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Boris Johnson presque Premier ministre
©NEIL HALL / POOL / AFP

Disraeli Scanner

Boris Johnson presque Premier ministre

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Hughenden, 
Le 14 juillet 2019
 
 
Mon cher ami, 
 
Je crois que nous pourrons remercier Emmanuel Macron pour sa contribution réitérée à la cause du Brexit ! Les brutalités policières, ce 14 juillet sur les Champs-Elysées, vis-à-vis de citoyens français qui ont eu pour seul tort de huer le Président de la République, font encore plus pour détourner l’électorat britannique de s’accrocher à l’UE qu’un discours de Nigel Farage. En regardant les réactions aux événements parisiens d’hier, je me suis fait la réflexion que votre langue traduit d’ailleurs une remarquable ambiguïté. Beaucoup de vos compatriotes écrivent « Etat de droit », avec une majuscule, pour désigner ce que nous appelons rule of law, et dont la bonne traduction est état de droit. Cela en dit beaucoup sur votre rapport à la loi et à l’Etat. Nous pensons que le droit précède l’Etat. Vos Jacobins, et ils sont nombreux, pensent que l’Etat dit le droit. En fait, s’il fallait être plus complet dans l’analyse, il faudrait préciser que le droit naturel précède le droit positif, qui n’en est qu’une explicitation. Charge à l’Etat de protéger les sujets du droits. Tout le monde, chez nous n’adhérerait pas à l’idée qu’il existe un droit naturel mais il reste qu’il existe une énorme différence entre l’idée que le droit est issu d’un débat au sein de la société - vison de la gauche britannique - et le fait d’en confier l’élaboration à l’Etat. Entre un nominaliste britannique et un nominaliste français (ou allemand), je choisirai toujours mon compatriote - j’ai l’espoir de le ramener un jour à la saine vision du droit positif comme élucidation d’un droit naturel préexistant. Alors que je ne saurai convertir Emmanuel Macron à l’idée du droit naturel car je ne pourrai jamais le convaincre, même, que le droit positif jaillit d’un débat entre des interprétations différentes. 
 
C’est bien ce qui se passe chez nous: le débat sur le Brexit est réel et approfondi. Oui, il a été perdu un temps fou! Oui Theresa May aura été d’une grande lâcheté, pour finir, alors qu’elle pouvait signer un accord avec l’Union Européenne en négociant fermement sur le backstop. Oui, il y a eu bien des traîtres de mélodrame dans notre parlement, à commencer par John Bercow, le Speaker. Oui certains de nos ministres et de nos hauts-fonctionnaires ont clairement essayé de saboter le Brexit. Mais nous allons être sauvés par notre culture de l’état de droit et du débat, notre capacité à « parlementer ». Regardez comme notre peuple a accepté ces élections européennes imposées par l’incurie de Theresa May. Il y est allé massivement et il a fait connaître son point de vue: le parti du Brexit y est arrivé en tête. L’avantage du libre débat, c’est qu’au bout d’un moment ce sont les arguments qui ont le plus de fond qui l’emportent. Nous sentons bien, en ce moment, que beaucoup de Remainers se disent qu’ils ont toutes les raisons de se rallier au Brexit. Et Jeremy Corbyn vient de monter dans le train qui mène vers l’insignifiance politique: en se ralliant à l’idée d’un second référendum, il va perdre, indiquent les sondages, entre un quart et un tiers de son électorat, qui ira soit chez Nigel Farage soit chez Boris Johnson si ce dernier tient ses promesses. Je comprends bien que Jeremy Corbyn, de plus en plus empêtré dans l’antisémitisme gauchiste d’une partie du Labour, et de son proche entourage, se dise qu’il veut donner des gages à l’establishment. Mais cet homme, dont on avait pu penser, à l’été 2017, qu’il deviendrait le bon génie de Theresa May, la mettant positivement sous pression pour réaliser le brexit, révèle de plus en plus clairement sa nature d’ectoplasme politique. 
 
Alors, oui, Boris se rapproche lentement mais sûrement de Downing Street. Il devrait s’y installer dans quelques jours. Les grandes manoeuvres ont commencé chez les ministres Remainer: Amber Rudd dit désormais qu’elle accepte qu’un No Deal fasse partie de l’arsenal de négociation de la Grande-Bretagne; elle veut rester dans un gouvernement Johnson. Philipp Hammond continue à jouer les épouvantails: il s’accroche à l’idée qu’un No Deal Brexit coûterait très cher et il a bien l’intention de faire pression sur le nouveau gouvernement quand il aura quitté son poste de Chancelier de l’Echiquier. Peut-être Boris devrait-il le nommer ambassadeur à Washington, comme Churchill avait fait avec le plus virulent des appeasers, Lord Halifax, puisque le poste est vacant, désormais, depuis la démission de Sir Kim Darroch !  Mon cher ami, vous aurez suivi l’extraordinaire feuilleton, qui prouve que le Brexit est en train d’entrer dans les moeurs de l’establishment, si j’ose dire. Isabel Oakeshott, la journaliste qui a publié les e-mails où l’ambassadeur de Sa Gracieuse Majesté insultait le président américain, a une liaison avec Richard Tice, l’un des proches de Nigel Farage. De là à imaginer que le Brexit Party ait des partisans cachés au Foreign Office, qui auraient permis de faire fuiter les e-mails. Voilà un bon point de départ pour un roman de mon ami Robert Harris ! Plus sérieusement, lorsque Richard Tice réclame la nomination d’un businessman favorable au Brexit pour faire avancer la cause d’un accord de libre—échange avec les USA, ce n’est pas le fond de l’argument, qu’on lui reproche, c’est le fait qu’il puisse ainsi pousser sa propre candidature ! 
 
Nous voilà confrontés, mon cher ami, à l’ambiguïté du conservatisme britannique: il est tellement pro-business qu’il en oublie quelquefois que sa raison d’être est de défendre la cause britannique. Mais il est tellement pro-business, qu’il permet aux souverainistes de ce côté-ci de la Manche, de voir leur cause aboutir, à la différence des vôtres, qui n’arrivent pas à surmonter l’opposition entre euro-mondialistes et nationalistes. 
 
Bien fidèlement à vous 
 
Benjamin Disraëli

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