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On peut avoir plus de 80 ans et se sentir très jeune...
On peut avoir plus de 80 ans et se sentir très jeune...
©Reuters

Bonnes feuilles

75, 80 ou 90 ans : à quel âge devient-on vraiment vieux ?

Les étapes de la vie, jadis bien définies, sont aujourd'hui devenues confuses et désordonnées. Peut-on espérer y remettre un peu de bon sens ? Extrait de "Petit almanach du sens de la vie" (2/2).

Pierre-Henri Tavoillot

Pierre-Henri Tavoillot

Pierre-Henri Tavoillot est philosophe, spécialiste de l'histoire de la philosophie politique.

Il codirige la collection "Le Nouveau collège de philosophie" (Grasset).

Il a notamment publié Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots …  en collaboration avec Laurent Bazin (Editions de l’Aube, 2012) et vient de faire paraître Faire, ne pas faire son âge aux Editions de L'Aube.

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Les Français, interrogés par sondage, s’accordent sur 75 ans environ, mais ajoutent aussitôt – ce qu’ignorent les sondages – que ce n’est pas une question d’âge ; que les artères comptent moins que le coeur ; et que, peu importe les ans pourvu que l’on reste jeune d’esprit. L’âge de la vieillesse est donc très relatif de nos jours comme jadis. Face à un Caton toujours fringant à 80 ans, Montaigne (pourtant loin d’être sénile !) se voyait vieux à 40 ; et à l’époque de Balzac, une femme de 30 ans avait sa vie derrière elle. Mais aujourd’hui que les technologies médicales et cosmétiques nous permettent de « réparer des ans l’irréparable outrage », le seuil semble être plus brouillé que jamais. Il se joue davantage dans la trame des existences que dans le calcul du nombre de saisons.

Partons donc d’une autobiographie : le début des Cool Memories du philosophe Jean Baudrillard. Il y raconte comment, un matin d’octobre 1980, il eut le sentiment de vivre « le premier jour du reste de sa vie ». Jusqu’alors il avait grandi, progressé, espéré des expériences nouvelles et toujours plus intenses ; et puis un jour, il sentit que cela était derrière lui : le grand amour, son meilleur livre, ses enthousiasmes les plus forts. « C’est fait, c’est comme ça… c’est ici que commence le reste de la vie. » C’est là une belle, et peutêtre même grandiose définition de la vieillesse. Car elle respecte son ambivalence profonde. On peut, en effet, se désespérer d’un tel constat comme l’on peut s’en nourrir. De ce choix dépend que la vieillesse soit une tragédie ou une nouvelle aventure. « Le reste est ce qui vous est donné par surcroît, et il y a un charme et une liberté particulière à laisser se dérouler n’importe quoi avec la grâce, ou l’ennui, d’un destin ultérieur. »

Pensons aux sportifs de haut niveau, qui sont vieux très jeunes, puisque « le reste de leur vie » leur arrive de manière précoce, presque en même temps que l’âge adulte. Cela n’empêche pas certains de figurer, une fois retraités, en tête des classements des personnes les plus admirées des Français (en compagnie d’autres « vieux », comme le furent l’abbé Pierre ou soeur Emmanuelle). Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils nous montrent que la compétition n’est pas tout et qu’il peut y avoir une vie après la concurrence et la performance. Voilà qui peut rassurer : notre époque ne déteste pas tant la vieillesse que ce qu’elle implique d’étroitesse ou de solitude ; elle admire au contraire le retrait, le recul et la hauteur de vues. Ainsi, arrêter de grandir ne signifie pas forcément décliner et mourir ; on peut aussi élargir sa pensée et approfondir son être. Et il y a tant à faire pour se réconcilier avec le monde, avec les autres et avec soi qu’une vie, même plus durable, y suffit rarement.

Mais, admettons-le, vivre le reste de sa vie est une chose ; vivre la fin de sa vie en est une autre. Si la première vieillesse – celle des retraités « bon pied bon oeil » – peut s’épanouir dans notre époque réputée jeuniste, une seconde vieillesse risque fort de s’y répandre aussi – celle du très grand âge, de la dépendance et d’alzheimer. Et chacun d’entre nous voudrait bien profiter de la première en évitant la seconde. Du coup, l’espérance de vie « sans handicap » est devenue le nouveau défi du développement durable de la personne. Mais tous les progrès médicaux ne suffiront pas à effacer cette exigence existentielle que Nietzsche notait avec son habituelle cruauté : « Beaucoup meurent trop tard et quelques-uns meurent trop tôt. La doctrine “Meurs à temps” nous est encore étrangère. » Au fond, nous aspirons à une vieillesse qui s’achèverait comme dans l’âge d’or chanté par Hésiode. À l’époque, disait-il, « on mourait comme on s’endort quand on tombe de sommeil ».

Extrait de "Petit almanach du sens de la vie" (Librairie Générale Française), 2013. Ce livre a été élaboré à partir des chroniques réalisées par l’auteur pour Philosophie Magazine. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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