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Alliance LR / FN (RN) : la fausse question qui en cachait une vraie
©Flickr

Un logiciel à revoir

Alliance LR / FN (RN) : la fausse question qui en cachait une vraie

"On ne peut pas être libéral si on est conservateur, c'est le libéralisme qui a mis à mal ces valeurs" disait Maurras. Côté LR, comme côté Rassemblement national, et avant d’envisager des stratégies d’alliance quelles qu’elles soient, la question clé semble être de trouver un moyen de dépasser -et contester- l’impossibilité de conjugaison de ces deux pôles idéologiques.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Dans un échange d'interviews entre Claude Askolovitch et Jean-Christophe Buisson, la question de la pensée de Charles Maurras dans le débat politique français est une nouvelle fois abordée, notamment sur la question de l'incompatibilité entre libéralisme et conservatisme que Charles Maurras défend par ces mots :  « On ne peut pas être libéral si on est conservateur, c'est le libéralisme qui a mis à mal ces valeurs. ». En quoi cette question de la tension entre libéralisme et conservatisme est centrale dans le débat politique à droite ? Qu'est-ce que la droite aurait à gagner en clarifiant une volonté de faire coexister ces deux notions, permettant à la fois de marquer sa différence avec le Front national, mais également avec Charles Maurras, et ce, sans avoir à renier son conservatisme ?

Edouard Husson : Libéralisme et conservatisme sont des notions qui marchent bien dans un contexte anglophone. En France, le conservatisme n’a pas bonne presse. Pas seulement parce que Maurras aurait utilisé la notion mais parce que la droite, historiquement, a failli à sa mission de conserver l’héritage de la nation. L’aristocratie a lâché Louis XVI en émigrant tandis que le haut-clergé, après l’avoir poussé à signer la Constitution Civile du Clergé, s’est retournée contre le roi dès que Pie VI eut fait savoir sa désapprobation. Quant à la bourgeoisie, soutien traditionnel depuis les Capétiens, elle est passée avec armes et bagages du côté de la Révolution. Les élites qui auraient dû être de droite, c’est-à-dire défendre l’autorité royale (comme les Tories au XVIIè siècle en Grande-Bretagne) ont abandonné le peuple, nombreux  à défendre le roi jusqu’au-delà du 10 août 1792. Ensuite, au XIXè siècle, Charles X, l’ancien comte d’Artois, qui avait lâchement poignardé son frère Louis XVI dans le dos par le manifeste de Brunswick (tout comme Provence, le futur Louis XVIII) ne tient pas trois jours face à l’émeute en 1830; le fils de Philippe Egalité ne fait pas mieux en 1848. Et puis il y a, sans être exhaustif ni pratiquer d’amalgame, l’étrange renoncement de Chambord, la cassure provoquée par le ralliement d’une partie des catholiques à la République (sur demande de Léon XIII), la trahison vichyssoise. Seul De Gaulle a été capable d’inventer un conservatisme efficace et porteur d’avenir. Le conservatisme, c’est en fait le parti de la transmission. Transmission d’une culture, d’un héritage, d’une épargne en même temps que d’un appareil de défense. Mais les successeurs du Général de Gaulle à droite l’ont oublié au profit d’un pur libéralisme. A vrai dire, pour se faire comprendre, on devrait plutôt parler d’individualisme. La révolution correspond à une grande poussée individualiste. Le libéralisme est le parti de l’individu. A vrai dire, le conservatisme est le vrai parti de la liberté car il protège l’individu des empiètements de l’Etat en misant en particulier sur la cellule familiale pour la socialisation de l’enfant, la sécurité des adultes et le soutien aux personnes âgées. Pour moi, Maurras a usurpé le beau nom de conservateur qu’un Chateaubriand avait porté si haut. Et ses élucubrations conspirationnistes le disqualifient dans contestation possible.

Par quels moyens la droite française peut-elle parvenir à produire un discours libéral-conservateur qui pourrait répondre à une demande de son électorat ? En quoi un tel discours marquera une différence nette entre la droite et le Front national ? 

Le parti de la transmission regarde autant vers l’avenir qu’il respecte le passé. De Gaulle est un grand modernisateur de la France. Il se bat aussi pour la stabilité monétaire car il lui importe de conserver l’épargne des Français. Le parti de la transmission regarde vers le monde extérieur autant que vers l’intérieur. La culture française doit rayonner, la langue française se diffuser, la créativité française s’exporter. De Gaulle se rend au Québec pour rétablir la transmission entre l’Ancienne et la Nouvelle France. Il accepte la décolonisation par réalisme mais redouble ensuite d’effort pour transmettre au monde un message d’espoir et un esprit d’indépendance alors qu’Américains et Soviétiques ne songent qu’à se constituer des clientèles. Une droite qui renouerait avec l’esprit du gaullisme étoufferait rapidement le Front National - Nicolas Sarkozy avait réussi à faire diminuer de moitié le score du Front National à la présidentielle en 2007 mais il se refusait à renouer avec le gaullisme et il n’a pas pu pousser le travail jusqu’au bout. Le conservatisme à l’anglaise est très différent du maurrassisme: le parlementarisme et le respect de l’Etat de droit sont son socle. Il intègre pleinement l’héritage chrétien comme un héritage vivant; alors que Maurras se sert du catholicisme comme un instrument de l’ordre social. Surtout, Maurras remercie l’Eglise catholique « de nous avoir débarrassé du Christ hébreu », ce qui est un contresens historique mais aussi une abomination. Le cancer de l’antisémitisme s’empare alors de la droite.

Quels sont encore aujourd’hui les obstacles qui freinent la réalisation d'un tel discours, aussi bien en termes de personnes que d'idéologie ? 

Il n’y a aucune vision. Ou pour être plus précis, le gaullisme doit être adapté à l’époque actuelle. La droite a le logiciel, il suffit de l’adapter au monde actuel. On bute sur le problème fondamental, qui est l’absence d’une formation intellectuelle et de gens bien formés. Face à l’individualisme soixante-huitard, la droite a largement capitulé. Elle a cru qu’être gaulliste cela faisait ringard. Les événements de 1989 - effondrement du communisme et réveil des nations - donnaient raison à de Gaulle qui avait annoncé que la Russie allait boire « le communisme comme le buvard boit l’ancre ».  On dit toujours qu’il faudrait avoir un chef pour la droite. Mais de Gaulle est d’abord le produit d’une éducation remarquable. Ce qui fait le plus peur dans la configuration actuelle, c’est l’absence de garde-fous dans un monde bouleversé. Je suis très inquiet de voir le retour de thèse complotistes et antisémites jusque dans les rangs des Républicains. 

http://www.lepoint.fr/chroniques/la-pensee-de-maurras-n-a-jamais-quitte-l-espace-politique-11-03-2018-2201519_2.php

http://www.lepoint.fr/chroniques/claude-askolovitch-maurras-etait-un-idiot-complotiste-11-03-2018-2201509_2.php

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