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Après 30 années passées en prison on est "obsolète", ou quand un prisonnier libéré découvre que les cigarettes au comptoir ont laissé place aux téléphones intelligents
©Reuters

Bonnes feuilles

Après 30 années passées en prison on est "obsolète", ou quand un prisonnier libéré découvre que les cigarettes au comptoir ont laissé place aux téléphones intelligents

Trente ans dans une cellule de 10 m2 : telle fut la vie d’Eric Sniady, braqueur multirécidiviste qui a passé la moitié de son existence en prison pour n’en sortir qu’à 57 ans. Violence, promiscuité, hygiène déplorable, abus de pouvoir des matons, drogues et médicaments à profusion… Sous sa plume, le système carcéral apparaît sous son aspect le plus sombre. Une société parallèle n’engendrant le plus souvent que souffrance et isolement. Extrait de "Entre quatre murs", d'Eric Sniady et Manuel Sanson, aux éditions de la City 1/2

Manuel Sanson

Manuel Sanson

Manuel Sanson, journaliste qui travaille notamment pour L'Express, a recueilli le témoignage d'Eric Sniday, ancien braqueur, pour écrire Entre quatre murs (éditions du Moment).

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Eric Sniady

Eric Sniady

Eric Sniady est un ancien braqueur happé par la machine carcérale. Sur le chemin de la rédemption, il milite pour la défense des droits des détenus. 

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À 7 heures du matin, le maton ouvre la cellule. Je suis réveillé depuis au moins deux heures… Paquetage prêt, affaires rangées. J’ai déjà enfilé un jean et mon fidèle sweat à capuche noir. Pour s’assurer que rien ne manque ou n’a été détérioré, le surveillant procède à un dernier inventaire. Cette formalité terminée, il m’accompagne au rez-de-chaussée du bâtiment avec mes cartons. Quelle jubilation de parcourir ce chemin pour la dernière fois ! Je dois presque me pincer pour réaliser qu’il ne s’agit pas d’un rêve. Je passe rendre le linge et la vaisselle mis à la disposition des détenus. Dans un second temps, je suis conduit en salle d’attente. Il faut patienter jusqu’à l’arrivée du camion. Vu la grandeur du site, tous les déplacements à l’intérieur de Fleury-Mérogis s’effectuent en véhicule motorisé. Après d’interminables minutes, le J7 de l’administration pénitentiaire pointe le bout de son nez. Nous sommes trois à prendre place. Trois écorchés prêts à retrouver l’air libre. Provocateur et revanchard, le plus jeune vient de se faire tabasser par un groupe de matons bien décidé à ne pas laisser passer les insultes. Je lui avais pourtant conseillé de la mettre en veilleuse… 

Une fois dans le camion, on s’installe dans une cage métallique. Direction le dispatching, où nous sommes de nouveau enfermés. Il faut encore patienter. Chaque détenu libérable doit d’abord se rendre au greffe pour solder sa situation. Ici se croisent les sortants, les arrivants, ceux qui ont été extraits pour voir le juge, les personnes hospitalisées… En fonction de l’affluence, l’entrée peut aller d’un quart d’heure à plusieurs heures.

Je suis parqué comme un animal sauvage pour la dernière fois. En silence, je me réjouis d’en finir avec ce triste décor. À l’intérieur des cages, les murs sont décrépits, recouverts de matière fécale, de sang ou bien encore d’immondices en tous genres. Ce jour-là, une forte odeur d’urine me pique le nez. 

Je suis plutôt chanceux : on me reçoit au bout d’une petite heure, un délai des plus raisonnables. Je rends ma carte biométrique de détenu. Pour prévenir d’éventuelles usurpations d’identité, elles sont vérifiées dans une machine. Des évasions se sont déjà produites en profitant des failles du précédent système. Pas de doute, c’est bien moi. Après contrôle, le maton solde les "comptes". Il me restitue mes maigres économies ainsi que quelques bijoux de famille. Avant de prononcer la levée d’écrou, l’administration pénitentiaire effectue également une dernière prise d’empreintes. Je reçois mon billet de sortie et suis raccompagné en cellule d’attente. Il faut guetter le retour du camion. Il m’amène à la porte d’entrée et me dépose dans le sas. Mes quelques affaires m’ont précédé dans des cartons. Je présente l’autorisation officielle et ma carte d’identité aux deux matons en faction. Dans la foulée, l’imposante masse métallique s’ouvre automatiquement. Je la contemple en train de s’ébranler. Cette fois, me voici dehors. 

Ce 9 mars au matin, le ciel se dévoile bas et gris. Une petite bruine rafraîchit mes vêtements ; un léger vent frais saisit les os. Je me réfugie au fond de ma capuche en coton. L’odeur nauséabonde de la taule laisse place à un air frais et renouvelé. Finalement, la météo importe peu. J’arbore un large sourire en laissant derrière moi les deux immenses parkings de Fleury-Mérogis. Au loin, j’aperçois encore l’imposante guérite de l’accueil, encastrée à l’intérieur du mur et dissimulée par des vitres teintées. Je marche dehors, empli d’une rare émotion, laissant derrière moi l’enfer carcéral. C’est le frisson de la liberté. Enfin ! Je célèbre l’instant en m’allumant une tige. Pendant quelques secondes, je repasse le film de ma longue errance carcérale. Un immense gâchis générateur de si nombreuses souffrances. J’ai une pensée pour ma fille. Malgré mes conneries, elle ne m’a jamais lâchée. Il me tarde de la retrouver et de ne plus jamais m’en séparer.

En observant les voitures garées, je me sens comme un extraterrestre. Beaucoup de modèles me sont étrangers. Après 30 années de mise à l’écart, je suis devenu "obsolète". Je ne connais pas Internet, encore moins les téléphones "intelligents" sur lesquels les gens restent scotchés. Toutes ces nouvelles technologies me dépassent. 

Les évolutions de la société aussi. Moi qui pensais m’en griller une au zinc d’un bar, je dois vite déchanter... Les années 1990 sont finies depuis belle lurette.

Sans m’arrêter, je trace à pied jusqu’au premier bourg. J’achète deux croissants pour m’installer ensuite dans le premier bistrot. Rien de très folichon pour quelqu’un de normal. Pour un "détenu longue peine", c’est une autre chanson. Accoudé au comptoir, je savoure l’instant : enfin débarrassé de l’univers carcéral et de ses odeurs pestilentielles. Je me délecte de ce petit noir en écoutant les clients parler de tout et de rien. Peu importe les sujets, en tout cas, ils ne discutent pas de prison.

Au bout d’une heure, je décide de lever le camp pour rejoindre mon domicile. Je dois m’y trouver chaque soir de la semaine en vertu des prescriptions du jugement autorisant ma libération conditionnelle. Une association d’insertion met à ma disposition une chambre dans un appartement à Aulnay-sous-Bois. C’est là-bas, sur le passage d’une ligne RER, que débute ma nouvelle vie. 

Depuis mon arrivée en milieu d’après-midi, le portable n’arrête pas de sonner. Je partage ce premier jour de liberté avec ma fille et mes potes de l’OIP. Entre deux appels, je découvre mon espace privatif. Un vrai matelas dans un endroit calme et sain… Aucun doute, le changement est en marche. Un bon coup de ménage et quelques déballages de cartons, me voilà installé. Cette journée pas banale se termine sans folie. 

Le soir venu, tout heureux à l’idée de passer une nuit en liberté, je concocte un plat de pâtes. Mon cerveau a déjà zappé la taule. Je n’y pense plus. Si je le pouvais, j’éradiquerais l’univers carcéral de mon esprit. Évacuer les figures du grand banditisme croisées derrière les barreaux et qui me hantent encore. Oublier les récits d’évasions tragiques, de braquages rocambolesques et de trafics de stups. Je ne veux plus entendre parler de prison, de fous, de pointeurs (violeurs), de suicides, de matons vicelards, de cellules insalubres… Je voudrais faire table rase du passé. C’est malheureusement impossible. On n’efface pas son histoire. Surtout lorsqu’elle pèse si lourd…

Extrait de "Entre quatre murs", d'Eric Sniady et Manuel Sanson, publié aux éditions de la City, juin 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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