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La ministre de la Justice Christiane Taubira a brandi lors d'une conférence de presse des lettres que lui ont adressé des magistrats sur les écoutes faites sur Nicolas Sarkozy.
La ministre de la Justice Christiane Taubira a brandi lors d'une conférence de presse des lettres que lui ont adressé des magistrats sur les écoutes faites sur Nicolas Sarkozy.
©Reuters

Experts à Miami, amateurs à Paris

Autopsie d'un naufrage : comment le gouvernement a réussi à gâcher une occasion en or pour la gauche à 10 jours des municipales

En quelques jours, des erreurs de communication ont transformé une situation difficile pour l'entourage de Nicolas Sarkozy en véritable crise politique pour la gauche. La faute à un manque total de coordination.

Atlantico : La ministre de la Justice Christiane Taubira a brandi lors d'une conférence de presse des lettres que lui ont adressé des magistrats sur les écoutes faites sur Nicolas Sarkozy. Ces courriers ont été reçus avant son intervention au JT où elle prétendait ne pas être au courant (alors qu'elle y était légalement autorisée). Comment une telle erreur a-t-elle pu passer outre la vigilance des services de communication ?

Philippe Moreau Chevrolet : Christiane Taubira est un électron libre. C'est un avantage pour le gouvernement parfois car elle a pu mener le combat pour le Mariage pour tous à la place de François Hollande, elle a même tout pris sur elle pour une des rares choses que les Français retiennent du Président. Mais ce côté électron libre a un revers : elle est impulsive. Elle peut donc aller dans une conférence de presse sans forcément consulter ses conseillers. Je pense donc qu'elle a fait exactement comme elle a voulu avec son timing, sans consulter personne. C'est comme cela que la plupart des ministres de ce gouvernement fonctionnent : souvent énarques, ils pensent savoir "comment ça marche". Or la communication, c'est évidemment un métier…

Jean-Luc Mano : Dans ce type de situation, il peut y avoir des moments de panique, et la panique en communication est très mauvaise conseillère. Quand vous ne gérez pas le début d'une affaire, vous êtes pris par un sentiment d'affolement et de crainte des conséquences, et les couacs s'enchaînent. C'est exactement ce qui se passe sous nos yeux. De toute façon, il n'y a pas actuellement de communication gouvernementale, il y a des communications ministérielles qui ne sont pas coordonnées. Et dans une situation de crise, il faut un immense entraînement pour faire face. Mais ces erreurs auraient pu être faites par d'autres, il n'y a pas de propension génétique à droite ou à gauche à ce type d'erreurs. Par contre la gauche a tendance à une affirmation de son observance de la morale, donc, forcément, c'est toujours plus pénalisant de se retrouver dans une situation où ces règles ont pu être entachées. 

Alors que Christiane Taubira se défendait d'être au courant de quoi que ce soit lors du JT du lundi 10 mars, le mardi 11 mars Jean-Marc Ayrault affirmait le contraire le lendemain. Faut-il croire à l'erreur accidentelle ? Comment analyser ce double discours ?

Philippe Moreau Chevrolet : Il y a chez les membres de ce gouvernement le "complexe du bon élève". Ils pensent que s'ils font les choses bien, les gens vont le voir et qu'ils vont être récompensés. Or les choses ne marchent évidemment pas comme cela dans la réalité. Résultat : dès qu'ils sont attaqués, ils se mettent immédiatement sur la défensive, en voulant montrer leur bonne foi. Donc au lieu d'aborder les choses de manière professionnelle en faisant la part des choses (et donc en continuant de pilonner Sarkozy), ils veulent se justifier sur des détails. Ayrault va donc rattraper une approximation (ou un mensonge !) de Taubira, en même temps qu'il joue son image d'ailleurs, et comme il ne travaille pas sa communication, il empire les choses. Pour moi, c'est plus une maladresse que du machiavélisme.  

Jean-Luc Mano : Il y a eu une stratégie de dénégation totale de la Garde des Sceaux, et quand le Premier ministre va à la télévision le lendemain, il sait que plusieurs journaux ont des éléments mettant en cause cette thèse. Et il n'est pas sans savoir que ces éléments probants existent. Il a le choix entre jouer la solidarité absolue – en risquant d'être taxé lui aussi de menteur – et la distanciation. Il a choisi la distanciation.

Manuel Valls annonçait aussi ne pas être au courant des écoutes et avoir appris cela "dans les journaux", ce qui semble très peu crédible, en plus de donner une image assez mauvaise si cela était vrai. Comment le ministre a-t-il pu prendre un tel contre-pied de son image ?

Philippe Moreau Chevrolet : Toute cette séquence va rappeler l'affaire Cahuzac avec les questions "qui est au courant de quoi ?" et surtout, "peut-on être compétent quand on n'est pas au courant d'une affaire aussi grave ?" Et la position de Valls n'est pas tenable, entre passer pour un incompétent ou un menteur. Je pense qu'il essaie de se protéger à tout prix, dans une logique individualiste, qui est la même que celle de tous les ministres, d'ailleurs. Il n'y a pas de solidarité gouvernementale.   

Jean-Luc Mano : Dans cette affaire il n'y a que des coups à prendre. Il a le choix entre la peste et le choléra. La peste, c'est dire "bien sûr j'étais au courant" et donc contredire ce qui était annoncé précédemment, le choléra, c'est affirmer "je n'ai rien vu, on ne m'avertit de rien". Son point fort à l'heure où nous parlons, c'est que rien ne vient infirmer sa position, si ce n'est le scepticisme de l'opinion et l'ironie de la presse. Sa thèse, confirmée par le directeur général de la police, tient, et c'est pour l'instant celui qui s'en sort le mieux. Il évite ce qu'il y a de pire dans ce genre d'affaire qui consiste à déclarer quelque chose et à voir les preuves de l'inverse le lendemain dans les journaux. Christiane Taubira est donc dans une situation bien pire que Manuel Valls.  

Alors que la séquence s'annonçait facile d'accès pour le gouvernement, et que l'affaire pouvait  nuire à un possible retour de Nicolas Sarkozy, la communication a été catastrophique et la dynamique est en train de se retourner. Est-ce un aveu d'incompétence collective des communicants et des ministres ? Comment ont-ils pu arriver à un tel "plantage" ?

Philippe Moreau Chevrolet : Sous un autre président que François Hollande, on parlerait ouvertement de démission et il y aurait des sanctions. Il faut bien comprendre que ce n'est pas qu'une affaire d'individus faisant des erreurs, c'est un véritable système de communication qui n'est pas professionnel. On est face à des amateurs qui pensent savoir faire, mais ne savent en fait pas. Il n'y aucune harmonisation par le haut de la communication, et pas de concertation entre les ministres avant les prises de parole. Et même si certains communicants sont des professionnels, d'autres sont à l'origine des militants et n'ont pas l'expérience de la communication en cas de crise. A l'époque de Nicolas Sarkozy, il y avait un pouvoir central fort qui disciplinait des ministres, même s'il y a eu des couacs aussi, notamment au début, en phase d'apprentissage. Actuellement, on n'est plus dans l'apprentissage, on est dans la faute.

Jean-Luc Mano : Il y a eu une très mauvaise appréciation de l'affaire. Le gouvernement s'est frotté les mains trop vite face à l'effet d'aubaine de cette affaire quelques jours avant des municipales qui s'annoncent difficiles et un président largement sous la cote d'alerte dans les sondages. Et il y a toujours un risque à vouloir surfer sur la "bonne nouvelle". L'enthousiasme – comme la panique – est un autre mauvais conseiller. De plus, personne ne sait comment l'opinion va réagir à cette affaire : y aura-t-il un réflexe de "trop, c'est trop" ? La thèse de l'acharnement sur Nicolas Sarkozy triomphera-t-elle ? Ou au contraire celle de sa possible culpabilité ? En tout cas, il faut bien reconnaître que, dans le cas présent, on est dans une logique globale d'amateurisme où il n'y a pas de chef qui dirige. Et l'absence de chef en politique se traduit toujours par un problème de coordination chez les communicants. Cependant, vu la qualité globale des conseils qui ont été donnés, espérons qu'ils n'ont pas été surfacturés…

Propos recueillis par Damien Durand

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