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Armer les Français face au changement du monde : pourquoi l’essence du macronisme oublie un pan entier  de notre nouvelle réalité
©AFP

Trou de mémoire

Armer les Français face au changement du monde : pourquoi l’essence du macronisme oublie un pan entier de notre nouvelle réalité

Dimanche soir lors de son intervention sur TF1, Emmanuel Macron est revenu sur l’ADN de sa vision pour la France :"La société change, je ne vais pas vous protéger contre ce changement, mais vous armer pour y faire face". Problème, à supposer que tout le monde bénéficie d’une formation optimale, y aura-t-il assez d’emplois pour tous ?

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : En insistant sur son binôme "libérer-protéger" lors de son discours dimanche, Emmanuel Macron a clairement défini son angle d'attaque pour ce quinquennat. Il s'agit pour lui de demander aux Français d'"accepter le changement" social et économique et de donner en retour des armes aux Français pour se défendre contre les bouleversements que ces changements impliquent. Cette intention, aussi louable soit-elle d'un point de vue micro-économique, prend-elle suffisamment en compte des grands enjeux macro-économiques tel que la robotisation et l'augmentation des emplois-non qualifiés ? Ou l'évolution de l'euro, du prix des matières premières ou encore de la nomination du remplaçant de Yellen ?

​​Nicolas Goetzmann : L'intervention du chef de l'État a pu mettre en évidence une rupture d'équilibre manifeste entre un "sur" traitement des questions microéconomiques, et une quasi absence de traitement des problématiques macroéconomiques, ce qui peut se mesurer par l'absence de toute référence à la stratégie économique européenne dans ses réponses. Pourtant, en effet, le destin économique du pays dépend avant toute autre considération du destin de la zone euro, et de la stratégie poursuivie par les européens au niveau global. Mais de cela, il n'a pas été question. Ce qui en fait de cette interview une intervention hors sol.

Ainsi, lorsque l'on parle de chômage sans même évoquer la problématique de la politique monétaire, il est peu probable d'obtenir un résultat satisfaisant. Et comme cela est indiqué dans votre question, le niveau de l'euro, qui dépend de la politique de la BCE, peut effacer en quelques minutes les effets attendus de telle ou telle réforme touchant à la "compétitivité" menée au niveau national. Cela n'est en réalité pas réellement surprenant, parce que les prédécesseurs d'Emmanuel Macron ont suivi ce même chemin d'ignorer les sujets de tendances globales, ou de macroéconomie, mais il est dès lors évident que le "nouveau monde" promis par Emmanuel Macron est en réalité parfaitement conforme à l'ancien.

Et cette négation des enjeux d'importance se vérifie également, il est vrai, par le possible remplacement de Janet Yellen à la tête de la FED. Notamment si Kevin Warsh, pressenti pour le poste, venait à l'obtenir. Les effets, négatifs sans doute, seraient alors bien plus lourds à porter pour l'économie européenne et française que les considérations nationales évoquées dans cette interview. Ce qui révèle tout de même d'une vraie absence de stratégie globale de la part de l'Élysée du point de vue économique. En l'occurrence, l'enjeu serait quand même de faire face à une possible réduction de la demande américaine, ce qui est de la plus haute importance pour l'Union européenne, qui se devrait alors de compenser cette perte.

Concernant les tendances lourdes que représentent la robotisation, l'automatisation, et l''augmentation des emplois non qualifiés, ces questions n'ont été traitées que sous l'angle de la "formation". Mais non pas de la formation dans un sens global, prenant en compte les enjeux de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur, mais plus simplement en traitant de la formation des personnes actuellement au chômage. Or, les travaux les plus récents relatifs à ces problématiques indiquent que la meilleure protection contre l'automatisation se trouve dans la créativité. La réflexion concernant l'éducation devrait ainsi se concentrer sur cet aspect, plutôt que de voir l'apprentissage comme une solution répondant aux enjeux du monde actuel, même s'il peut s'agir d'un appui.

Plus globalement, ce que dit Emmanuel Macron au travers de sa phrase "je suis là pour transformer le pays", c'est que le pays doit s'adapter à un modèle de développement qui est pourtant bancal. Pourtant, l'enjeu est de s'attaquer au modèle de développement lui-même, pour le rendre viable, efficace, et compatible avec la démocratie, c’est-à-dire de faire en sorte qu'il profite à la majorité. Parce que s'adapter au modèle actuel, dont on connait les fortes tendances inégalitaires intra-nationales, est la bonne recette pour que tout se termine mal.  
Eric Verhaeghe : ​L'illusion serait dans tous les cas de croire que l'Etat soit capable d'apporter une protection infranchissable face aux événements du temps. Dans la pratique, vous avez raison de souligner que la nouvelle révolution industrielle à laquelle nous assistons, notamment avec l'émergence du numérique, a des répercussions sur les soubassements de notre économie bien plus larges que l'Etat ne pourrait les endiguer si il en avait l'intention. Vous avez aussi raison de citer les tribulations de l'euro et des taux d'intérêt. Rien ne nous prémunit contre des variations trop importantes de taux, par exemple. Par honnêteté, il faudrait donc expliquer aux Français qu'une remontée brutale des taux d'intérêt aurait un effet dévastateur sur la charge de notre dette et nous condamnerait à des économies drastiques. Sinon l'Union Européenne exploserait, puisque les Allemands refuseraient de payer pour la France. Dans ce cas de figure, la doctrine de la protection est effectivement illusoire, car elle ne serait pas financée. Bref, l'idée de protéger du monde est un fantasme français, celui d'un peuple agricole qui se constitue en villages pour éviter les mauvaises récoltes et leurs effets. C'est notre vieille tradition qui commande au Président de tenir ce langage, mais nous savons que sa portée est forcément relative.

Michel Ruimy : Le chômage de masse que nous connaissons depuis plusieurs décennies est une des préoccupations majeures des Français. Selon M. Macron, pour le surmonter, il faut changer d’approche. Mais s’il a toujours considéré que la France était un pays irréformable, il ne propose pas de le réformer mais de le transformer radicalement en profondeur « en prônant pragmatisme et efficacité ». Un changement sociétal. Son projet est de changer le « logiciel de la France » dans de nombreux domaines et de redonner des perspectives aux Français, aux classes moyennes. Il a donc défini, parmi d’autres mesures, six chantiers prioritaires : éducation et culture, économie, travail, sécurité, démocratie et international pour lesquels il a déjà annoncé quelques pistes. Sur ce dernier plan, il parle notamment de sécurité des Français, de sécurité climatique, de politique africaine etc. L’Europe n’est pas oubliée au travers le partenariat avec l’Allemagne. Concernant l’économie, il ne parle ni de la robotisation dans l’industrie, ni de la hausse des emplois non qualifiées.

Ce qui l’intéresse, c’est la France et les Français. Alors certes, vous avez raison. Il en « oublie » les paramètres internationaux, tels que ceux que vous avez cités. Ce qui lui importe est la réussite de cette transformation. S’il réussit dans son entreprise, ce qui risque de prendre du temps, les Français seront plus « agiles » et pourront s’acclimater, beaucoup mieux qu’aujourd’hui, à une conjoncture, complexe à prévoir et à gérer. 

En France, quelle part de la population active est directement concernée par ces grandes évolutions de la société ?

​​Nicolas Goetzmann : Les premiers concernés sont les personnes qui subissent la compétition internationale, comme les ouvriers du secteur industriel. Mais toutes les catégories subissent ces transformations d'une façon ou d'une autre. On peut parler au sens large des 6 millions d'ouvriers et 8 millions d'employés qui forment les nouvelles classes populaires et qui sont en première ligne pour subir les effets de la mondialisation. A l'inverse, certaines professions apparaissent plus protégées, celles qui bénéficient de protections vis-à-vis de la concurrence étrangère. Les cadres intégrés aux grandes multinationales peuvent, pour une part d'entre eux, bénéficier de la croissance mondiale. Mais il est clair que la proportion de la population active qui "subit" la situation est majoritaire, il n'est pas nécessaire de rappeler que le premier parti de France, pour la population active, est le Front national. Ce n'est pas exactement un hasard.

Eric Verhaeghe ​Sur le fond, on peut penser qu'aucune fraction de la population n'est ou ne sera épargnée par la révolution numérique. Prenez l'hôtellerie. On pouvait se dire que nos vieux petits hôtels de province ne seraient jamais touchés par le progrès technique. Et regardez avec quelle rapidité les centrales de réservation ont pris possession du marché. Il ne se passe pas une semaine sans que les fédérations patronales du secteur ne se plaignent d'Internet et de sa concurrence. Cela dit, l'impact de la révolution numérique ne va pas au même rythme pour tout le monde et c'est un peu le problème français. Nous avons dans la pratique constitué une couche de près de huit millions de pauvres qui vivent à l'extérieur du monde Internet. Ceux-là sont dans des emplois précaires souvent peu qualifiés, et sont hors de la communauté affinitaire qui vit quotidiennement avec Internet pour des raisons professionnelles. Les intégrer un jour au monde numérique constitue un vrai défi dont personne n'a les clés aujourd'hui.

Michel Ruimy : Le Président souhaite changer la mentalité de tous les Français. Ainsi, au plan économique, son projet est un pari sur l’avenir. Il veut dissuader les personnes fortunées de s’expatrier dans des pays à fiscalité plus favorable. Pour cela, il leur fait des « cadeaux fiscaux », ce qui se traduira, dans un premier temps, par moins de redistribution de revenus vers les plus démunis. L’idée est, par exemple, de les inciter à investir dans les entreprises plutôt que dans l’immobilier. Puis, dans un second temps, l’activité économique repartant, de générer des recettes fiscales qui permettront indirectement de soutenir les moins aisés.

Son leitmotiv vise tout d’abord à libérer c’est-à-dire plutôt que de se lamenter et d’attendre une assistance des services de l’Etat, de permettre à chacun de déployer ses talents, de créer, d’innover, de prendre en main son propre destin en ayant une culture du risque sans être paralysé par des freins inutiles ou excessifs. Pour cela, il lui faudra multiplier les initiatives en matière de politique entrepreneuriale de sorte à augmenter le nombre actuel d’entreprises grâce aux flux de capitaux en provenance des personnes fortunées et ainsi créer 3,5 millions d’emplois. Cela nécessite aussi d’agir en profondeur sur l’environnement juridique et administratif des entreprises, en réformant, en particulier, le droit du travail. Il veut, ensuite, aussi protéger les Français, notamment en leur redonnant du pouvoir d’achat grâce, pour les salariés, à un allègement des charges sociales.

Ainsi, tout le monde est concerné. Cependant, la difficulté à laquelle il est confronté est de convaincre les personnes démunies d’être patientes, que leur tour viendra et que les plus riches vont jouer le jeu. Or, vous ne pouvez pas forcer les personnes à investir là où ils n’ont pas envie d’investir…

Les économies dont on considère que leur modèle social a favorisé l'assimilation, la flexibilité et l'adaptation à ces changements telles celles de la Norvège, de l'Allemagne ou du Japon sont-elles pour autant plus à l'abri de ces enjeux macros aujourd'hui ? Par exemple sur la question de la qualification ?

​​Nicolas Goetzmann : Les pays du nord de l'Europe ont conservé l'autonomie de leurs politiques monétaires, et ont su, notamment lors de la mise en place de leurs fameuses reformes de "flexisécurité" faire ce qu'il fallait du côté macroéconomique pour "transformer" leur pays. Emmanuel Macron cherche à importer un tel modèle "à sec" c’est-à-dire sans soutien monétaire. L'Allemagne est confrontée à d'autres problématiques, et fait en réalité partie du problème lui-même. Pourquoi Emmanuel Macron évite-t-il encore la question des excédents commerciaux allemands qui sont dénoncés par un grand nombre d''économistes de par le monde ?

Plus globalement, avoir une macroéconomie optimale ne préserve pas ces pays des problèmes économiques qui se profilent. Mais cela permet de voir venir et de se préparer, d'avoir les ressources pour ajuster des modèles d'éducation et d'enseignement supérieur adaptés à ces nouvelles circonstances, de mettre en place des filets de sécurité pour les populations qui seront touchées par ces problématiques. Avoir une macroéconomie optimale, c'est simplement de faire en sorte que chaque pays accomplisse son potentiel de croissance, ce qui est aujourd'hui loin d'être le cas (notamment la France), pour que chacun puisse se consacrer à ces questions d'avenir qui menacent. Entre-temps, nos pays sont encore en train de se battre contre les effets d'une crise qui dure depuis plus de 10 ans. Pour se préparer à la suite, il faudra déjà corriger le tir.

Eric Verhaeghe ​En réalité, personne ne peut mesurer avec simplicité les phénomènes que vous décrivez. L'impréparation des populations face au numérique est une réalité globale. Prenez le cas de l'Allemagne, les indicateurs de l'Union ne permettent pas aujourd'hui de dire que les Allemands sont beaucoup plus avancés que nous dans la transition numérique. D'ailleurs, il ne faut pas limiter la question à la préparation de la main d'oeuvre, si j'ose dire. Il faut aussi y inclure la question du portage capitalistique et de l'accès au financement. Là encore, je ne suis pas sûr que les pays que vous citez soient armés pour faire face aussi bien que les pays anglo-saxons au défi de la révolution numérique. Sur ce point, ne pas avoir de regard global sur le problème serait une erreur.

Michel Ruimy : Rappelons quelques faits et regardons, par exemple, le Japon. Ce pays n’a jamais « dissimulé » son chômage ou son taux de non-emploi (part des individus en âge de travailler qui n’exercent pas un travail). Si ce taux est au plus haut en Italie (44%), très fort en France (36%) et aux Etats-Unis (32%), le Japon (27%) fait bien partie des pays les mieux placés, derrière la Norvège (25%).

La raison n’est pas à chercher ni dans le niveau de flexibilité car il est difficile au Japon de faire partir un employé (il faut auparavant prouver l’insuffisance de ses résultats), ni dans l’emploi qui reste, en général, peu flexible. Par contre, il en va autrement pour les salaires. La représentation syndicale, située au niveau de l’entreprise, privilégie la défense de l’emploi à celle des salaires. La part du salaire variable (20%) apporte une flexibilité supplémentaire. Pour autant, la part des bas revenus est, au Japon, le double de la nôtre, avec peu de sans domiciles fixes. Au final, c’est avec moins de salaire et plus d’emploi que le Japon a géré sa faible croissance.

Que penser des réformes envisagées ? Premièrement, un message d’espoir : même avec une croissance qui peut être durablement faible, le taux de chômage peut être bas. Garder certaines rigidités n’est pas rédhibitoire, si celles qui grèvent réellement l’emploi sont levées. Il serait donc imprudent de négliger le coût du travail, qualifié ou non, et le mode de soutien aux bas revenus. Deuxièmement, face à l’essoufflement du modèle américain et à l’impossibilité d’un modèle japonais dans une France européenne, la voie la plus favorable est celle d’une plus grande flexibilité assortie d’un dispositif d’accompagnement des individus performant. Or, si quelques experts suffisent pour rédiger une loi de déréglementation, repenser un service d’accompagnement performant est une affaire qui demande des compétences et des moyens très différents. C’est pourtant là, une clef essentielle du succès des réformes à venir.

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