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Ne faut-il pas être sourd, aveugle et manchot pour ne pas comprendre tout ce que le livre électronique peut apporter à une œuvre littéraire ?
Ne faut-il pas être sourd, aveugle et manchot pour ne pas comprendre tout ce que le livre électronique peut apporter à une œuvre littéraire ?
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Les blogs littéraires et les livres numériques vont-ils sauver la littérature française ?

Les nouvelles manières de consommer des livres sont souvent décriées. Pourtant, Natacha Braque affirme que ces supports modernes sont le futur de la littérature. Extraits de "Rivegauchez-vous" (2/2).

Natacha  Braque

Natacha Braque

Natacha Braque est une auteure sous pseudonyme. Elle a écrit le pamphlet "Rivegauchez-vous" aux éditions de l'Opportun.

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Les blogs littéraires d’abord

Ras le bol de lire ou d’entendre, ça et là, que les blogs n’ont rien à dire. Je crois savoir de quoi je parle puisque j’en tiens un moi-même, auquel je confie tous les jours ce que j’ai de plus précieux : mes colères, mes amours et mes indignations. J’y poste aussi des photos, quand, après une longue session d’écri­ture, je me transforme en reporter intime de mes vagabondages métropoliens. Incognita, je fais alors de longues virées buisson­nières entre le Boul’mich et les quais. Je pousse même parfois jusqu’à la rive droite dont j’aime respirer l’air : plus dense, plus piquant, avec, déjà, je ne sais quoi d’un peu provincial.

Au cours de ces randonnées solitaires, je prends souvent des photos que j’offre ensuite gracieusement aux visiteurs de mon blog. Car, n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas surtout cela, Internet ? La gratuité, le partage, la communion. La liberté de se dire ! Essayez donc de faire publier un journal intime avec vos photos personnelles et l’on vous rétorquera que le modèle économique de l’édition traditionnelle ne le permet pas (sic). Qu’ils crèvent donc avec leurs bilans prévisionnels. Nous irons nous faire voir ailleurs !

À propos de ces photos personnelles que je mets en ligne dans mon blog, cette anecdote. Un soir d’été, je faisais les cent pas en réfléchissant à voix haute devant la librairie Tschann1 (même si je ne suis pas toujours d’accord avec les vitrines de leurs vendeurs, je les respecte car ce sont de belles personnes plutôt intègres). À cette époque, je venais de publier Défrois­ser la couette, premier volet d’une série rédigée en « écriture blanche », un nouveau concept de peinture intimiste a minima dont j’allais devoir exposer les principes dans un journal faisant autorité. J’hésitais encore entre plusieurs organes de presse lorsque, tout absorbée dans mes pensées, je me heurtai à un corps impatient que je n’avais pas vu arriver. En levant les yeux, je reconnus aussitôt le visage grave de Josyane Savigneau. Elle était, à cette époque, critique de référence dans un grand journal du soir.

— Natacha…, me dit-elle.

— Josyane…, lui répondis-je, bouleversée par ce signe du destin.

— Natacha…, répéta-t-elle

— Tu as lu mon dernier bouquin ? demandai-je.

— Plutôt deux fois qu’une.

— Alors ?

— Natacha…

— Josyane…

Je sentais mon sang battre la chamade à mes tempes brûlantes.

— Je t’écoute…, trouvai-je la force de murmurer.

Elle éclata soudain d’un rire strident, faisant fuir le troupeau de touristes qui nous observaient.

— T’es trop conne : j’ai adoré ! Tes histoires d’autopsie de destins avortés, disséqués et vidangés de leurs humeurs, c’est à la fois insoutenable et obscène.

— Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir ?

— Pourquoi voudrais-je te faire plaisir ? Tu n’es même pas chez Fayard.

J’eus envie de me jeter dans ses bras pour que nous dansions ensemble une valse chamanique et propitiatoire, mais je m’abs­tins et sortis mon petit Nikon de mon sac. Clic, clac. Merci Josyane. Et c’est ainsi que je pus partager sur la grande Toile mondiale le souvenir d’une brève rencontre parisienne, privée certes, mais qui put ainsi toucher le monde entier.

Les livres numériques ensuite

Ne faut-il pas être sourd, aveugle et manchot pour ne pas comprendre tout ce que le livre électronique peut apporter à une œuvre littéraire ?

Commençons par les classiques vieillissants. Comment ne pas voir que des chefs-d’œuvre réputés ennuyeux peuvent soudain se trouver rajeunis par l’ajout de nouvelles fonctionna­lités : liens hypertextes, photos, vidéos, add-ons… ? Il est par exemple désormais techniquement possible de lire du Borges en écoutant du tango, de remettre dans l’ordre Finnegans Wake ou de générer une fin alternative à La Vie sexuelle de Catherine M. Et déjà, les ingénieurs travaillent sur la possibilité d’insérer des commentaires (comme : « Natacha Braque likes this para­graph ») à partager en temps réel avec tous les autres lecteurs du même livre. Au nom de quel conservatisme et de quelle idée bourgeoise de la littérature faudrait-il refuser ces avancées ?

Pour ce qui est de la littérature parisienne vivante, disons-le tout net : non, Google n’est pas l’ennemi de Christine Angot. Google maximalise le lectorat potentiel de Angot en lui permettant d’atteindre, 24 h/24, partout dans le monde, des civilisations moins avancées que la nôtre qui en sont encore au roman tradi voire au conte sous les baobabs. Et non encore, le kindle d’Amazon, n’a rien de personnel contre Quignard. Il en propose simplement une lecture plus intuitive, plus tactile, plus adaptée aux rythmes contemporains. Essayez donc, avec un livre en papier, d’aller directement aux passages olé-olé dans Le Sexe et l’Effroi… Ou de twitter une phrase des Solidarités mystérieuses. Bon courage.

Alors oui, Twitter sera bientôt un prescripteur aussi impor­tant pour nous que Les Inrocks et non, le livre numérique n’est pas notre ennemi, mais il pourrait bien devenir notre sauveur. Face à la baisse inexorable du temps consacré à la lecture, pour­quoi ne pas profiter de la diffusion de masse que permettent ces supports modernes et accessibles à tous pour distribuer nos livres sur les liseuses, tablettes et autres Smartphones ? Bien entendu, il faudrait pour cela que les pouvoirs publics nous soutiennent en préachetant massivement nos œuvres. Au prin­temps dernier, profitant du renouveau politique, nous avons remis au président de la République un projet de loi qui va dans ce sens. Depuis, nous attendons…

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Extrait de "Rivegauchez-vous" aux éditions de l'Opportun (23 août 2012)

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