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1 Français sur 5 organise ses obsèques de son vivant en souscrivant à un contrat obsèques.
1 Français sur 5 organise ses obsèques de son vivant en souscrivant à un contrat obsèques.
©Reuters

Six pieds sous terre (ou pas d'ailleurs)

Au village, au bled ou dispersé au vent : ce que les choix d'enterrement des Français disent de l'état de la société

Les caractéristiques de la vie moderne, exode urbain ou éclatement géographique des familles, complexifient parfois le choix du lieu d'inhumation. Certains préfèrent se faire enterrer dans leur village d'enfance comme François Mitterrand, d'autres dans leur lieu de résidence comme Charles de Gaulle.

Damien Le Guay

Damien Le Guay

Philosophe et critique littéraire, Damien Le Guay est l'auteur de plusieurs livres, notamment de La mort en cendres (Editions le Cerf) et La face cachée d'Halloween (Editions le Cerf).

Il est maître de conférences à l'École des hautes études commerciales (HEC), à l'IRCOM d'Angers, et président du Comité national d'éthique du funéraire.

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Atlantico : Le lieu d’inhumation est un choix crucial en fin de vie. Près de son lieu d’habitation, dans la ville de son enfance, à l’étranger : où et comment les Français se font-ils enterrer ? Quel rapport entretiennent-ils avec ce rite ?

Damien Le Guay : Tout d'abord, première remarque, la localisation ancienne, villageoise, qui concentrait au même endroit le lieu de naissance, de vie et de mort, a été perturbée par l’exode rural, l’urbanisation et l’éclatement des familles. Seconde remarque : malgré cela, au moment de la Toussaint, si 35 millions de Français se déplacent, traversent si nécessaire le pays, vont se recueillir sur « leurs » tombes et faire ce travail de « culte des morts » (qui est le mode religieux le plus ancien et le plus universel), c’est qu’existe encore, dans la psychologie de nos concitoyens, une « dernière demeure », un lieu des morts où ils iront eux-mêmes, sans doute.

Enfin, troisième remarque : s’il y a bien, comme l’a étudié dernièrement Jean-Pierre Le Goff, « la fin du village », il y a, aussi, la permanence du village mortuaire. D’une manière générale, en ce qui concerne la mort, on retrouve, à ce moment-là, ce qui fut un peu oublié ou mis entre parenthèse pendant des années comme la religion, le village, le sens des transmissions indispensables d’une génération à l’autre. Nous savons, pour nous limiter à la religion catholique, qu’entre la pratique (5-6% des Français) et la confession (65% des Français se disent catholiques), une certaine réconciliation s’opère au moment de la mort. Le nombre de catholique « pour la mort » est dix fois plus important que « ceux du dimanche ».

Qu’est-ce que le choix du lieu d’inhumation nous apprend-il sur la société française ? Existe-t-il des permanences traditionnelles françaises ?

Ce choix nous apprend qu’il y a encore un imaginaire villageois, un ancrage territorial, un endroit « plus chez soi » que dans les grandes villes. Certes l’activité est liée aux grandes métropoles (comme l’a montré Christophe Guilluy) mais la mort, elle, est encore régionale, villageoise, locale. Existe donc souvent deux lieux, deux vies superposées. Et ces deux lieux ne se réconcilient pas souvent. Deux exemples pour illustrés mon propos. Deux exemples extrêmes. Nos amis musulmans français ou de France, quand ils meurent choisissent, pour 80% d’entre eux, d’aller reposer dans leurs terres d’origines, de revenir « au pays ». S’ils vivent ici, ils choisissent d’être inhumés dans le pays de leurs enfances. Second exemple : la montée de la crémation (nous y reviendrons) est liée, sans conteste, à ces pertes de repères géographiques, à ces perturbations des boussoles mortuaires - qui indiquaient avec certitude le « dernier endroit », la « dernière demeure ». Faute de savoir où « déposer le corps » certains optent pour les cendres - plus mobiles, plus « pratiques », moins localisées.

Les lieux d’inhumation, au moment des obsèques, quand il « faut » aller « au village », dans les campagnes, là d’où l’on vient, là où reposent les grands-parents, sont l’occasion d’un pèlerinage dans le passé familial, dans la « vie d’avant ». Et dans les faire-part, il est souvent indiqué qu’après la cérémonie (qui, à 70% à une connotation religieuse), l’inhumation se fera en province et « dans l’intimité ».

Comment se font désormais enterrer les Français ? Se font-ils inhumer seul ou bien les caveaux familiaux ont-ils toujours la cote ? A combien revient le prix d’un enterrement aujourd’hui ?

Le prix des obsèques (autour de 3000-3500 euros) est conséquent. Mais n’est pas vrai de dire que la crémation est plus économique. Ajoutons aussitôt, que ce prix est d’autant plus élevé que nous sommes passés, en quarante ans, d’un modèle villageois, religieux, communal et grandement bénévole, à un modèle urbain, pour partie religieux, d’entreprises privées et soucieux de rentabilité économique. Ceci dit, réduire, comme cela se fait souvent dans les médias (comme dans l’émission « les infiltrés », sur France 2, en juin dernier), la question de l’accompagnement mortuaire à une question de prix, à des comparatifs (avec certains abus constatés) augmente l’actuel « tabou » autour de la mort - comme s’il ne fallait toujours et encore ne pas y penser, ne pas en parler, ne pas la vivre. Or, indéniablement, la grande leçon des générations passées est la suivante : la mort doit pouvoir être l’occasion de quitter ce monde et ses proches, sans esquiver les confrontations ni escamoter les moments de paroles. 

Selon la dernière étude des Pompes funèbres générales datant d'octobre 2013, plus d’un Français sur deux pense choisir la crémation plutôt que l’inhumation pour ses obsèques. Pourquoi les Français ont-ils un penchant pour la crémation aujourd’hui ? Est-ce une simple question de moyens ou ce chiffre illustre-t-il une nouvelle tendance de société ?

Pour la crémation il faut considérer que ceux qui optent pour elle, en France, souhaitent une cérémonie pauvre, un accompagnement réduit, le plus grand effacement possible. Disons-le autrement : ceux qui choisissent la crémation souhaitent ou se résignent à ce que la mort soit le moins possible un « événement », un moment hors du commun. 60 % d’entre eux, ne veulent pas « être à la charge » de leurs proches ou de la Nature. Ils ont donc l’impression d’être en trop, d’être en excès, de devoir disparaitre par avance. Cette situation inédite dans nos traditions (que je développe dans mon dernier livre : la mort en cendres, Le cerf) banalise encore d’avantage la mort et pourrait transformer le monde commun en un lieu de transit – dans lequel nous ne ferions que passer sans pouvoir et vouloir laisser de traces, d’empreintes personnelles. Il y a là un risque de rupture anthropologique manifeste. Il faut en prendre conscience. Y réfléchir tous ensemble. Lancer une alerte. Sonner le tocsin contre la banalité mortuaire. 

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