Apprenez à devenir un loser magnifique... et inspirez-vous du curieux échec du premier ordinateur | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
High-tech
Apprenez à devenir un loser magnifique... et inspirez-vous du curieux échec du premier ordinateur
©Alfred Edward Chalon — www.fathom.com

Bonnes feuilles

Apprenez à devenir un loser magnifique... et inspirez-vous du curieux échec du premier ordinateur

Inspirées des histoires d'innovations qui nous conduisent au plus près des grands inventeurs, les techniques et les habitudes créatives présentées ici sont le point fort de ce livre. Extrait de l'ouvrage "L'art de l'innovation" de Jean-Christophe Messina et Cyril de Sousa Cardoso, aux éditions Eyrolles (1/2).

Jean-Christophe Messina

Jean-Christophe Messina

Jean-Christophe Messina, associé fondateur d'Audalom, est conseiller auprès de dirigeants et d'équipes dans l'accompagnement à la transformation des organisations et des territoires par l'intelligence collective.

Voir la bio »
Cyril de Sousa Cardoso

Cyril de Sousa Cardoso

Cyril de Sousa Cardoso, associé fondateur d'Audalom, est expert en méthodes de gestion de projets d'innovation, spécialiste et conférencier sur le thème de l'histoire de la créativité et des inventions.

 

 

Voir la bio »

10 juillet 1843. Ockham.

Mon cher Babbage, Je travaille très dur pour vous, tel le diable que je suis peut-être. J’ai réalisé dans mon travail ce qui m’apparaît être de très importants prolongements et améliorations. Pour poursuivre ce travail, pourriez-vous cependant m’adresser, d’ici demain soir, les formules de Brookes ainsi que le rapport de la Royal Society sur votre machine ? Je pense que vous pouvez l’obtenir facilement et j’aimerais beaucoup pouvoir le lire avant de vous voir au mariage des Morgan.

Je finalise ma publication, même s’il faudra prévenir monsieur Taylor d’un retard de publication d’une semaine ou deux. Je souhaiterais en effet ajouter une note sur les nombres de Bernoulli, comme exemple de la manière dont votre machine analytique pourrait traiter une fonction implicite sans avoir été préalablement établie par un cerveau humain. Pourriez-vous pour cela m’adresser également les formules nécessaires ?

Éternellement vôtre,

A.A.L.

Alors qu’elle referme le courrier qu’elle vient de rédiger, Ada, comtesse de Lovelace, est particulièrement excitée à l’idée d’obtenir les derniers éléments qui vont lui permettre de finaliser sa publication sur la machine analytique de Charles Babbage. Voilà plusieurs mois qu’elle travaille sur ce document et sur cette extraordinaire machine mécanique. Elle échange par lettres quasiment quotidiennement avec cet homme dont elle admire l’intelligence. Ada a rencontré Charles il y a dix ans, alors qu’elle était à Londres pour être présentée à la cour. À l’occasion d’une réception chez Babbage, elle avait lié connaissance avec le mathématicien et inventeur, de vingt-quatre ans son aîné, qui lui avait présenté un prototype de sa machine à différences. Cette machine mécanique, destinée au calcul et à l’impression de tables mathématiques, visait à supprimer les erreurs de calcul dans la création des tables utilisées pour la navigation ou l’astronomie. Cette rencontre avait initié le goût d’Ada pour les mathématiques. C’est justement à partir de cette machine à différences que Charles Babbage avait eu l’idée de développer une autre machine, la machine analytique, sur laquelle travaille Ada.

Cette machine mécanique, particulièrement complexe, s’inscrit dans la lignée de la machine à calculer inventée par Blaise Pascal en France, deux siècles auparavant. L’idée de Charles Babbage est notamment de pouvoir utiliser la lecture de cartes perforées, inspirées des métiers à tisser de Jacquard, pour donner à la machine des nombres et des opérations à effectuer sur ces nombres. Couplant machine à vapeur et engrenages mécaniques, la machine de Babbage est composée d’un système de lecture de cartes : une entrée pour la carte contenant les nombres, l’autre pour les opé- rations. La machine applique ensuite aux nombres les opérations demandées. Elle possède également un système de commande qui enregistre les nombres, d’un moulin en charge des opérations sur les nombres, d’un magasin stockant les résultats et d’un système d’impression permettant d’imprimer en sortie les résultats. Malheureusement, complexe et trop coûteuse à créer, la machine analytique de Charles Babbage, pour sa plus grande déception, est jusqu’alors restée à l’état de théorie et de plans. Un Italien s’est cependant intéressé aux travaux du Britannique et a récemment publié un article sur le sujet dans un journal suisse. Ada Lovelace, polyglotte, se penche sur sa traduction en anglais, en y ajoutant ses propres notes, comme l’y a invitée Charles Babbage.

Le travail passionné et frénétique d’Ada s’accompagne de nombreuses questions posées à Charles sur le fonctionnement de sa machine analytique, lui permettant d’appréhender finalement le fonctionnement de la mécanique aussi bien que Babbage lui-même. Cherchant à comprendre et à décrire clairement le fonctionnement de la machine analytique, Ada est amenée à prendre du recul sur cette machine et à l’approcher de manière plus globale, plus conceptuelle. Cette prise de recul et ses échanges avec son aîné lui font comprendre que la machine analytique ne doit pas être vue comme un simple calculateur. Cette machine ne se limite pas à l’arithmétique ou à la science des opérations avec des nombres, mais peut, par exemple, s’étendre à l’algèbre, c’est-à-dire la science des équations, et au calcul littéral qui mélange des nombres et des lettres et où chaque lettre représente un chiffre que l’on ne connaît pas. Pour l’illustrer, elle a d’ailleurs décidé de décrire un processus permettant à la machine analytique de calculer de manière autonome une formule mathématique, les nombres de Bernoulli, sans qu’un être humain lui ait préalablement fourni les réponses !

Ada est la première à comprendre que ce type de machines peut être capable de maîtriser une « science des opérations » qui n’a pas à se contenter du champ mathématique, mais qui pourrait manipuler des concepts ou, par exemple, composer « des morceaux élaborés de musique de n’importe quel degré de complexité ou de n’importe quelle longueur… »

La rencontre et la relation d’amitié qui lie Ada Lovelace et Charles Babbage démultiplient leurs capacités créatives. Ensemble, ils entrouvrent la porte d’un Univers puissant et nouveau qui va bouleverser l’humanité  : l’informatique. La machine analytique de Charles Babbage est le premier ordinateur de l’Histoire. Elle possède en effet des entrées et des sorties, mais aussi une unité centrale (le moulin en charge de l’exécution des instructions) et une mémoire (le magasin stockant les résultats). Ada, en développant son processus de calcul des nombres de Bernoulli, vient de créer le premier programme informatique de l’Histoire, devenant au passage le premier développeur informatique. Ada en a l’intuition, une ère nouvelle s’ouvre devant eux. Un Univers aux possibilités immenses qui doivent encore être précisées et explorées et qu’elle souhaite promouvoir. Elle, qui recherche la reconnaissance en réalisant quelque chose de grand, tient enfin son objectif et va ainsi accomplir sa mission.

Malheureusement, la porte vers le nouveau monde qu’ils venaient d’ouvrir semble se refermer sur eux dans la plus grande indifférence générale. Le gouvernement britannique, tout comme les financeurs, ne souhaite pas investir dans le développement de cette machine analytique qu’il ne comprend pas ou qu’il voit comme un projet farfelu. Ada et Charles, même s’ils y investissent beaucoup d’argent, n’en possèdent pas assez pour créer le premier exemplaire. À cela s’ajoute leur incapacité à apprendre de leurs échecs à convaincre. Ils n’arrivent pas à expliquer l’intérêt de leur machine à celles et ceux qui les entourent, mais ne remettent pas en question leur manière de promouvoir ce projet. Ils n’arrivent pas à imaginer comment expliquer le potentiel de leur invention.

Ada, qui a toujours eu une santé fragile, voit son état s’aggraver et multiplie les visites chez le médecin ou en cure. Le 27 novembre 1852, elle décède d’une longue maladie. Lors des dix-neuf années qui suivent, Charles reste dans l’incapacité de promouvoir leur travail et son invention. Au crépuscule de sa vie, Charles Babbage est allongé, seul, dans le lit de sa chambre. Il se parle à lui-même. « Tu sais, je suis prêt à m’en aller immédiatement si on m’offre la possibilité de passer trois jours, dans cinq cents ans, avec un guide scientifique m’expliquant le monde qui m’entourera et toutes les inventions qui existeront alors. »

En pratique

La machine analytique tout comme les travaux associés d’Ada et de Charles ne seront jamais reconnus de leur vivant. Ils vont tomber dans l’oubli. C’est un échec. Trop complexes techniquement à réaliser, la machine analytique et l’Univers informatique qu’elle ouvre n’entrent surtout pas en résonance avec la psychologie et la sociologie de leur époque, trop éloignée des préoccupations de leurs contemporains. Ada et Charles n’ont pas su construire une vision porteuse de sens pour leur machine, exprimer des objectifs clairs et donc transmettre l’intérêt de leur invention… en réalité eux-mêmes ne commençaient qu’à le percevoir. Il leur aura aussi manqué l’invention et la généralisation de l’électricité, qui n’arrivera qu’à la fin du siècle. Cette « brique » aurait pu offrir de nouvelles possibilités pour une machine qui était alors entièrement mécanique, associant machine à vapeur et engrenages.

Il faudra attendre 1930 et le mathématicien anglais Alan Turing pour voir la porte vers l’Univers informatique se rouvrir… quasiment de manière indépendante aux travaux d’Ada et Charles. Attention cependant, en matière de créativité et d’innovation, les erreurs et des échecs ne sont pas à stigmatiser, mais au contraire à célébrer. Si on prend le temps de s’y arrêter, régulièrement, pour les analyser, les erreurs et les échecs d’aujourd’hui préparent les succès de demain. Ils sont partie prenante du processus d’innovation. Une équipe qui souhaite innover cherche à faire des erreurs et à échouer rapidement, pour apprendre vite et progresser dans l’inconnu.

Nous pouvons ainsi imaginer une équipe qui, se déplaçant dans le noir, rencontre bientôt un obstacle et comprend donc mieux son environnement, le contourne puis poursuit sa progression. Cette équipe se déplace plus rapidement que celle qui a peur de rencontrer un obstacle et qui se déplace lentement pour s’assurer que rien ne l’empêche de progresser. Une équipe qui cherche à innover prend le temps de tirer des enseignements individuels et collectifs de chaque erreur ou échec. Que nous enseigne cette erreur ou cet échec sur l’innovation que nous développons ? Que nous apprend cette erreur ou cet échec sur notre fonctionnement collectif ?

Cette histoire nous invite naturellement à nous interroger. Est-ce qu’Ada et Charles n’auraient pas pu mieux progresser dans la réalisation de leur projet s’ils avaient pris le temps d’analyser les refus qu’ils ont essuyés ? N’auraient-ils pas pu mieux comprendre de manière empathique que leurs interlocuteurs ne comprenaient pas le projet qu’ils portaient ? N’auraient-ils pas pu chercher, en lien avec cette question, comment porter un projet plus ajusté pour les financeurs, mais possédant plus de sens et d’intérêt en présentant l’intérêt et les bénéfices de manière plus pédagogique ? Inévitablement, en répondant à ces questions, Ada et Charles auraient changé leur propre approche de leur invention.

Principe de rétrospective

Une équipe développe sa performance si elle cherche, régulièrement, à mettre à profit son vécu pour améliorer son organisation.

Pour mettre en œuvre ce principe, une équipe organise à une fréquence régulière des séances de rétrospective collective. Une rétrospective s’intéresse non pas « au fond » (le projet d’innovation que l’on porte), mais à la « forme » (la manière dont nous nous organisons pour porter ce projet). Une rétrospective réussie permet la récolte des points de vue de chacun sur les erreurs, échecs, freins, limites, obstacles et risques qui réduisent actuellement la performance individuelle et collective. Sans volonté de juger ou de rechercher des « coupables », une rétrospective se concentre sur la définition d’actions concrètes à mettre en œuvre pour corriger ou pallier les erreurs réalisées, les échecs subis et les freins, limites, obstacles et risques identifiés. Une rétrospective vise donc, en s’appuyant sur le vécu collectif, à définir des actions concrètes (précisant, notamment, qui est responsable de la réalisation de l’action et qui est responsable de son suivi) à mettre en œuvre pour améliorer l’organisation et le fonctionnement de l’équipe. Chaque rétrospective fait un point sur la mise en œuvre des actions définies lors de la rétrospective précédente.

Habitude n° 7 Devenez un loser magnifique –

Apprenez de vos échecs Sur votre carnet, notez quels ont été vos plus grands échecs. Pour chacun d’entre eux, notez les enseignements que vous en tirez pour votre avenir, en vous posant notamment cette question  : « Comment j’aurais pu faire autrement ? »

Extrait de l'ouvrage "L'art de l'innovation" de Jean-Christophe Messina et Cyril de Sousa Cardoso, aux éditions Eyrolles

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !