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Le versement des dividendes a atteint un record en 2013 pour atteindre un total de 1000 milliards.
Le versement des dividendes a atteint un record en 2013 pour atteindre un total de 1000 milliards.
©Flickr

Guinness World Records

2013, année record des dividendes : pourquoi la réalité est bien plus complexe qu'une victoire par chaos du capital sur le travail

Le versement des dividendes a atteint un record en 2013 : un total de 1000 milliards (selon une étude réalisée par le cabinet Henderson Global Investors), un chiffre notamment poussé par les importants profits dégagés par les entreprises des pays émergents.

Atlantico : Le versement des dividendes a atteint un record en 2013 pour atteindre un total de 1000 milliards selon une étude réalisée par le cabinet Henderson Global Investors, un chiffre notamment poussé par les importants profits dégagés par les entreprises des pays émergents. Comment expliquer la progression de ce chiffre ? De quelle réalité est-il le reflet ? Tous les pays sont-ils concernés à la même échelle ? 

Bernard Marois : On peut commencer par dire que ces importants versements de dividendes sont le reflet de la bonne performance, à une échelle globale, des grandes entreprises en termes de bénéfices, bénéfices dont une partie est reversée comme chacun sait aux actionnaires lorsque les résultats sont bons. En dépit des années douloureuses de l'après-crise, la croissance mondiale a été relativement forte sur 2013 et cela s'explique notamment par les bons chiffres de certains pays émergents ainsi que par le lent redémarrage de l'économie américaine. Le cas de l'Europe est évidemment moins brillant. Malgré tout, l'aspect internationalisé des grandes compagnies concernées par cette étude explique que ces versements de dividendes reflètent une diversification internationale. 

D'aucuns veulent y voir la part croissante du capital au profit de celle du travail. Qu'en est-il concrètement ?

Bernard Marois : Dans le système capitaliste contemporain, l'on sait bien qu'une grande partie du capital des grosses entreprises est apportée par les investisseurs, et la concurrence est justement activée par les efforts que font ces entreprises pour attirer de nouveaux leviers financiers et continuer leur développement. Cela explique notamment que le fait que l'on reverse des sommes assez substantielles à ces investisseurs afin qu'il continuent d'être confiants.
Si l'on veut comparer cette part du capital avec le travail, il est nécessaire d'analyser la chose en regardant les différents secteurs. Le travail spécialisé est ainsi généralement mieux rémunéré, en particulier dans des branches comme les hautes-technologies ou la recherche. Ces branches en question sont par nature très différentes d'activités comme la sidérurgie ou une partie de la fabrication d'électronique qui rencontrent des difficultés plus importantes. On peut aussi mener cette réflexion en prenant en compte les différents pays, puisque la rémunération du travail en Chine n'a évidemment rien à voir avec ce qu'on trouve en Europe. 
Enfin, on peut noter que la part accru de la capitalisation dans le financement des entreprises reflète simplement la confiance qu'ont les investisseurs dans un tel système. Le monde d'après 1945 a connu sur une échelle globale des années de forte croissance, tendance avec laquelle une grande partie du monde, à l'exception notable du Vieux continent, semble renouer aujourd'hui. Il n'est dans un tel contexte pas étonnant de voir la capitalisation se populariser comme méthode viable de soutien à la croissance. 
Olivier Babeau : Outre le fait que le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits est en réalité demeuré très stable[1] de la fin des années 1980 jusqu’à 2008 (début de la crise) en France, il faut dire et répéter qu’opposer capital et travail est un contre-sens grave. L’idée en particulier selon laquelle le capital doit être taxé au même niveau que le travail est une hérésie catastrophique qui a justifié l’augmentation déraisonnable de l’imposition des revenus du capital en France dont je viens de parler. Il faut pourtant se souvenir que le capital est le fruit de l’épargne, autrement dit ce qui reste aux revenus du travail quand l’impôt a été payé. Taxer le capital est donc en soi une forme de double imposition (mais cette dernière n’est-elle pas devenue banale depuis qu’a été inventée la CSG "non remboursable", c’est-à-dire un impôt inclut dans l’assiette d’un autre impôt ?). 
Il faut de plus rappeler que le dividende rémunère un risque. On pourrait mettre en face des actionnaires qui ont bénéficié d’une valorisation de leur placement un grand nombre d’autres qui eux ont perdu (souvenons-nous d’Eurotunnel !). Les actionnaires font partie des financeurs essentiels des entreprises, avec cette prise de risque supplémentaire qu’ils ne sont pas assurés du tout de ne pas voir leur « prêt » réduit à néant. Les dividendes ne s’opposent pas au travail : ils rémunèrent des investisseurs dont la prise de risque permet la création de valeur et donc l’existence des emplois. Enfin, il faut sans doute rappeler qu’en France par exemple, grâce aux multiples dispositifs mis en place depuis le Général de Gaulle, l’actionnariat salarié représentait en 2013 près de 4 millions de salariés.

En quoi cela est-il révélateur, ou non, de la bonne santé des grandes entreprises à une échelle globale ?

Bernard Marois : Les entreprises pourraient difficilement "tricher" sur leur bonne santé en reversant des dividendes conséquents alors que les résultats ne suivraient pas. Une certaine myopie française pourrait laisser croire que les PDG privilégieent les actionnaires en période de vache maigre, alors que ce chiffre de 1000 milliards reflète en vérité les bonnes performances réalisées par des groupes chinois, américains, indiens ou brésiliens. 
Olivier Babeau : Le dividende n’est pas un indicateur absolu de la bonne santé d’une entreprise : certaines parmi les plus incontestablement florissantes n’en distribuent d’ailleurs pas encore, comme Amazon ou Google ! Néanmoins, cela reste un signal positif de la vitalité de l’économie mondiale. Cela traduit aussi clairement le poids économique grandissant des pays dits « émergents » (mais ce terme, très condescendant, a-t-il encore un sens ?) qui connaissent depuis 2009 la plus forte progression (+109%), même si la méthodologie de l’étude que vous mentionnez accentue cet effet en prenant en compte les versements aux Etats au titre de leur participation. Il faut rappeler que le dividende est ce qui est versé par l’entreprise lorsqu’elle a payé tout ce qu’elle doit : les achats et charges afférentes à la production, les salaires aux employés, les intérêts des prêts consentis par les créanciers, les charges et les impôts à l’Etat. L’actionnaire est payé en dernier, quand il l’est (une entreprise peut tout à fait décider de ne rien verser).

Comment expliquer que les entreprises aient de plus en plus optées pour la capitalisation pour se financer ces dernières décennies ?

Olivier Babeau : Il faut bien comprendre que les fonds propres sont pour l’entreprise une alternative à l’endettement comme mode de financement, les dividendes étant alors substitués au versement d’intérêts comme rétribution de cette mise à disposition de capitaux. Si l’augmentation des dividendes semble impliquer une moindre capacité d’autofinancement (puisque les bénéfices sont versés de préférence à une réutilisation en interne pour développer de nouveaux projets), cela ne traduit pas nécessairement un moindre investissement de la part des firmes. Pour ces dernières, verser les dividendes est une façon d’envoyer un signal positif sur son activité afin de faciliter ses appels futurs aux investisseurs ; il s’agit donc d’une partie naturelle et saine du processus de financement à long terme d’une entreprise.

La situation française est-elle différente ? Dans quelles proportions ?

Bernard Marois : L'Hexagone étant confronté depuis plusieurs années à une croissance faible voire nulle, les entreprises qui ne bénéficient pas d'une forte internationalisation sont logiquement contraintes d'encaisser de maigres bénéfices, quand ce n'est pas des déficits. Les forts dividendes que versent certains groupes français (5.55 milliards pour Total, 5.31 pour Sanofi, NDLR) peuvent ainsi l'être uniquement grâce à la forte diversification des ces derniers sur la scène mondiale. 
Olivier Babeau : Si la France reste le troisième pays du monde en termes de dividendes versés (avec 50 milliards de dollars) derrière les Etats-Unis et le Royaume-Uni, elle a enregistré depuis 2009 un recul de 1% des versements. Dans le même temps, l’Europe, qui représente un cinquième des dividendes mondiaux, a connu une croissance de +8% (chiffre tiré à la baisse par la France donc). Ce recul français n’est sans doute pas sans lien avec l’évolution préoccupante de notre fiscalité qui lamine la rentabilité des entreprises et devient clairement répulsive pour les investisseurs : les taux maximum d’imposition (ISF compris) des revenus du capital avoisinent désormais les 60%, c’est-à-dire légèrement plus que ceux portant sur les revenus du travail (57%). La faiblesse de l’investissement des entreprises françaises est aujourd’hui reconnue par tous les observateurs, ce qui obère de façon inquiétante la capacité future de notre économie à croître à nouveau. Même si cette tendance est hélas présente depuis une vingtaine d’année en France, le climat de déprime qui règne en France freine plus que jamais l’investissement.

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