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L’Occident saura-t-il apprendre de ses erreurs ? Le modèle des pays asiatiques pourra-t-il être résilient à chaque épidémie ? 
©Jung Yeon-je / AFP

Stratégie contre le virus

Asie 1 / Europe-Etats-Unis 0 : Comment l’Occident a perdu la bataille du Covid

Comment expliquer que tant de pays occidentaux se soient autant fourvoyés dans leur gestion de la pandémie quand tant d’autres ont si bien réussi ?

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

Voir la bio »Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Atlantico : Au début de l'épidémie, pourquoi les occidentaux se sont-ils voilés la face et ont pensé que le problème était strictement asiatique comme l'a pu être le SRAS ? Y-avait-il un sentiment d'invulnérabilité de leur part ? Était-on de ce fait moins bien préparés ?

Charles Reviens : L’analyse d’un phénomène nouveau et complexe nécessite modestie et humilité même si des leçons importantes peuvent désormais être tirées un an après le lancement du premier confinement en France.

Concernant l’Asie, il faut savoir de quelle Asie on parle. L’agence statistique des Nations Unies distingue 6 blocs régionaux : Asie occidentale (proche Orient), Asie centrale, Asie du Nord (Sibérie), Asie du Sud (Inde et ses voisins), Asie de l’Est (extrême Orient) et Asie du Sud-Est. Dans la plupart des commentaires, l’Asie dont on parle se limite à l’Asie de l’Est et à l’Asie du Sud-Est et c’est ce qui va être fait dans cette contribution.

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Pour comprendre ce qui s’est passé dans la plupart des pays occidentaux, il est justement utile de passer par l’Asie du Sud et du Sud-Est pour identifier des points de différence majeurs avec les approches occidentales majoritaires déjà mentionnés dans une contribution Atlantico du 15 janvier dernier avec Sophie Boisseau du Rocher. Le premier enjeu concerne l’assimilation nettement plus forte en Asie des expériences de crises et d’épidémies virales récentes (H1N1 en 2009, SRAS en 2015) puisque ces pays ont tous connu une ou plusieurs crises sanitaires associées et donc étaient nettement plus acculturés que nous à cette question début 2020. Il y a aussi la proximité géographique et culturelle avec le foyer viral covid-19 initial chinois conduisant ses voisins à inférer très tôt la gravité d’une situation épidémique ayant pu initialement déborder une puissance globale de l’ampleur de la Chine.

D’où une réactivité et une gestion du temps en matière d’épidémie infectieuse objectivement incroyable au regard des pratiques occidentales : la Corée du Sud disposait d’un test PCR covid-19 homologué dès le 4 février 2020, les pouvoirs publics japonais avaient arrêté dès le 25 février 2020 une stratégie d’identification et de limitation des clusters, le Vietnam avait développé des tests virologiques presque immédiatement après que trois personnes revenant en janvier 2020 de Wuhan, aient été diagnostiquées comme infectées. Il s’est donc agi de réagir vite avant que la situation ne soit hors de contrôle, avec campagnes de sensibilisation rapides pour avertir de la dangerosité du virus (gestion barrières et limitation des interactions sociale), contrôles aux frontières immédiatement mis en place, utilisation d’outils numériques de supervision du développement de la pandémie.

Beaucoup des difficultés actuelles de pays occidentaux tiennent à la faible réactivité initiale souvent accompagnée d’ignorance ou de déni : plus de 107 Italiens étaient morts et bien davantage infectés avant la première mesure de contrôle, 5 000 cas confirmés en France n’ont pas conduit à différer le premier tour des élections municipales le 15 mars 2020, 250 000 personnes ont assisté au festival de Cheltenham à compter du 16 mars 2020, l’Allemagne n’a fermé ses portes que le 23 mars 2020 avec près de 30 000 cas recensés. On ne compte pas non plus les attitudes bravaches ou de déni suivies de virages à 360 degrés pour plusieurs grands leaders occidentaux, notamment Donald Trump et Boris Johnson mais également Emmanuel Macron qui allait encore au théâtre le 7 mars 2020 puis déclarait le 12 mars 2020 que la pandémie ne devait pas favoriser le repli nationaliste et qu’à ce titre le virus n’avait pas de passeport, cinq jours avant le premier confinement dont nous fêtons ce jour le premier anniversaire.

Barthélémy Courmont : S’il y avait un sentiment d’invulnérabilité, il était très déplacé, quand on voit que les Etats-Unis furent fortement affectés par le H1N1 une décennie plus tôt. Mais sans doute la crainte d’une pandémie mondiale était limitée, et comme le SRAS resta contenu en Asie, la croyance en une « régionalisation », mais pas une mondialisation de cette épidémie l’a sans doute emporté dans la perception des pouvoirs publics. On se souvient à ce titre des positions d’Agnès Buzin, alors ministre de la santé, qui se voulait (trop) rassurante. C’est cependant surtout une forme d’arrogance qui doit été ici mentionnée, et notamment contenue dans les propos de l’administration Trump, faisant rapidement état d’un « virus chinois ». Ajoutons enfin à cela que la ville de Wuhan, pourtant l’une des principales agglomérations chinoises, n’était pas aussi « connue » que Pékin ou Shanghai, et (à tort) peut-être considérée comme trop en marge de la mondialisation. La vitesse de propagation de la pandémie révéla la réalité de la mondialisation, sans doute insoupçonnée.

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Le 17 mars 2020, la France se confinait pour la première fois, emboitant le pas à l’Italie. Un an après, la menace du confinement pèse de nouveau sur l’Hexagone et celui-ci est globalement de retour en Italie. De nombreux pays européens sont soumis à des restrictions importantes et dans le même temps les pays asiatiques (et pacifique) ont pour la plupart repris une vie normale. Pourquoi pas un pays occidental n’a de bilan satisfaisant ? Même ceux qui ont réussi à gérer correctement la première vague ont été rattrapés par l’épidémie par la suite et semblent incapable de sortir de la crise ?

Charles Reviens : Si l’on regarde les résultats au niveau du nombre de morts covid-19 par unité de population, on constate que les pays d’Asie du Sud et du Sud-Est ne sont pas les seuls à avoir des taux de mortalité très faibles : c’es également le cas en Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande) mais également pour certains pays scandinaves (Finlande et Norvège).

Il y a également de très grosses différences de performances économiques par exemple sur la base des prévisions économiques les plus récentes du FMI (janvier 2021). La récession économique est particulièrement violente en Europe du Sud et au Royaume-Uni (récession historique d’une dizaine de point de PIB en 2020), beaucoup plus modérée en Allemagne et en Amérique du Nord, tandis que la Chine est la seule grande économie à avoir connu une croissance du PIB en 2020. A horizon 2022 soit trois ans après le début de la crise, la Chine aura augmenté son PIB d’un sixième tandis qu’Espagne, France, Italie et Royaume-Uni n’auront pas retrouvé leur niveau d’activité de 2019 selon le FMI.

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Concernant les principaux pays occidentaux, la situation est très différente suivant les phases de la crise. La situation et les données semblaient catastrophiques pour l’Europe du Sud, le Royaume-Uni et les Etats-Unis pendant le printemps 2020 alors que d’autres pays européens au premier rang desquels l’Allemagne mais aussi le Portugal ou la Grèce semblaient maîtriser infiniment mieux la situation. Le seconde phase (été et autonome) a vu plutôt se réaliser un alignement des performances avec la dégradation de la situation relative de l’Allemagne et une situation devenue catastrophique au Portugal.

Pour la suite domine la question des vaccins développés et agréés dans des délais incroyablement courts. Si la vaccination permet le retour au fonctionnement normal de la société, alors l’écart massif des rythmes de déploiement entre les pays anglo-saxons (vaccination effective pour tous les adultes avant l’été) et ceux de l’Union européenne peut creuser de nouveaux écarts importants de performance.

Barthélémy Courmont : On voit d’abord que les pays asiatiques n’ont pas été affectés de la même manière par la pandémie. Entre Taïwan et son bilan exceptionnel (moins de 1000 cas et 10 morts à ce jour) et l’Inde, pas le plus touché du continent, l’écart est abyssal. Les pas du Pacifique sont des cas à part, car insulaires et donc moins vulnérables et plus faciles à « fermer ». Ce sont surtout les pays d’Asie du nord-est qui affichent un bilan remarquable, d’autant qu’ils sont à la fois les plus proches du foyer épidémique, et totalement intégrés aux flux de biens et de personnes. Or, et en dépit de différences politiques profondes, ces pays sont de tradition confucéenne. Parmi les caractéristiques qui doivent être ici mentionnées figure le respect de l’autorité et des mesures gouvernementales (très peu de défiance constatée face aux mesures sanitaires pourtant lourdes), mais aussi une auto-discipline que le port très répandu du masque révélait avant la pandémie. Enfin, les pays de cette zone (Japon, Corée du Sud, Taïwan et même Chine désormais) ont immédiatement misé sur la technologie, et notamment les applications pour smartphones qui n’ont pas rencontré le même succès dans le monde occidental. Un mot enfin sur l’Asie du Sud-Est, dans laquelle on relève des différences assez prononcés du pays à l’autre, que les déséquilibres sociaux et la culture confucéenne expliquent souvent. L’écart entre Singapour et les Philippines, pour prendre un exemple, est ici très prononcé.

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Y-a-t-il une confiance réciproque plus forte entre les dirigeants dans les pays asiatiques qui aurait permis une meilleure compréhension des directives et de la nécessité de certaines mesures que n’auraient pas osé mettre en place les occidentaux ? 

Charles Reviens : Pour Sophie Boisseau du Rocher dans la contribution commune déjà citée, le respect de la collectivité, l’auto-discipline et une forme de légalisme par rapport aux décisions prises par les gouvernements sont aujourd’hui beaucoup plus puissants en Asie du Sud et du Sud-Est que dans de nombreux pays occidentaux et ces caractéristiques communes sont infiniment plus prégnantes que la nature des régimes politique avec une large spectre allant de régimes autoritaires à parti unique (Chine, Vietnam) aux démocraties (Corée du Sud, Indonésie, Japon, Philippines, Taïwan) dans cette région du monde.

On note aussi une plus grande capacité à prendre des décisions globales tandis que les processus de décision des pays occidentaux se sont fortement concentrés sur la perception individuelle de la santé, sous l’influence des conseils scientifiques et autres médecins de plateau.

Le bon sens conduit enfin à considérer que la confiance cela se construit et qu’à ce titre plusieurs leaders occidentaux ont multiplié stop & go et changements de cap, comme pour la France le fait que les masques d’abord inutiles soient devenus obligatoires ou les décisions très récentes sur le vaccin AstraZeneca. Tout cela ne peut qu’avoir des effets délétères pour la crédibilité des pouvoirs publics et le gouvernement efficace.

Barthélémy Courmont : Non, la différence avec les pays occidentaux n’est pas là. Prenons l’exemple du Japon, où Abe Shinzo, qui était Premier ministre au début de la pandémie, souffrait d’une très grande impopularité. En Corée du Sud, le président Moon Jae-in est très populaire, mais la gestion hasardeuse de la pandémie à Séoul dans les premières semaines pouvait faire craindre un désaveu, que des élections partielles organisées au printemps 2020 on démenti. À Taïwan, la présidente Tsai Ing-wen, réélue pour un second mandat en janvier 2020, a également vu sa popularité croître à la faveur de la gestion de l’épidémie et du bras de fer avec l’OMS, dont Taïwan est injustement écarté. En Chine enfin, après une période délicate, Xi Jinping a habilement récupéré à son profit la gestion de l’épidémie. Mais les critiques n’en furent pas moins sévères, en interne, et rappelons que le retour sur le devant de la scène du président chinois s’est faite au détriment du limogeage des responsables du parti dans la ville de Wigan et la province du Hubei. Peut-être les sociétés asiatiques ont-elles aujourd’hui plus confiance dans leurs dirigeants dans la gestion de cette crise que dans les pays occidentaux, mais cette confiance se gagne.

Lors d’une prochaine épidémie, l’Occident saura-t-il apprendre de ses erreurs ? Quant aux pays asiatiques, leur modèle pourra-t-il être résilient à chaque épidémie ? 

Charles Reviens : L’être humain semble avoir un besoin anthropologique de certitudes qui n’est satisfait que par des prévisions en tout genre. Mais l’analyse conduit à la plus grande prudence sur ces prévisions. Winston Churchill considérait que l’activité politique consiste à indiquer ce qui va se passer puis à expliquer ensuite de façon convaincante pourquoi ce qu’on avait indiqué comme devant se produire ne s’était par réalisé.

Pour l’avenir, il est sûr que la pandémie covid-19 ne pourra que laisser une trace profonde dans les sociétés et constituera inéluctablement une référence pour de futurs plans d’action en cas d’épidémie virale. D’où l’immense intérêt de multiples retours d’expérience et benchmarks. Mais l’adaptation aux circonstances sera de rigueur pour ne pas renouveler l’erreur française de 1940 consistant selon Marc Bloch à vouloir refaire en 1940 la guerre de 1914-18 avec les résultats que l’on connaît.

Barthélémy Courmont : Par leur gestion réussie, globalement, de la pandémie, les pays asiatiques figurent parmi les « vainqueurs » de la crise, là où les pays occidentaux sont les perdants, avec des effets sur l’économie, mais surtout l’image renvoyée dans le reste du monde. À ce titre, la « diplomatie du masque » et désormais du vaccin, dans laquelle la Chine excelle (mais les autres puissances asiatiques ne sont pas en reste), offre le spectacle d’un modèle performant et attractif, en particulier dans les sociétés en développement. Face à cela les sociétés occidentales ont perdu un crédit précieux, et il sera de fait indispensable d’apprendre de ces erreurs.

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