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Mikhaïl Gorbatchev, dernier président de l'URSS.
Mikhaïl Gorbatchev, dernier président de l'URSS.
©VITALY ARMAND / AFP

C’était il y a 30 ans

25 décembre 1991, l’URSS s’effondre… mais ça ne s’est pas fait en un jour

Le 25 décembre 1991, il y a tout juste trente ans, la deuxième superpuissance du monde s’effondrait sans coup férir. Une simple signature, celle de Mikhaïl Gorbatchev, au Kremlin, enregistra cet événement hors normes. Sans guerre ni révolution. La fin de l’URSS était-elle prévisible ? A quand remonte le début de cet incroyable effondrement ?

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Atlantico : Le 25 décembre 1991, il y a juste trente ans, la deuxième superpuissance du monde s’effondrait sans coup férir. Une simple signature, celle de Mikhaïl Gorbatchev, au Kremlin, enregistra cet événement hors normes. Sans guerre ni révolution. La fin de l’URSS était-elle prévisible ? A quand remonte le début de cet incroyable effondrement ?

Bernard Lecomte : La disparition de l’URSS a sidéré le monde, mais elle n’a surpris aucun observateur, tant elle se profilait depuis plus d’un an. Sur le long terme, elle fut le résultat de plusieurs crises structurelles qui ont fragilisé cet Etat qu’Hélène Carrère d’Encausse avait naguère appelé « L’Empire éclaté ». A quand remonte le début de la chute ? Certains historiens pointent le XXè Congrès du Parti communiste de l‘URSS, en février 1956, mais le fameux « rapport secret » de Nikita Khrouchtchev signa surtout la fin du stalinisme. Le Parti communiste, fondé en 1917 par Lénine et Trotski, gardait la totalité du pouvoir, appuyé sur la même Armée et le même KGB. La mise au pas de l’insurrection hongroise (octobre 1956), puis la chute de Khrouchtchev (octobre 1964), puis la normalisation du « printemps de Prague » (août 1968) ont montré que l’URSS n’avait pas abandonné ses fondamentaux totalitaires, que la guerre froide n’était pas terminée, et que l’Occident serait amené malgré lui, tôt ou tard, à reconnaître la coupure en deux du monde civilisé.

Ce qui débouchera, en 1975, sur les « accords d’Helsinski ». A vous lire, c’est justement l’instauration de la « détente », cette année-là, qui fut le début de la fin ?

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En 1975, l’image de l’URSS est encore positive en France. Les accords d’Helsinki ont spectaculairement entériné, cet été-là, le statu quo entre les deux blocs. Mais une lézarde est apparue dans le mur qui sépare l’Est et l’Ouest. L’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne, prix Nobel de littérature, vient d’être expulsé à l’Ouest après la parution de son Archipel du Goulag, qui devient un succès mondial. D’autres dissidents – notamment le physicien Andreï Sakharov, à qui est décerné cette année-là le prix Nobel de la paix – sont encouragés par une clause des accords d’Helsinki imposant à leurs signataires de respecter la « libre circulation des idées et des hommes », et vont sensiblement altérer l’image du « pays des Soviets ». Le KGB, présidé par Iouri Andropov, réussit à mater la dissidence par une répression accrue à l’intérieur du pays, mais à l’extérieur, l’URSS apparaît clairement comme une dictature totalitaire. En application de la « doctrine Brejnev » sur la « souveraineté limitée » des pays du bloc de l’Est, la répression s’accroit aussi en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en RDA, en Pologne…

En Pologne, où la population est toujours aussi anticommuniste, mais s’est fortement découragée au fil des années…

Précisément, c’est là qu’une formidable onde de choc ébranle toute la région : le 16 octobre 1978, les cardinaux de Rome élisent un pape polonais, Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie, connu pour son engagement en faveur des droits de l’homme. Quand le nouveau pape, à peine élu, lance son fameux « N’ayez pas peur ! », son message est reçu 5 sur 5 par la population polonaise et par les communautés catholiques de l’Est – Hongrie, Slovaquie, Lituanie, Ukraine occidentale – et aussi par tous les dissidents, toutes confessions confondues. A la BBC, Soljenitsyne ne s’y trompe pas, qui déclare : « Ce pape est un don du ciel ! »

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Mais en quoi le pape Jean-Paul II a-t-il eu une telle influence à l’Est ?

D’abord il a effectué une visite triomphale en Pologne, en juin 1979, qui a redonné confiance à tout un peuple. Ce n’est pas un hasard si les grèves de Gdansk éclatent quelques mois plus tard et obtiennent la liberté syndicale – une entorse inadmissible au monopole du Parti communiste – au nom d’une « solidarité » (Solidarnosc) irrépressible. Certes, depuis Moscou, Brejnev force le général Jaruzelski à revenir brutalement à l’ordre communiste en décembre 1981, mais c‘est trop tard : huit ans de luttes internes et deux voyages du pape plus tard (en 1983 et 1987), la Pologne se dote d’institutions démocratiques, au nez et à la barbe du Kremlin, entraînant dans son sillage les autres populations est-européennes. La population est-allemande, notamment, descend dans la rue et le 9 novembre 1989, à la stupéfaction générale, l’URSS laisse s’effondrer le mur de Berlin sans réagir !

Il faut dire que l’URSS a depuis quatre ans un nouveau patron, Mikhaïl Gorbatchev, qui a changé la donne…

En effet, l’homme qui a succédé à un trio de vieillards engoncés dans leur archaïsme – Brejnev, Tchernenko, Andropov – est un jeune réformateur qui impose, à partir de 1985, une politique audacieuse faite de « glasnost » (transparence) et de « perestroïka » (refondation). Le nouveau chef du Parti fait sciemment souffler un vent de liberté sur l’URSS et le bloc de l’Est. L’Occident n’en croit pas ses yeux et cède à une folle « gorbymania », notamment quand Gorbatchev, le jour où le mur tombe, fait le choix de ne pas envoyer ses chars rétablir l’ordre en Pologne et en RDA : à Berlin-Est, les Vopos ne tirent pas sur la foule, le mur s’ouvre, la « doctrine Brejnev » n’est plus qu’un souvenir. Et, cerise sur le gâteau, l’URSS laisse l’Allemagne se réunir !

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C’est un événement énorme, évidemment, mais qui ne touche pas aux fondations de l’URSS…

Certes. L’Union Soviétique aurait pu rester étrangère à cette reconfiguration de l’Europe centrale, à tenter de poursuivre, tant bien que mal, les réformes de Gorbatchev. Sauf que celles-ci – en particulier cette nouveauté absolue qu’est le pluralisme électoral – affaiblissent les forces chargées de maintenir la cohérence de l’Union : le Parti, l’Armée, le KGB. Déjà certaines républiques comme les Baltes, l‘Arménie, la Géorgie, font valoir leur droit à l’autonomie, voire à l’indépendance…

Ces craquements n’auraient-ils pas pu être étouffés, contrôlés et résorbés par le Kremlin, comme cela s’était passé depuis 70 ans ?

Peut-être, mais voilà qu’une république se dresse, que personne n’a vu venir : la Russie, qui exige, à son tour, de quitter l’URSS ! Elu au suffrage universel en juin 1991, le président russe Boris Eltsine, soutenu par tous les démocrates du pays, enferme Gorbatchev dans son rôle de chef du Parti, et le dépouille peu à peu de tous ses pouvoirs réels. Car la Russie, c’est un territoire de 10.000 km de long, 150 millions d’habitants, un passé, une culture, une religion, une langue, alors que l’URSS, à cette époque, n’est plus qu’une coquille vide ! En août 1991, pour empêcher l’explosion de l’URSS, le KGB tenter un putsch, isolant Gorbatchev, mais il échoue lamentablement : avec la complicité des autres républiques ex-soviétiques, Eltsine interdit le Parti communiste, supprime le KGB et ramasse ce qui reste du pouvoir fédéral, contraignant Gorbatchev à la démission, le 25 décembre 1991 !

Bernard Lecomte est écrivain et journaliste. Auteur de KGB - La véritable histoire des services secrets soviétiques (Perrin, 2020).

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