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Les électeurs sont confrontés à un mélange d’incertitude, de fatalisme et de confusion.
Les électeurs sont confrontés à un mélange d’incertitude, de fatalisme et de confusion.
©FRÉDÉRIC FLORIN / AFP

Les Français entre ennui et dégoût

Abstention : radioscopie des signaux faibles qui nous promettent une présidentielle 2022 désenchantée

Un sentiment diffus s’est installé dans l’opinion. Les électeurs sont confrontés à un mélange d’incertitude, de fatalisme et de confusion vis-à-vis de l'élection présidentielle et de l'offre électorale.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Moins de 130 jours nous séparent du 10 avril 2022, le premier tour de l’élection présidentielle. C’est demain matin, disons après-demain matin, en fait ! Si de nombreux éléments du décor sont déjà bien posés, la scène sur laquelle la « fête électorale » va se dérouler comporte encore beaucoup d’incertitudes. Incertitudes sur le nombre final de candidats, sur le casting final, sur le sens que les Français vont vouloir donner à l’élection présidentielle alors que la lassitude vis-à-vis de la crise sanitaire s’installe. Cette crise sans fin a (potentiellement) de quoi gâcher un peu, voire beaucoup, la « fête électorale »…..

L’OPINION ENTRE INCERTITUDE ET FATALISME

Le vote, acte suprême et sacré de la citoyenneté, est également une « norme sociale », un comportement qui dépasse le seul choix électoral et parle aussi d’intégration sociale, de civisme, de sens que l’on donne à son appartenance à la communauté politique nationale. Mesurer dans une enquête le sens que les citoyens donnent à l’acte de vote doit

Un sentiment diffus s’est en effet installé dans l’opinion : un mélange d’incertitude, de fatalisme et de confusion. La promesse d’un beau débat démocratique à l’occasion de la présidentielle peine à percer ce brouillard malgré le réel intérêt des Français pour la compétition électorale qui s’annonce elle-même très incertaine. Si voter est toujours largement perçu par les Français comme la meilleure manière de faire avancer leurs idées, cette idée n’est pas toujours suivie d’effets. La crise sanitaire n’a pas effacé la crise des Gilets jaunes et le sentiment que notre système démocratique ne va pas très bien est toujours bien là.

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L’ENJEU DE L’ABSTENTION

L’incertitude et le fatalisme de l’opinion s’expriment d’ailleurs dans les tendances abstentionnistes que connaît la France depuis plusieurs élections. Cela ne date ni du mandat d’Emmanuel Macron, ni de la période de crise continue qui s’est ouverte à l’automne 2018. Mais force est de constater qu’Emmanuel Macron n’a pas totalement réussi son pari de redonner confiance dans la politique. Cette tendance pourrait-elle avoir contaminé l’élection-reine de notre système politique ? Allons-nous connaître, le 10 avril 2022, un taux d’abstention de même niveau qu’au soir du 21 avril 2002, lorsque seuls 71,6% des Français avaient voté ? C’est une question à la fois essentielle et à laquelle il est difficile à répondre quatre mois avant le scrutin. Les enquêtes et les données de sondages permettent de repérer certains signaux faibles et balises de l’opinion publique mais ne permettent pas de prédire à coup sûr une participation électorale par nature évolutive en fonction de la campagne et des enjeux de celle-ci qui ne sont pas encore tous apparus.

LE « POTENTIEL ABSTENTIONNISTE » À UN NIVEAU RELATIVEMENT ÉLEVÉ

La seconde vague de l’enquête BVA consacrée aux Français et l’élection présidentielle, réalisée en partenariat avec Orange et RTL, nous livre néanmoins de très précieuses indications. On ne dispose que de très peu d’enquêtes comportant autant d’indicateurs sur le « sens du vote », cette enquête est d’une incroyable richesse !  Selon les scénarios de candidatures, entre 53 à 58% des personnes certaines d’aller voter ont déclaré une intention de vote et se disent sûres de leur choix, près de 30% des personnes qui ont fait part de leur choix de vote peuvent encore changer d’avis et près d’une personne sur cinq n’exprime toujours pas d’intention de vote. Le « potentiel abstentionniste » se situe à un niveau relativement élevé, si l’élection avait lieu aujourd’hui : 30%, c’est-à-dire 30% de personnes indiquant une note comprise entre 0 et 8 (sur une échelle de 0 à 10) pour exprimer leur intention d’aller voter. Sans être excessivement alarmiste, on peut voir dans les données de l’enquête tout un ensemble de signaux faibles qui indiquent que le risque d’une érosion de la participation ne peut donc être exclu..

Si les candidats font de leur mieux pour animer la campagne électorale, une dimension plus structurelle semble peser de tout son poids : la « défiance politique » française, le sentiment d’un « déficit démocratique », d’un gouffre qui sépare le citoyen de l’univers de la politique et que rien ne semble pouvoir combler. Nous avons, par exemple, proposé aux personnes interrogées d’indiquer quels sentiments elles éprouvent à propos des débats politiques dans les medias, à partir d’une liste de 10 mots (5 positivement et 5 négativement connotés). Les débats politiques dans les médias font d’abord et avant tout éprouver aux Français de « l’ennui » et du « dégoût » ! 28% des personnes interrogées citent en effet « l’ennui », 19% le « dégoût » en premiers sentiments. Si l’on cumule les sentiments cités en premier et en second, ce sont 45% et 33% des Français qui indiquent ressentir de « l’ennui » et du « dégoût » pour les débats politiques dans les médias. Seuls 16% indiquent éprouver en premier de « l’intérêt » et 15% de la « curiosité » pour ces débats.

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LE SPECTACLE MEDIATIQUE POLITIQUE, UNE VASTE COMÉDIE POUR UNE LARGE PARTIE DES FRANÇAIS

« Ennui » et « dégoût »….Que l’on est loin de la ferveur des militants et de la passion avec laquelle les candidats déclarent leur flamme aux électeurs !  Ces deux sentiments négatifs reposent en partie sur une trame commune : les catégories sociales défavorisées (employés, ouvriers), les abstentionnistes, celles et ceux qui n’ont pas de sympathie partisane éprouvent bien davantage que les autres ces deux sentiments ; « la curiosité » ou « l’intérêt » pour les débats politiques est davantage le fait des catégories sociales favorisées (les cadres supérieurs notamment). Des facteurs générationnels et d’âge comptent également : les sentiments positifs vis-à-vis des débats politiques sont plus souvent éprouvés par les « seniors », les retraités, tandis que « l’ennui » est davantage ressenti par des électeurs plus jeunes. Mais d’importantes différenciations sociologiques apparaissent aussi : le sentiment de « dégoût » pour les débats politiques est nettement polarisé au plan politique tandis que « l’ennui » caractérise davantage des électeurs centristes (sympathisants UDI et Modem). Le « dégoût » pour les débats politiques est beaucoup plus expressif, traduisant moins la déception pour la qualité du débat public qu’une colère qui gronde : près du quart des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ou de Marine Le Pen, de ceux qui déclarent de la sympathie pour les Gilets jaunes éprouvent ce sentiment de «dégoût ». Ce sont 35% de celles et ceux qui s’identifient toujours comme « Gilets jaunes » qui déclarent ressentir du « dégoût » lorsqu’ils regardent les débats politiques dans les médias ! On constate également une importante différence sociologique : alors que « l’ennui » est principalement ressenti par les catégories populaires, le « dégoût » est également ressenti par les chefs d’entreprise, les travailleurs indépendants. Toute une France ne voit dans le spectacle médiatique de la politique qu’une vaste comédie jouée par des acteurs-comédiens qui ne vivent pas les problèmes de la vie de tous les jours. Un spectacle, qui plus est ennuyeux….

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« INTERMITTENT » DU VOTE

Il faut bien sûr nuancer ce sombre tableau. Tout le monde n’éprouve pas des sentiments aussi négatifs et une autre part du pays prend de l’intérêt à regarder le spectacle politique de la présidentielle. Mais ces éléments négatifs viennent en écho à d’autres indicateurs qui ont été mesurés dans l’enquête BVA : ainsi 42% des personnes interrogées considèrent que la démocratie « fonctionne mal » en France. Si une large majorité des personnes interrogées déclarent voter à presque toutes les élections (51%) ou à toutes les élections (32%), il ne faut pas en conclure que tout va bien et que le « Français râleur » finit toujours par voter. Loin de là ! On voit en effet se confirmer que le sens du vote n’est plus unanimement considéré : si 63% des personnes interrogées voient dans le fait de voter un « devoir », 37% y voient simplement un « choix ». Et même parmi ceux qui déclarent que voter est un « devoir », seuls 73% indiquent qu’ils adhèrent « très fortement » à cette conception du « vote devoir ». Un nouveau citoyen, plus « optionnel », apparaît : une sorte d’« intermittent » du vote, un peu perdu dans le jeu, qui peut voter ou s’abstenir sans trop en éprouver de complexe d’ailleurs.

ABSTENTION : DES MOTIVATIONS BIEN PLUS STRUCTURELLES QUE CIRCONSTANCIELLES

Pour approfondir notre « voyage au pays de l’abstention » l’enquête de BVA a posé deux types de questions sur les raisons de ne pas « être certain d’aller voter » à la présidentielle, une question « fermée » et une question « ouverte ». La question « fermée » propose aux personnes de choisir parmi dix raisons, certaines n’étant que des raisons purement « circonstancielles » (travailler le dimanche par exemple, ce qui concerne au global 8% des personnes interrogées). Les cinq principales motivations citées sont bien davantage d’ordre « structurelles » que « circonstancielles » et évoquent avant tout à une vision négative et désabusée de la politique et du vote : le sentiment de « n’attendre pas grand-chose de cette élection, cela ne changera rien au quotidien », « qu’aucun des candidats ne représente vos idées », que « le vote ne compte pas », que « les jeux sont déjà faits », que «la politique n’intéresse pas ». Les principales raisons invoquées par les personnes interrogées pour expliquer leur abstention potentielle dessinent le portait d’une France en retrait, « désenchantée », désabusée et sans espoir vis-à-vis du sens du vote, n’attendant plus rien (ou presque) des élections.

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ASYMÉTRIE ENTRE LES ATTENTES CITOYENNES ET LES RÉPONSES POLITIQUES

Cette plongée pessimiste au cœur du modèle démocratique ne fait que se confirmer à la lecture des verbatims de la question « ouverte », celle qui permet aux personnes interrogées de donner librement leurs raisons de ne pas être certaines de voter à la présidentielle. Le trait se durcit alors et devient même plus radical, la gestion de la crise sanitaire étant souvent évoquée comme la preuve du manque de compassion et de compréhension du pouvoir pour les « citoyens ordinaires ». Très loin de voir dans le « quoi qu’il en coûte » un motif de croire encore à la politique, une partie des Français fait un lien entre la crise sanitaire et le sentiment que les élections, le vote, tout ça ne sert à rien. C’est notamment parmi les électeurs qui éprouvent du « dégoût » à propos des débats politiques dans les médias que fusent les expressions les plus négatives : « les petits Français, je veux dire le travailleur, n’est pas entendu et se fait taxer de plus en plus », « nous, citoyens n’avons pas été consultés dans la gestion de la crise du Covid19 ». Dans plusieurs segments de l’électorat (notamment chez les électeurs de Marine Le Pen, les sympathisants du RN, mais pas seulement), les raisons de l’abstention mettent en avant un ressort puissant de la défiance politique, un sentiment de trahison permanente des élites politiques et d’asymétrie avec les citoyens : « ils ne peuvent comprendre mes problèmes », ils « manquent de considération » pour les citoyens que nous sommes, « ils ont tous de beaux discours, mais pas tenus et pas à l’image de notre vie », « ils n’ont rien à faire de notre avenir ».

RESSOURCEMENT DEMOCRATIQUE

A la lumière de toutes les données collectées par BVA, on voit qu’un immense chantier devra s’ouvrir aux lendemains de la présidentielle, quel que soit le résultat : celui du ressourcement démocratique en France. Notre pays n’est pas sur le podium européen en termes de « qualité démocratique ». De nombreux signaux s’allument depuis longtemps montrant des signes inquiétants d’essoufflement. Transformer toutes les incompréhensions, toutes les attentes déçues, en engagement collectif et en citoyenneté renouvelée, c’est cela le principal enjeu !

En attendant, il serait bien de démentir ce sentiment de trahison qu’éprouvent de nombreux électeurs interrogés par BVA, qui déclarent par exemple que « l’on n’est pas pris au sérieux aux lendemains des élections », que « notre avis est faussé » après les élections….. Il y a, décidément, comme un grand malaise dans la manière dont les Français perçoivent la politique et les débats politiques !

Cet article a été initialement publié sur le site de BVA : cliquez ICI

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