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Beyoncé et Madonna se présentent comme les féministes des temps modernes. Mais le sont-elles vraiment ?
Beyoncé et Madonna se présentent comme les féministes des temps modernes. Mais le sont-elles vraiment ?
©Reuters

Run the world (Girls)

Beyoncé, Madonna and cie : guerrières ou plaies du féminisme ?

Beyoncé déclare dans le dernier numéro du Vogue américain être une "féministe moderne". Une déclaration bien loin de l'hypersexualisation de son corps.

Elodie Mielczareck - Sophie Bramly - Marie-Hélène Bourcier

Elodie Mielczareck - Sophie Bramly - Marie-Hélène Bourcier


Elodie Mielczareck
 est spécialiste de l'analyse des signes et codes de la communication publicitaire et politique.Elle travaille au sein d'agences d'identité visuelle et d'instituts qualitatifs. Elle enseigne en BTS Communication Visuelle et anime un blog spécialisé en sémiologie : www.sciigno.net

Sophie Bramly  est créatrice d'un site  d'un site destiné à éveiller ou combler la sexualité féminine, Second Sexe, et ancienne productrice chez MTV. Elle est aussi mère de deux enfants. Elle réalise actuellement un documentaire sur les femmes pour Arte, "De dominées à dominantes". 

Marie-Hélène Bourcier est sociologue à l'Université de Lille 3 où elle enseigne les cultural studies et les gender studies. Son dernier ouvrage, Comprendre le féminisme est paru aux éditions Max Milo en 2012.  Elle est également éditorialiste et chroniqueuse radio sur la RTBF pour l'émission Bang Bang, le magazine des genres. 

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Atlantico : Interviewée dans le dernier numéro du Vogue américain, Beyoncé déclare être une "féministe moderne". Elle et ses consoeurs Rihanna, Madonna, etc., utilisent les codes de la séduction tout en affirmant des valeurs féministes. Mais n’est-il pas contradictoire de prétendre défendre le droit des femmes, de se revendiquer féministe, et d'afficher en même temps une image sexy et hypersexualisée du corps de la femme ? 

Marie-Hélène Bourcier : Le féminisme ne se résume pas à une politique d’égalité des droits, qui est juste un courant réformiste plus visible que les autres. Le récent débat sur le mariage pour tous en France renforce cette idée que la seule manière de faire de la politique sexuelle ou des genres, c’est les droits. C’est inexact et ça ne marche pas très bien, si l’on en juge par l’efficacité des différentes lois visant à promouvoir l’égalité. Le féminisme institutionnel masque le fait que le féminisme a été et reste une révolution personnelle et sexuelle. 

Cette culture populaire permet de contrer l’objectivation non consensuelle du corps des femmes. Les femmes ne naissent ni hypersexuelles, ni salopes, putes ou vierges. L’hypersexualisation ne vient pas de nulle part. L’hystérie dont elle est une variante est une invention du discours masculin pathologisant dont on connaît la généalogie. Au XIXème siècle, la femme hystérique est une production du discours médical que Charcot va s’employer à visualiser à l’hôpital de la Salpêtrière avec tout un arsenal. L’hypersexualisation des femmes de couleur, assimilées à des animaux est un classique des discours racistes et exotisant de l’impérialisme occidental. Une grande partie des clips de Beyoncé reprennent ces stéréotypes sexistes et racistes en toute connaissance de cause. Mais ce qui change, c’est qui représente qui.

L’un des objectifs du féminisme est de se réapproprier son corps et sa sexualité, de l’explorer ou de la réinventer, de pouvoir affirmer une sexualité agressive, puissante, sans passer pour des salopes. Et il n’y a pas que les visuels, il suffit d’écouter les paroles des tubes de Beyoncé ou de Queen Latifa pour comprendre qu’on est loin de la femme passive et lascive, qui plus est dans l’environnement macho du rap ou du R&B : le clip Run the world (Girls) de Beyoncé met en scène une armée de filles qui fait face à une bande d’hommes et tourne en dérision les fétiches exotiques de la femme tigresse ou de la femme en cage. Le message est clair : c’est nous qui décidons, en porte-jarretelles ou en string, avec ou sans flingue. Les vraies James Bond Girls de la féminité, en somme ce sont elles et ce sont elles qui écrivent le scénario. 

Elodie Mielczareck : Ces artistes sont le reflet de notre société patriarcale. Elles existent à travers leur corps, un corps travaillé pour correspondre et répondre aux attentes masculines. C'est ce qu'expliquait parfaitement bien Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe l'accessoirisation du corps féminin (talons, ongles, etc.) ne naît pas d'un besoin impérieux des femmes qui se sentiraient mieux ainsi - au contraire, ces accessoires empêchent le mouvement du corps dans l'espace (avec des talons, vous ne pouvez pas courir) ou l'agissement du corps sur l'espace (avec des ongles longs il est plus difficile d'attraper des objets). L'accessoirisation du corps féminin et sa mise en scène dans l'espace public (maquillage, habits, posture) correspond à une projection masculine. Le système publicitaire et idéologique est arrivé à convaincre les femmes qu'elles se sentiraient mieux, plus belles pour elles-mêmes, en utilisant tels ou tels types de produits. En réalité, elles n'existent qu'à travers le regard de l'autre, et non le leur. C'est cela que dénonce le féminisme. Le féminisme revendique la capacité des femmes à exister en elles-mêmes et pour elles-mêmes.

Sophie Bramly : L’endroit où la femme a été prisonnière a justement été son corps, dont elle n’a pas disposé pendant des siècles. Arriver aujourd’hui, par l’affichage d’un corps dont elles disposent comme elles veulent et dont elles font ce qu’elles veulent est une revendication de liberté pour ces chanteuses. C’est le corps qui pose problème, on l’a encore vu récemment, lorsqu’une Tunisienne a voulu rejoindre les Femen : elle a immédiatement été menacée de mort par des extrémistes pour avoir montré ses seins. Cela prouve bien que l’enferment des femmes se trouve avant tout dans leur corps.

L’afficher avec une telle puissance sexuelle comme le font certaines chanteuses aujourd’hui, c’est ce qui participe le mieux à ce que les américains appellent «l’empowerment», ce pouvoir qui se prend et qui renforce l’individu. Ces chanteuses ont des corps puissants, massifs, solides, musclés, très loin des corps de brindilles des années 60 et du début de la libération sexuelle. Le corps féminin est un instrument de puissance, qui a, en plus, l'ambiguïté de ses organes génitaux : le corps féminin sert à la fois à la gestation et au plaisir. On peut montrer son sein pour allaiter son enfant mais pas sur scène, ce qui paraît totalement arbitraire.

Est-il possible de dépasser cette contradiction ?

Marie-Hélène Bourcier : La contradiction se situe plutôt dans l’injonction contradictoire qui est faite aux femmes d’être sexy et de passer pour des salopes quand elles le sont. Ce qui revient à rester prisonnières du contrôle  masculin sur la sexualité féminine et sur la féminité comme genre. Beyoncé et Madonna la résolvent en surjouant la féminité.  Il n’y a pas de contradiction entre féminisme et sexualité dans une perspective féministe.

Certes, on peut penser que toutes les filles n’ont pas à ressembler à Beyoncé ou Madonna mais elles posent un problème que se posent beaucoup de femmes. On peut dire qu’il existe bien d’autre registres de féminité. Mais les expressions fortes et alternatives de la féminité sont très bridées en France et ce champ est abandonné par un féminisme français particulièrement pas sexy et très victimisant. Vous regardez le clip de Beyoncé « Run the world (Girls) », vous êtes gonflée à bloc, d’autant que l’on sait que le intentions de Beyoncé sont féministes puisqu’elle le dit elle-même. Vous allez à la cérémonie de clôture du festival international de femmes de Créteil, vous avez envie de vous jeter par la fenêtre.

Elodie Mielczareck : Il est contradictoire que ces artistes se revendiquent d'un quelconque féminisme puisqu'elles n'existent qu'à travers un corps calibré et construit pour répondre à des fantasmes masculins. Qu'elles soient indépendantes financièrement, socialement, etc., n'en fait pas pour autant des féministes. Elles sont juste un marqueur potentiel de l'évolution de la femme dans notre société. Le féminisme, qui ne peut-être un féminisme markété, fait sauter les lignes. Ces artistes suivent les lignes toutes tracées pour tirer leur épingle du jeu.

Pour dépasser cette contradiction, il me semble intéressant de regarder ce qu'il se passe actuellement. De façon sporadique, on assise à une redéfinition des genres : de plus en plus de femmes hyper musclées sont visibles dans les médias et dans la publicité, notamment celle de MAC qui dernièrement met en scène un corps féminin musclé à l'extrême dans une robe en cuir. Ces manifestations rendent visibles l'évolution du genre féminin. De façon ouverte, ce corps revendique la force, l'accessibilité au pouvoir, la capacité d'en découdre. Pour la première fois, le corps féminin empiète sur un domaine jusque-là réservé aux hommes. 

En même temps que des divas sexys, ces femmes-là sont toutes de redoutables femmes d'affaires. Alors que l'égalité salariale est loin d'être une réalité dans tous les pays, ne serait-ce pas là la véritable affirmation de leur puissance ? 

Marie-Hélène Bourcier : Bien sûr. Non seulement elles ont gagné leur indépendance financière mais elles inversent la tendance qui voulaient que les femmes de talent et notamment celles qui « jouaient de leur séduction » et qui « travaillent avec leur corps » ne pouvaient pas le faire sans mac au sens large du terme.

Elodie Mielczareck : Ces femmes ont compris les règles du jeu. Elles ont utilisé leurs corps comme arme de réussite sociale et financière, en suivant les codes imposés par nos sociétés patriarcales, en allant jusqu'à une certaine forme d'extrémisme dans le calibrage et la maîtrise de ce corps qui ne doit pas bouger pour correspondre au mieux aux fantasmes masculins (sport à outrance, régimes, chirurgie esthétique, etc.). Leur réussite est une conséquence, non le résultat, d'un engagement moral. Elles n'ont pas fait bouger les lignes. Elles sont juste des icônes de la société de consommation patriarcale.   

Sophie Bramly : Pendant des millénaires, la femme était tenue éloignée de la vie sociale, étant confinée à l’espace de sa maison. Simone de Beauvoir disait que la première chose indispensable aux femmes était leur indépendance économique, et que la question du désir se poserait après. Tina Turner, bien avant Madonna, a réussi par la force des poignets et par son corps puissant à se libérer de son mari violent et à bâtir un empire musical, et par cette réussite financière elle est donc forcément un exemple. Cependant, la crise économique est une catastrophe pour les femmes. On assiste à une remise en cause des avancées de leurs droits, on remet en cause l’avortement dans certains pays : cela envoie des signaux contradictoires et rétrogrades de la condition féminine.

Peuvent-elles se perdre au milieu de leurs revendications ? Quels sont les dangers ou les limites de ce comportement? 

Elodie Mielczareck : Elles sont déjà perdues dans leur revendication ! Le féminisme ce n'est pas suivre les lignes du modèle imposé par le patriarcat, au contraire, c'est vouloir lui échapper. Elles sont donc déjà prisonnière de leur propre modèle : elles sont condamnées à martyriser leur corps jusqu'à la fin pour continuer à être un corps-fantasme et non pas un corps-déchu. Cette dichotomie est difficilement franchissable. On le voit notamment avec Brigitte Bardot, encore actuellement raillée parce qu'elle a décidé de s'affranchir de cette voie-là.

Sophie Bramly : Pas vraiment. D’ailleurs, on voit que les carrières des femmes dans le monde musical durent bien plus longtemps que celle des hommes, en particulier dans la pop musique. Elles prennent la place des hommes de manière très curieuse. Dans le domaine musical, il y a très peu d’hommes visibles actuellement : ce sont soit des chanteurs de l’ancienne génération, celle des années 70, soit des chanteurs type Justin Bieber qui sont des produits consommables et jetables. Visiblement, les chanteuses ont beaucoup de choses à dire aux femmes et aux hommes qui achètent leurs disques.

Finalement, rendent-elles service à la cause des femmes actuelles ?  Ces stars-là permettent-elles de moderniser le féminisme, de proposer une forme de militantisme moderne, comme le revendique notamment le groupe des Femen ? 

Marie-Hélène Bourcier : Les Femen et les stars dont nous parlons savent très bien où elles vont. La différence est que les Femen font courir beaucoup plus de risques que Beyoncé aux bébés féministes, aux femmes et aux féministes. Leur forme de féminisme viral irresponsable fait courir des risques inconsidérés à des féministes contestataires isolées. Elles semblent avoir tout oublié des techniques de base de la désobéissance civile qu’elles prétendent pratiquer en embrigadant des jeunes filles dans des manifestations pour faire le buzz. Certes, elles jouent sur la valeur centrale du féminisme qui est l’empowerment des femmes et une forme de sexyness, notamment dans leur performances contestataires. Mais leur agenda anti-pute islamophobe pour ne pas dire raciste est excluant et victimisant. Il trie les femmes. Il est étrange de voir des féministes si globe-trotter nier l’existence des féministes islamiques et des sex workers féministes, bref de refuser des formes de coalition féministes.

Les Femen reproduisent un geste colonial qui a connu bien des précédents dans le féminisme occidental. De ce point de vue, elles ne sont pas plus modernes : elles vident les techniques féministes de leur substance et prônent des valeurs conservatrices et réactionnaires. Les Femen sont une armée dont on ne connaît pas le capitaine. Les femmes a fortiori les féministes n’ont pas besoin d’être enrôlées. La forme d’affirmation culturelle et d’activisme féministe que distillent Beyoncé ou Madonna est l’une des grandes forces de fond du féminisme. Non seulement parce qu’elles atteignent un très large public mais aussi parce que la vocation du féminisme est de se demander quelle femme on veut devenir, quelle féminité ou quelle masculinité nous intéresse. Pas simplement de s’ériger contre. 

Elodie Mielczareck : Concernant les Femen, c'est totalement différent. Leur méthode est la mise en scène du corps nu féminin - dont l'emblème le plus marquant est la poitrine - au sein de l'espace public. Mais ce corps n'est pas mis en scène de façon normative, ce n'est pas un corps contrôlé, millimétré, calibré pour rentrer dans un abri-bus ou une affiche de publicité. Ce que revendiquent les Femen, c'est un corps-libre, autonome, non asservi. Leur arme, c'est justement d'utiliser ce par quoi les femmes existent actuellement dans notre société et de le détourner, c'est-à-dire d'en faire un corps-unique, un corps-être, en totale opposition au corps standard publicitaire . Là où se mouvement pose question, c'est dans le résultat des actions : seuls les corps correspondant aux canons esthétiques sont visibles dans les médias -notamment celui d'Inna, chevelure blonde, yeux clairs, corps mince et svelte, poitrine rebondie - pire, la cause des Femen n'est connue que parce que ce corps correspond à ces canons esthétiques. C'est problématique. Il n'empêche, c'est un des premiers mouvements féministes à connaître une ampleur mondiale !

Donc ce ne sont pas encore les bonnes raisons mais, au moins, peut-on penser qu'elles font parler du féminisme et réinterrogent la place du corps féminin au sein de l'espace public qui est en définitive un espace public masculin. Une femme, si elle est dans l'espace public, c'est nécessairement pour se rendre d'un point A à un point B, sinon, c'est une traînée - mot qui n'a pas son homologue masculin dans la langue française.

 Sophie Bramly : Toute femme dont la réussite professionnelle est visible et qui est capable d’afficher le bien-être que cela lui procure fait partie d’un processus vertueux. Il est très difficile de définir ce qu’est le féminisme aujourd’hui en France. Dans d’autres pays du monde, les femmes sont incroyablement actives et visibles. Ici, on peut s’étonner du manque de visibilité et du manque de messages. Il est curieux que dans un pays qui se revendique toujours comme celui de la liberté et de l’égalité le mouvement soit si timoré. 

                                                                                                                                                                                                                                             Propos recueillis par Juliette Mickiewicz 

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