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Valérie Pécresse prononce un discours lors d'une réunion publique à Cavaillon, le 6 janvier 2022.
Valérie Pécresse prononce un discours lors d'une réunion publique à Cavaillon, le 6 janvier 2022.
©Pascal GUYOT / AFP

Suicide chiraquien ?

5 points de moins que Fillon en 2017 : la ligne (actuelle) de Valérie Pécresse est-elle tenable ?

Après le ralliement d’Eric Woerth à Emmanuel Macron, les doutes exprimés par Nicolas Sarkozy dans Le Figaro et à la veille d’un meeting crucial, le fond comme la forme de la campagne de la candidate LR sont crûment questionnés.

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy est rédacteur en chef Politique et Économie chez Paris Match. Spécialiste de la droite, il est notamment le co-auteur du livre Le Coup monté, avec Carole Barjon.

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Benjamin Morel

Benjamin Morel

Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas.

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Atlantico : Après le ralliement dEric Woerth à Emmanuel Macron, les interrogations exprimées par Nicolas Sarkozy dans Le Figaro et à la veille dun meeting crucial, le fond comme la forme de la campagne de la candidate LR sont crûment questionnés. À quel point le doute s'installe-t-il dans la campagne de Pécresse ?

Bruno Jeudy : Depuis un mois, la candidate LR est dans un creux ou un faux plat dans les sondages. Valérie Pécresse se situe entre 15 et 16 % et elle est prise en sandwich entre Marine Le Pen (qui est le plus souvent devant elle) et Éric Zemmour qui la talonne de plus en plus, il fait même quasi jeu égal avec elle dans certains sondages. Valérie Pécresse a profité de l’élan du congrès LR pour passer de 10 à 18 % et le mois de décembre a été assez favorable pour elle dans les sondages. Puis, dès le début du mois de janvier, les choses se sont gâtées et sa campagne a tardé à démarrer véritablement. Elle a mis du temps à rassembler toutes les figures de la droite. Mais c’était nécessaire aussi pour arrimer tout le monde dans une compétition électorale compliquée pour la droite où dès le départ chacun sait que la ligne de crête est difficile. L’équation est claire, garder les tenants de la ligne droitière (celle d’Éric Ciotti), ne pas les laisser partir vers Éric Zemmour tout en essayant de récupérer les déçus d’Emmanuel Macron qui sont aujourd’hui d’anciens électeurs Fillonistes.

La situation de Valérie Pécresse est simple, elle rassemble dans les sondages environ 50 % des électeurs qui ont voté pour François Fillon en 2017, 20 % sont chez Emmanuel Macron et 15 % sont chez Éric Zemmour selon un sondage Ifop Fiducial pour Paris Match. Cette donnée est connue depuis un mois et les choses deviennent encore plus compliquées quand la candidate doit subir la défection d’Éric Woerth, l’homme des programmes économiques de Nicolas Sarkozy et de François Fillon puis les sarcasmes en coulisse de Nicolas Sarkozy. Il souffle le chaud et le froid et lui fait beaucoup de reproches. Rappelons tout de même qu’une campagne c’est d’abord la candidate qui doit la faire et c’est elle qui perdra ou gagnera.

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La défection d’Éric Woerth ou les propos de Rachida Dati commencent à faire désordre pour sa candidature. Elle doit reprendre en main sa campagne et corriger son discours pour essayer de repartir d’un bon pied car elle est dans un faux plat qui est de mauvais augure pour elle.

Benjamin Morel : La campagne s’essoufle, de manière classique, bien que tardive, et pas si forte, après une primaire.

La base électorale de LR, forte, est fragille. L’espace politique du parti est assez conflictuel et restreint. L’électorat LR est la proie de toutes les attentions. Emmanuel Macron mord dessus et Eric Zemmour s’adresse à lui avec ses gros sabots. Sa composition est très plurielle ; une partie se polarise sur des sujets tel l’identité, le sécurité ou l’immigration ; alors que les barons, les élus locaux et les parlementaires restent plutôt de centre-droit pour parler à ceux qui votent aux élections intermédiaires, soit les 20-30% d’électeurs les plus centristes. Par ailleurs cet électorat n’est pas tout à fait perdu et connait un effet d’hésitation entre Macron et Pécresse. Valérie Pécresse doit donc tenir son flanc droit qui se radicalise et son flanc centriste étant donné qu’elle a des élus sur cette ligne.

À l’heure actuelle, ses options stratégiques dans le cadre de sa campagne ne sont pas faciles et elles n’ont visiblement pas été tranchées. La candidate manque d’incarnation et de clarté. Il y a un problème de logiciel politique initial car elle quitte LR jugeant le parti trop de droite, puis y revient menant une campagne à la droite de Laurent Wauquiez… Il y a aussi un problème d’incarnation de stature présidentielle assez criante aujourd’hui assez difficile à corriger. L’éthos présidentiel s’instigue au fur et à mesure du temps et devient une évidence. Il n’a rien de scientifique, il est un ressenti collectif fondé en grande partie sur un topos. Or, ici on est dans une dynamique négative. Il y a un problème de forme, mais on peut se demander à quoi peut-on réellement l’imputer. Est-ce dû au manque de charisme de la candidate ? A l’absence de circonstances passées ou présente permettant de mettre en scène une telle figure ? Jadis les carrière politique se construisaient beaucoup plus dans le temps long. On demande à présent beaucoup plus rapidement à des candidats, largement inconnus des Français, de présenter une stature présidentielle ce qui peut induire des ressentis injustes.

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Sa manière de faire campagne et les nombreuses défections que LR connait pourraient-elles l’amener vers un décrochage dans les sondages ?

Benjamin Morel : À propos des défections, voyons les ralliements à Zemmour de seconds couteaux du RN. Chacun individuellement ne pèse strictement rien ; même collectivement ils ne pèsent rien. Mais cela donne l’image d’une dynamique positive pour Zemmour et négative pour Le Pen. Pour des électeurs grégaires allant là où il y a une dynamique en pensant voter utile, ces défections sont dommageables. Ce qui est vrai pour Le Pen l’est aussi pour Pécresse. C’est d’autant plus le cas qu’une grande partie de sa dynamique est liée à un vote utile contre Emmanuel Macron. Le fait que l’on parle d’une dynamique négative pour Valérie Pécresse aujourd’hui risque de faire fuir des électeurs.

Par ailleurs l’estimation de l’abstention devrait baisser au fur et à mesure que l’on va se rapprocher de l’échéance ;ceci grâce à une mobilisation de l’électorat populaire. Les candidats pouvant disposer de réserve dans l’abstention actuelle comme Mélenchon et Le Pen devraient automatiquement monter. Ceux qui n’ont pas de réserves dans le vote populaire baisser pour des simples raisons arithmétiques. Or, le logiciel Pécresse n’est pas vraiment fait pour attirer l’électorat populaire. Elle risque donc de baisser avec l’arrivée de ces électeurs et si elle situe structurellement derrière Zemmour et Le Pen, une dynamique négative risque de s’enclencher et une partie de son électorat de se déverser sur Zemmour et Macron.

Est-ce qu'il y a la un problème dans la ligne politique qu'elle incarne ?

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Bruno Jeudy : Valérie Pécresse connait le problème qu’a tout candidat de droite depuis toujours : réunir les trois droites, libérale, sociale et gaulliste/bonapartiste. Elle entre dans le dur du sujet et de ce point de vue son meeting de dimanche va être déterminant et elle devra incarner ce rassemblement des droites autrement qu’en singeant ses prédécesseurs à la même place.

Elle incarne une droite libérale et gaulliste, mais qui se veut une synthèse de Chirac et Sarkozy. Quelque part c’est un peu injuste car elle a montré des qualités pour faire les choses tant au ministère de l’Enseignement Supérieur avec sa réforme de l’Université ou à la tête de la Région où elle a plutôt montré sa capacité à tenir une majorité et à gérer la plus grande Région de France et à se faire réélire dans un territoire qui penche plus à gauche qu’à droite.

Benjamin Morel : Le problème de LR comme pour le PS vient du caractère attrape-tout de ces structures. Ils conjuguent des électorats différents en envoyant des signaux. Mais pour conjuguer ces électorats, il faut être un peu schizophrène et être assez gros d’un point de vue sondagier pour déclencher un effet de vote utile.

Quand le PS est à 20 % alors que les autres partis de gauche sont à 10 %, l’électeur de gauche, qui juge que le problème en France est le retour de la droite au pouvoir, va voter PS. L’électeur de droite qui ne veut pas que la gauche arrive au pouvoir, avec un candidat LR à 20-25 % et d’autres partis de droite à 10 ou 15 %, va voter LR mécaniquement car il se sent de droite. Même si LR envoie des signaux disparates et que sa ligne idéologique n’est pas claire, c’est un réceptacle du vote utile. Le problème étant que depuis 2017, cela ne marche plus. Les vieux partis attrape-tout sont malades et n’attirent plus les votes utiles.

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La force de Valérie Pécresse est de pouvoir tenir un discours faisant d’elle la seule capable de battre Emmanuel Macron. Elle ne s’effondre pas tout à fait grâce au vote utile. Environ la moitié de son électorat vote Pécresse simplemet car elle est celle qui leur permettra de l’emporter face à Macron, mais ce n’est pas suffisant au niveau des sondages pour provoquer un effet de masse. Une candidature claire avec une ligne claire attire un vote de conviction, une candidature attrape-tout attire plusieurs votes par défaut, mais encore faut-il avoir quelque chose à offrir à ces votes utiles.

LR parie sur les échecs de ses concurrents. Le LR de Wauquiez considérait que le RN était l’homme malade de la politique française après le débat calamiteux à la présidentielle et a parié sur l’effondrement de ce parti pour en prendre la place sauf… que le RN ne s’est pas effondré.

Le pari d’une partie des centristes à LR est de dire qu’Emmanuel Macron est trop fragile et qu’une fois rentré dans l’arène, il va s’effondrer et libérer un électorat qui entraînera un vote utile pour LR.

C’est une stratégie qui ne parie pas sur sa propre force, mais sur la défaite des autres…

Valérie Pécresse est vue comme une chiraquienne, au vu de l’électorat de droite actuel, est-ce vraiment tenable ?

Bruno Jeudy : Le chiraquisme est son histoire. Jacques Chirac lui a mis le pied à l’étrier, Nicolas Sarkozy a fait d’elle une ministre et elle a ensuite été aux régionales en Île-de-France pour conquérir une région aux mains de la gauche depuis 18 ans. Elle est par son histoire une synthèse de ces deux droites. Est-ce que c’est une bonne idée de vouloir faire renaître le chiraquisme : l’élection nous le dira.

Benjamin Morel : Il y a dans le chiraquisme tel qu’on l’entend plusieurs étapes. On parle d’une époque où l’on commence sa carrière en tant que secrétaire d’État du général de Gaulle dans les années 60 et vous la finissez président de la République dans les années 90. Il s’agit d’une carrière de plus de 40 ans au premier plan. Aujourd’hui, la carrière politique est un peu plus courte et construire une stature présidentielle est plus difficile. Il y a eu plusieurs Chirac, un jeune loup, un ultra-libéral des années 80, le Chirac social de 95 et le sympa des années 2000. Tout ça prend du temps à s’infuser et se construire. En 2022, le temps n’est plus présent en politique et cela change la donne.

Aujourd’hui l’électorat de droite est assez composite. La droite LR, qui a une identité LR et qui votera toujours LR est un électorat en voie de disparition car il est âgé. Il vote à droite par habitude et c’est ce qui fait le succès de la droite aux élections locales. Il y a d’autres électorats de droite, plus jeune avec d’autres profils psychologiques mais plus volatile et moins fidèle à LR. Il y a une partie beaucoup plus polarisée qui peut se retrouver dans un projet Zemmour ou Le Pen. Il y a une partie de droite CSP + qui s’inscrit dans une grande porosité avec Emmanuel Macron. Si l’on regarde le dernier sondage d’IPSOS pour Le Monde, on voit que 40 % des électeurs Pécresse peuvent voter Macron en second choix et 40 % des électeurs Macron peuvent voter Pécresse en second choix. La politique de l’attrape-tout de LR n’est donc pas stable.

En 2012, et 2017, les sondages étaient plus favorables aux candidats de droite et ils on pourtant perdu, à quel point sa situation est elle problématique ?

Bruno Jeudy : On est dans un contexte complètement différent aujourd’hui qu’en 2017. Nous sommes dans un match pour la deuxième place qui se joue entre trois personnalités et c’est plus un duel de personnalités qu’un duel de programme. Aucun programme n’accroche vraiment. On a eu l’immigration à l’automne, le pouvoir d’achat à l’hiver, qu’en sera-t-il dans deux mois ? Nous sommes dans une campagne de réélection, et elles se font généralement autour du sortant et aujourd’hui, aucun des trois poursuivants du président de la République ne parvient à le faire baisser dans les sondages.

Jusqu’à la fin janvier, François Fillon était largement au-dessus de Valérie Pécresse, mais en même temps Emmanuel Macron en janvier 2017, c’est le candidat de la gauche. L’essentiel de ses voix viennent de la gauche et le Macron 2022 n’est pas comparable à celui de 2017. Il y a 25 % de ses intentions de vote aujourd’hui qui viennent de François Fillon. Entre temps, il y a eu 5 ans de mandat qui ont permis à Emmanuel Macron de ratisser à droite, mais il reste plus largement soutenu par des voix de gauche que des voix de droite. 

En 2012, Sarkozy regagne 5 points pendant la campagne présidentielle. Il démarre avec 5-6 points de retard et arrive sur les talons de François Hollande. C’est pour ça qu’il a toujours dit que s’il avait démarré plus tôt, il aurait peut-être gagné. Aujourd’hui, Valérie Pécresse a repris le niveau qu’avait Xavier Bertrand.

Benjamin Morel : En 2017, nous étions dans une configuration un peu différente et la primaire de la droite avait eu une autre tenue et ampleur que celle que l’on a connu. À la suite de celle-ci, il y a eu un boom sondagier pour François Fillon. Le gouvernement était de gauche et le clivage droite-gauche n’avait pas explosé. Emmanuel Macron était encore un candidat qui ne phagocytait pas l’électorat centriste. En 2017, il s’appuyaut l’électorat Bayrou-Hollande et aujourd’hui c’est Fillon-Bayrou-Hollande en ayant quelque peu perdu du Hollande. Il a gagné du centre-droit et notamment depuis les européennes de 2019. L’espace politique n’est pas le même qu’en 2017 et l’autorité et la légitimité du parti n’est plus tout à fait la même.

LR comme vaisseau attrape-tout qui permet à la droite d’arriver au pouvoir était encore une évidence en 2017. Après les européennes 2019 et le score de Bellamy, la droite décroche prise en étau par le vote utile LREM pour faire face au RN. Cette prise en étau est aujourd’hui en partie neutralisée par l’opposition Zemmour Le Pen. Si Le Pen était encore à 25 %, Valérie Pécresse ne serait peut-être pas en capacité d’être aussi haute.

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