Acqua alta à Venise : comment éviter le point de non-retour ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
Acqua alta à Venise : comment éviter le point de non-retour ?
©

Du trésor patrimonial à Disneyworld ?

Acqua alta à Venise : comment éviter le point de non-retour ?

Des hautes marées ont inondé la ville de Venise au début du mois de novembre et ont provoqué de nombreux dégâts. L’état de catastrophe naturelle a été décrété. La ville serait même menacée par l'Unesco d'être exclue du patrimoine mondial.

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas est professeure titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture du paysage de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. Ses réalisations s’arriment à la recherche centrée sur l’urbanisme durable, sur la planification environnementale ainsi que sur les enjeux de vulnérabilité, de gestion de risques et d’adaptation aux changements climatiques pour construire des communautés résilientes face aux risques naturels et anthropiques.

Depuis son arrivée en 2007 à l’université de Montréal, Mme Thomas a été associée à de nombreux projets de recherche où elle a agi en tant que chercheuse principale ou co-chercheure, en particulier avec la collaboration du Ministère de la sécurité Publique et Ouranos. Ses contributions les plus importantes concernent l’élaboration d’une méthode d’analyse de la vulnérabilité sociale et territoriale aux inondations en milieu urbain. Elle s’investit également dans les stratégies concernant la construction innovante de quartiers résilients. Ses résultats se situent au carrefour de la recherche-action et de la recherche fondamentale. Le dernier livre qu’elle a codirigé : La ville résiliente : comment la construire? (PUM) explique les conditions fondamentales pour établir des collectivités résilientes. Elle a créé en 2020 l’équipe de recherche ARIACTION (ARIACTION.com) qui permet de constituer un réseau d’experts locaux et internationaux visant en particulier à un partage de connaissances des meilleures pratiques en termes d’aménagement résilient du territoire.

Voir la bio »
Alessia Gendron

Alessia Gendron

Née à Strasbourg, Alessia Gendron est de culture italienne et québécoise. Diplômée à l’université IUAV de Venise avec une licence en Urbanisme et Planification du Territoire, elle s’intéresse à l’urbanisme dès son plus jeune âge. Après son parcours européen, elle veut enrichir sa formation par une vision nord-américaine et québécoise grâce à la Maitrise en Urbanisme de l’université de Montréal, notamment dans les mobilités innovantes, la concertation publique et dans les processus de projet urbain.

Voir la bio »

État d’urgence décrété à Venise le 12 Novembre, marée de 1,87 mètre, du jamais vu depuis 1966. Trois inondations en une semaine, des conséquences majeures sur le long terme. La montée des eaux due aux changements climatique est accusée, couplée avec de fortes pluies et le siroco qui accentue la gravité de la situation avec vents et vagues associés. Rappelons le dernier rapport du GIEC qui dévoile les conséquences futures de la montée des océans. Le futur est à nos portes. Oui bien sûr, la dérèglementation du climat a une influence majeure sur les villes, en particulier en localisation côtières et les iles. Parmi les joyaux du patrimoine mondial en danger, citons les lagons et iles du pacifique, les iles Galápagos, Syracuse, Rhodes, le Mont Saint Michel, l’ile de Pacques ou encore la ville de Lüneburg. 

Alors que faire? Pourquoi continuer à déstabiliser l’environnement? Pourquoi ne pas agir quand il est encore temps? Dans le cas de Venise, comment saisir l’opportunité actuelle pour réveiller les pouvoirs publics et prendre des décisions qui renforcent la résilience de la ville ? La résilience est la capacité à s’adapter à la vulnérabilité intrinsèque d’un système et aux chocs que ce métabolisme urbain ou autre peut subir. Plus le système est vulnérable, plus le choc va se traduire par une crise. 

Du point de vue environnemental, un ensemble de facteurs aggravent la situation en Vénétie, lié particulièrement à la dégradation anthropique des sols, aux choix de l’activité touristique et aux aménagements de protection; autant d’agressions sur l’environnement. Ainsi, cette ville construite sur un système ingénieux de pilotis était protégée dans le passé par une lagune marécageuse, un arrière-pays boisé et un système de digues (murazzi) formées de blocs de pierres. Cette panoplie d’outils permettait aux vénitiens de profiter d’un environnement favorable au commerce tout en étant protégés des caprices de la mer adriatique. Alors, que s’est-il passé?

Un ensemble d’actions humaines et de choix d’aménagements de territoire ont déstabilisé dangereusement l’équilibre environnemental de la Sérénissime. L’affaissement de la lagune, couplée à la montée de la mer amplifie la situation. Ainsi, le pompage de la nappe phréatique, le poids des constructions de la ville engendrent une subsidence progressive. Par ailleurs, l’érosion des fonds marins est accélérée par le dragage et le passage des nombreux bateaux de tourisme grandi navi. Des cours d’eau ont aussi été détournés pour ne pas encombrer les canaux de circulation, ayant comme conséquence négative n’empêcher l’équilibre entre l’érosion et l’apport de sédiments et donc de dégrader la morphologie de la lagune. Les fortes pluies dans la région ont accentué le problème. Ainsi, l’étalement urbain favorisé par des lois d’urbanisme complaisantes a totalement déstabilisé l’arrière-pays accentuant le ruissellement et la concentration des eaux dans la lagune. L’urbanisation diffuse excessive de la région de la Vénétie constitue un facteur de risque. La pisciculture a déstabilisé les marécages qui font pourtant parti de l’équilibre de la lagune.

Enfin, le projet MOSE soulève tout en ensemble de questions et de débats parmi les scientifiques. Au-delà de la corruption et du fait que les digues ne sont toujours pas finalisées, les scientifiques ont pointé du doigt certains enjeux. Dès 2010, un rapport d’atelier de l’UNESCO  remet en cause la capacité de cette infrastructure à sauver la ville des eaux sur le long terme. Ainsi, ce système inachevé de 80 digues, d’un coût exorbitant ne doit pas donner un faux sentiment de sécurité. Si les pouvoirs publics se concentrent actuellement sur cette solution miracle, n’oublions pas que le système peut avoir des conséquences encore plus néfastes sur la lagune. Ainsi, si le barrage de digues arrive à fonctionner, alors, considérant la montée des océans, il devra fermer la lagune non pas occasionnellement mais de manière répétée. Rappelons qu’une partie des eaux usées de la ville se déversent toujours dans la lagune. Se poseront alors des problèmes de santé publique, d’eutrophisation et donc encore une fois de déstabilisation de l’écosystème. De plus, d’après les scientifiques, cette infrastructure pourrait être submergée sur le long terme si elle demeure la seule solution choisie.

Du déni à la protection du patrimoine bâti et humain : comment créer une culture civique et politique de la résilience?

Si des milliards de dollars se concentrent sur la finalisation du projet MOSE, il conviendrait de soutenir les vénitiens qui sont en train de vivre une catastrophe majeure tant pour leur patrimoine bâti que pour leur quotidien. MOSE ne peut donner un faut sentiment de sécurité, d’autres actions doivent prendre place pour rétablir une collectivité vénitienne résiliente sur le long terme. La population s’est adaptée progressivement aux nombreuses inondations qui s’accentuent chaque année. Cela dit, le danger n’est pas juste celui de la montée des eaux. Les vénitiens ont manifesté pour protéger leur environnement des énormes bateaux de touristes. La prise de consciente de la fragilité de la situation n’est pas nouvelle. Il semblerait que les pouvoir public aient besoin de passer d’une situation de déni à une prise de décision adaptée aux enjeux et basée sur les besoins de la société locale. 

Ainsi, la crise actuelle sonne l’alarme et soulève des questions : comment sauver ce joyau patrimonial, et pour qui? Chaque crise donne l’opportunité tant aux pouvoirs publics qu’à la société civile de faire des choix éclairés afin d’améliorer la situation. Il est temps d’impliquer sérieusement les Vénitiens dans les processus de décisions concernant l’adaptation de leur ville aux changements climatiques. 

L’ironie du sort veut que la salle du conseil régional ait été inondée après un vote pour abolir les mesures en faveur de la lutte aux changements climatiques. La volonté politique est indispensable à toute prise de décision potentiellement viable pour la société. Venise est envahie depuis de nombreuses années tant par les eaux que par les touristes et les investissements internationaux. Des mesures doivent être adaptées tant à la protection de l’environnement, du cadre bâti qu’à celle des vénitiens. Ainsi, des mesures incitatives favorisant l’utilisation de nouveaux procédés et matériaux pourront protéger les bâtiments de la corrosion. Les vénitiens doivent continuer à adapter leur mode de vie et peut être favoriser l’utilisation des étages de leurs maisons en laissant les rez de chaussés à risques d’inondations. Les commerces aussi doivent s’adapter en aménagement différemment le cadre bâti.  Cela dit, cette adaptation sera possible si des mesures sont prises afin de favoriser la stabilité des citoyens et leur mobilisation dans des mesures de reconstruction viables. 

Dans le contexte actuel, cela semble encore difficile car la plupart des rez-de-chaussée sont de plus en plus occupés par des commerces axés sur le tourisme, spécialisés dans la vente d’objets bon marché. Souvent ce sont ces mêmes commerces qui vont prendre la place des derniers commerçants locaux qui résistent. En attendant, pendant la saison touristique, la ville essaye de « filtrer » les arrivants sur l’île. Des tourniquets ont été installés dans les entrées de la ville pour stopper ou dérouter les visiteurs ; cela ressemble souvent à une file d’attente pour un concert on l’on fait entrer les gens au compte-goutte. En plus des tourniquets, des vigiles urbains sont présents surtout dans les itinéraires les plus fréquentés et sont obligés d’attribuer un sens unique à certaines rues pour que tout le monde puisse circuler. Des files prioritaires ont été installées pour permettre aux résidents de monter en priorité dans les vaporetto (transport en commun local) mais la plupart des touristes ne respectent pas cette priorité et passent au-dessus des barrières. L’envie de voir les touristes diminuer, voire disparaitre, augmente donc pour les derniers résidents de Venise car ils sont excédés par leurs comportements souvent irrespectueux.

Considérant le fait que Venise attire 28 millions de touristes par an pour un peu plus de 50 000 habitants, et qu’elle est considérée comme un patrimoine exceptionnel, il est opportun de s’interroger sur le silence international concernant une aide qui a pourtant été rapide et généreuse concernant Notre Dame de Paris. 

Ces derniers jours, de nombreuses initiatives sont en cours à Venise pour se relever de ce désastre. En effet, beaucoup de jeunes ont formé des groupes pour passer dans les rues et nettoyer. Des déchets se sont accumulés le long des calle à la suite du dégât des eaux à l’intérieur des maisons et des commerces ; d’autres, qui étaient dans le fond des canaux sont remontés à la surface. Les librairies vénitiennes ont été aussi très touchées par cette montée des eaux. Plutôt que de jeter les livres, ils étaient vendus à moitié prix et les habitants ont accouru pour les acheter et donner un coup de main à leur librairie de quartier. Des personnes habitant à l’extérieur de la ville proposaient de loger les vénitiens touchés par la catastrophe et certains restaurants offrent encore aujourd’hui des repas gratuits. Des cagnottes ont été lancées pour ramasser des fonds afin de sauver ce qui souvent, pour les touristes n’est pas significatif, au contraire des résidents, comme les kiosques de journaux. Ces initiatives ont fait le tour des réseaux sociaux grâce à des pages comme Venezia non è Disneyland (Venise n’est pas Disneyland). Elles témoignent de la solidarité qui habite les italiens pour sauver leur patrimoine et aider leurs concitoyens.

À la lumière des inondations qui révèlent les conséquences de la déstabilisation de l’environnement et de la vulnérabilité de la population, certaines options que ce soit la muséification de la ville ou la fermeture de la lagune ne sont pas envisageables.  C’est en impliquant les vénitiens dans la prise de décision et en mettant en place une panoplie d’actions d’adaptation ajustée aux enjeux locaux qu’un nouvel équilibre pourra être établi. 

Crédit : Facebook - Venezia non è disneyland

Crédit : Facebook - Venezia non è disneyland

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !