait comme les Etats-Unis sur la Grande Bretagne pour mieux faire pénétrer ses intérêts dans l’Espace Economique Européen. Dans ce cas aussi le seul Royaume-Uni offre moins de bénéfices.

Londres peut aussi s’essayer à fragmenter l’Union Européenne en tissant des liens privilégiés avec certains Etats qui la rejoignent sur la question de l’immigration, du libéralisme économique. Mais là encore mieux valait disposer de la voix britannique au sein de l’UE qu’à l’extérieur.

Le RU pourra manifester sa présence inébranlable au sein de l’OTAN, n’ayant, dans ce domaine rien à changer. Il serait illusoire de penser que la Défense européenne sera sérieusement relancée par le Brexit. Aucun Etat européen, y compris la France, ne dispose des ressources permettant de créer une défense européenne autonome. On évoque parfois le fait que désormais la France deviendrait l’allié européen principal des Etats-Unis. Mais ce lien existe déjà de fait à la fois au sein de l’OTAN et dans les coopérations militaires bilatérales en Afrique. Resserrement peut-être mais transformation radicale, surement pas car il n’en est pas besoin.

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