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Angela Merkel reconnaît une mauvaise préparation face à l'accueil des migrants mais le problème pourrait vite se révéler bien plus épineux encore pour l'Allemagne
©Reuters / Hannibal Hanschke

Et maintenant ?

Angela Merkel reconnaît une mauvaise préparation face à l'accueil des migrants mais le problème pourrait vite se révéler bien plus épineux encore pour l'Allemagne

"Nous n’avons pas tout fait comme il le fallait", estimait la Chancelière allemande, sur la question migratoire après un nouveau revers électoral. L'Allemagne se rend peu à peu compte que l'intégration des réfugiés intégration sur son marché du travail ne coule pas de source. Reste à savoir si cette situation pourrait réellement nuire à Angela Merkel ou pas.

Guillaume Duval

Guillaume Duval

Guillaume Duval est rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques, auteur de La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! aux éditions La Découverte (2015) et de Made in Germanyle modèle allemand au-delà des mythes aux éditions du Seuil et de Marre de cette Europe-là ? Moi aussi... Conversations avec Régis Meyrand, Éditions Textuel, 2015.

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Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Atlantico : Alors qu'il y a un an, Angela Merkel, au sujet de l'accueil des réfugiés, déclarait "On va y arriver", on constate désormais que l’Allemagne n’a pas réussi à intégrer de manière satisfaisante la plus grande partie de ces réfugiés et demandeurs d’asile sur le marché du travail. Politiquement, comment Angela Merkel peut-elle réagir à présent ? Quels pourraient être ses recours ? Comment peut-elle gérer une situation qui semble de plus en plus intenable ?

Laurent Chalard : Angela Merkel peut réagir de deux manières, totalement opposées. La première est de persévérer dans son choix premier, considérant qu’elle ne s’est pas trompée, mais qu’il faut donner du temps au temps, car la masse d’immigrants accueillie a été plus importante que prévue, d’autant que le pays était mal préparé, puisque tout s’est passé dans l’urgence. Il s’agirait pour elle de faire comprendre à ses concitoyens qu’il faudra plusieurs années pour que le pays puisse dignement intégrer ces nouveaux venus dans la société allemande, mais que la situation finira par s’améliorer petit à petit. La seconde réaction possible serait de faire son mea culpa, chose assez rare cependant chez les politiques, en reconnaissant s’être trompée, du fait d’une sous-estimation du nombre d’immigrants qui allaient arriver et d’une surévaluation de leur capacité d’intégration dans la société allemande. Dans ce cas-là, il s’agirait pour elle de revenir sur les choix qui ont été faits.

En fonction de ses choix politiques, les recours qui s’offrent à Angela Merkel seraient, bien évidemment, différents. Si elle maintient sa position de départ, elle va se retrouver dans l’urgence d’engager des actions pour que l’intégration des migrants se passe mieux, ce qui passerait par une politique de regroupement familial, afin de réduire le déficit de femmes, source d’instabilité, et la mise en place d’un vaste programme de formation accélérée des migrants. Si elle revoie sa position de départ, dans ce cas-là, elle peut décider de renvoyer une partie des migrants, à commencer par les non syriens qui ont profité de la situation pour entrer en Allemagne, et de stopper les flux entrants.

Quoi qu’il en soit, elle n’a plus droit à l’erreur, car si le relatif chaos actuel venait à perdurer trop longtemps, la gestion du pays deviendrait intenable et l’Europe s’en verrait complètement déstabilisée. Elle doit donc faire face à une lourde responsabilité historique. 

 

Guillaume Duval : Il y a plusieurs enjeux dans cette question.

D'une part, je ne crois pas, contrairement à beaucoup de Français il me semble, que les Allemands aient jamais accepté autant de réfugiés en pensant qu'ils allaient les mettre au travail très rapidement. Je pense que leur besoin de main-d’œuvre n'est pas la première raison de leur accueil des réfugiés. Ils ont plutôt ouvert les portes du pays au vu de la situation humanitaire intenable, car n'oublions pas que les Allemands sont très chrétiens. Je sais que cela choque beaucoup de Français car ils ont vu des Allemands particulièrement rigides avec les Grecs lors de la crise grecque et ne comprennent pas que ces mêmes Allemands ouvrent leurs portes aux réfugiés. Mais en fait c'est la même chose : c'est le comportement très moral des Allemands, qui voulaient "punir" les méchants Grecs qui avaient triché et vécu au-dessus de leurs moyens, et qui veulent accueillir les pauvres Syriens menacés par la guerre, etc. Il n'y avait donc pas volonté de les intégrer tout de suite sur le marché du travail allemand, de les utiliser comme main-d’œuvre peu chère et toutes les choses qu'on peut lire tous les jours en France.

Dans ce contexte, je ne pense pas que les Allemands en veuillent particulièrement à Angela Merkel quand ils constatent qu'il est difficile d'intégrer ces réfugiés sur le marché du travail. Certes ils constatent que c'est difficile, que c'est long, mais ce n'est pas une surprise. Il y a des problèmes culturels et linguistiques importants. N'oublions pas aussi les problèmes de qualification, car il s'agit souvent de personnes qualifiées et diplômées, et ce n'est pas forcément de ce genre de travailleurs dont les industries allemandes ont besoin aujourd'hui. L’Allemagne a besoin de gens qualifiés sur le plan technique et du terrain, et il ne devait pas y avoir beaucoup de réfugiés, parmi ceux arrivés, qui avaient travaillé dans l'industrie en Syrie.

Quelles sont les causes des difficultés d'absorption dans l'économie des Syriens réfugiés en Allemagne ? Ces difficultés étaient-elles anticipables ?

Laurent Chalard : La principale cause de la difficulté d’absorption des réfugiés syriens est l’inadaptation de leurs compétences au besoin du marché du travail allemand. En effet, la majorité d’entre eux sont des paysans peu éduqués, souvent illettrés, venant des campagnes reculées du nord et de l’est de la Syrie, c’est-à-dire les régions les plus pauvres du pays, alors que ce dernier a un niveau de développement déjà peu élevé. En outre, ces populations peu ou non formées, sont originaires d’un pays où la langue allemande n’était guère enseignée (la Syrie est un ancien protectorat français), d’où une barrière linguistique difficilement surmontable pour les syriens, car pour travailler, il faudrait déjà qu’ils maîtrisent un peu la langue de Goethe.

Ces difficultés auraient pu, bien évidemment, être largement anticipées, si les dirigeants politiques allemands avaient étudié, en amont de leur prise de décision, plus précisément l’origine géographique des réfugiés syriens, de laquelle ils auraient pu aisément déduire leurs caractéristiques socio-économiques, ce qu’ils n’ont pas fait. Les leaders politiques allemands ont très largement sous-estimé le décalage économique et culturel entre la Syrie et l’Europe occidentale, pensant que les syriens s’intègreraient aussi facilement dans la société allemande que les ressortissants des pays d’Europe de l’Est que le pays accueille massivement depuis plusieurs décennies. Manifestement, l’élite allemande a confondu le quantitatif avec le qualitatif. En effet, l’immigration est plus une question de compétence des nouveaux venus qu’une question de volume. Par exemple, il est probable que l’accueil de 10 000 informaticiens indiens a un impact plus positif sur l’économie d’un pays que l’accueil de 100 000 paysans syriens ! L’amateurisme du gouvernement allemand dans le traitement de cette crise migratoire apparaît inquiétant et montre que le modèle de la bonne gestion allemande (et des choix économiques qui vont avec) a largement été exagéré, donnant partiellement raison aux analyses d’Emmanuel Todd sur la question.

Guillaume Duval : Les difficultés sont de plusieurs ordres.

Il y a des difficultés d'ordre culturel. Je viens de travailler en Allemagne, et il est vrai que pour un Français c'est difficile, car beaucoup de choses ne sont pas pareilles que chez nous. Imaginez donc pour un Syrien...

Il y a des difficultés linguistiques, que nous avons déjà évoquées. Ces gens ne parlent pas allemand, et je pense qu'assez peu d'entre eux parlaient anglais avant (qui n'est d'ailleurs pas une langue de travail très courante en Allemagne). L'apprentissage linguistique n'est pas une gymnastique forcément évidente, surtout que ce n'est pas la même écriture...

Enfin, il y a des difficultés techniques liées aux professions. Ce sont des gens diplômés, qui bien souvent ne peuvent pas trouver avec leurs diplômes des emplois équivalents avec ceux qu'ils auraient pu avoir en Syrie. Ils cherchent donc d'autres métiers, pour lesquels ils ne sont pas du tout qualifiés. L'Allemagne, comme la France, possède surtout des emplois qualifiés. Les emplois peu qualifiés sont des emplois de service, où les relations avec les clients sont très importantes... On imagine mal un Syrien ne parlant pas bien allemand pouvoir être serveur dans un restaurant, par exemple.

Il y a eu une très longue période de mise en place administrative, les Allemands commencent à peine à s'occuper des questions de formation professionnelle. Ce n'est donc pas étonnant que cela prenne du temps et que ce soit un peu compliqué.

D'un point de vue sociétal, quelles pourraient être les conséquences des difficultés d'intégration économique des réfugiés ? Dans quelle mesure l'inactivité d'un nombre important de réfugiés peut-elle entraîner une hausse de la délinquance et de la criminalité ?

Laurent Chalard : Les conséquences des difficultés d’intégration économique, mais aussi (et surtout) culturelle, sont déjà largement à l’œuvre dans la société allemande. La première est la renaissance d’une extrême-droite, qui avait complètement disparu du paysage politique allemand, avec l’émergence électorale de l’Afd, qui, du jour au lendemain, est en train de s’imposer comme une force politique qui compte, chose inenvisageable avant la crise des migrants syriens. La deuxième conséquence concerne la multiplication des comportements déviants (criminalité, agressions sexuelles…), dans des populations non intégrées, où les hommes seuls dominent, avec à l’arrivée un risque terroriste démultiplié, ces migrants étant de religion musulmane, religion dont se réclament les groupes terroristes les plus actifs de la planète. En effet, avant l’arrivée des migrants syriens, il n’y avait pas d’attentats islamistes en Allemagne. Or, il y en a déjà eu deux et il est fort à craindre que ce ne soient pas les derniers. Une troisième conséquence concerne l’image de l’Allemagne à l’international, qui s’est fortement dégradée, les images du chaos migratoire et des problèmes de sécurité consécutifs étant catastrophiques. Il est probable que certains investisseurs internationaux vont réfléchir à deux fois avant de s’y implanter. L’Allemagne a donc beaucoup à perdre de la mauvaise gestion de sa politique migratoire, qui augure mal de son avenir, dans un contexte de besoins importants en main d’œuvre, qui vont contraindre les allemands à accueillir toujours plus de migrants, à moins de trouver une recette miracle pour résoudre ce problème autrement que par une politique de fuite en avant migratoire.

Guillaume Duval : A la longue, si l'Allemagne ne réussit pas à proposer à ces réfugiés des activités et des emplois, cela va poser de gros problèmes, effectivement. Il y a quand même un contre-feu à ce que vous dites – qui est à l'origine d'autres problèmes, par ailleurs –, c'est qu'en Allemagne l'ensemble des réfugiés sont répartis sur tout le territoire, dans les villages, etc. Il y a relativement peu de concentration importante de réfugiés. Les événements de Cologne le soir du Nouvel An sont essentiellement imputables à des personnes qui n'étaient pas des réfugiés, mais plutôt des immigrés d'origine maghrébine présents en Allemagne depuis longtemps. Les réfugiés sont certes très nombreux, mais très éclatés sur le territoire allemand. Alors oui, cela pose des problèmes dans les villages, etc., mais l'idée d'une délinquance de masse due à l'afflux de réfugiés est tout de même difficile à soutenir selon moi.

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