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Malgré le retour à la croissance, les Français n'ont pas encore retrouvé leur niveau de vie d'avant
Malgré le retour à la croissance, les Français n'ont pas encore retrouvé leur niveau de vie d'avant
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Du côté des Français

0,5 % de croissance : quel impact pour les Français (et combien de temps nous faudra-t-il pour retrouver notre niveau de vie d'il y a 10 ans) ?

Une croissance de 0,5 % au second trimestre selon l'Insee, 50 000 demandeurs d'emplois de moins en août selon les chiffres officiels. Les signaux positifs se multiplient pour la France même si les Français ne le ressentent pas.

Jean-Charles Simon Julien Damon et Pascal de Lima

Jean-Charles Simon Julien Damon et Pascal de Lima

Pascal de Lima est économiste et enseignant à Sciences-po. Actuellement économiste en Chef d’EcoCell (Economiccell), cellule de veille, d’études et de conférences sur l’économie. Docteur en Sciences-économiques de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, il y dispense des cours d’économie. Il a également enseigné la Finance à HEC. Il a publié en mai 2013 « Les comptes fantastiques de la finance » (aux Editions La voix au chat libre). 


 

Jean-Charles Simon est économiste et entrepreneur. Il a été Chef économiste et Directeur des affaires publiques et de la communication de Scor de 2010 à 2013. Auparavant, il a été successivement trader de produits dérivés, directeur des études du RPR et, pendant 10 ans, dirigeant d'organisations patronales, notamment comme directeur de l'Afep et directeur général délégué du Medef. Il tient un blog : simonjeancharles.com et est présent sur Twitter : https://twitter.com/smnjc

 

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs (www.eclairs.fr), il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

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Atlantico : Alors que la France présente plusieurs signes de reprise économique encourageants, notamment avec une croissance de 0,5% au second trimestre selon l'Insee, ou encore une baisse du taux de chômage au mois d'août, ce mieux semble-t-il durable ?

Jean-Charles Simon : S’agissant de conjoncture, je crois davantage aux cycles qu’aux effets des politiques économiques – qu’elles soient bonnes ou mauvaises ! –, surtout pour une économie de taille moyenne comme la France, très intégrée dans une zone plus large et dans la mondialisation.

Si un léger mieux se confirme comme cela semble être engagé en Europe depuis six mois, nous en bénéficierons. Cependant, le résultat du second trimestre (un rythme proche de 2% de croissance par an) est un peu artificiel, un ajustement étant par conséquent vraisemblable au troisième trimestre. Tout comme la baisse du chômage au mois d’août, qui est en partie une anomalie, devrait elle aussi être suivie de corrections. Mais la tendance à l’amélioration est là, et sa poursuite dépend d’abord de l’international : décisions de la Fed et débat du debt ceiling (plafond de la dette, ndlr) aux Etats-Unis, situation géopolitique et des émergents…

Julien Damon Les derniers signes d'amélioration de la conjoncture n'en sont pas. Cela fait depuis 1974 que l'on nous annonce que nous sommes au bout du tunnel. Force est de constater que nous n'en sommes jamais sortis. La réalité, c'est que nous ne sommes pas encore entrés dans la criseSeuls les Grecs, les Espagnols, les Portugais, voire même les Anglais, l'ont traversée. Les derniers chiffres publiés en France ne sont qu'une embellie avant une situation beaucoup plus difficile qui ne tardera pas à arriver. Seules des réformes drastiques peuvent nous permettre d'y échapper.

Le magazine britannique The Economist avait fait une couverture en 2009 avec le président de l'époque Nicolas Sarkozy sur un piédestal pour signifier que le modèle social français était très bon pour encaisser le choc que constitue la crise économique (à coups de dépenses publiques bien sûr), ce qui est vrai. Mais c'est un très mauvais modèle pour renouer avec la croissance en période de sortie de crise car le poids des dépenses publiques, et ses conséquences (fiscalité importante...), sont un boulet au pied. Cette amélioration de la conjoncture n'est donc pas durable. Il ne faut pas s'attendre à une embellie forte et rapide.

Pascal de Lima Non, je ne crois pas que cette reprise économique soit durable car la France comme d’autres pays d’Europe est entrée depuis trois ans dans un cercle vicieux de longue durée avec soubresauts positifs de temps à autres. Ce cercle vicieux démarre avec une demande intérieure privée excessive financée à crédit. Ceci crée une dépendance à l’égard des financements externes, et un déficit de la balance commerciale.

Pour éviter les crises de la balance des paiements on va coûte que coûte essayer de limiter la demande intérieure, ce qui freine les recettes fiscales, crée des déficits publics, de l’endettement public, et donc en France, une restriction des amortisseurs sociaux. Cette logique est encore plus marquée dans les pays du sud bien évidemment.

Le degré de gravité est moindre en France mais la faible croissance enregistrée récemment ne peut pas durer puisque nous sommes dans un cercle vicieux qui prolonge la crise. D’un autre coté, je ne crois pas en d’autres récessions. Du concept de croissance vertigineuse des Trente Glorieuses, en passant par la Guerre Froide, au concept de croissance molle de l’ère 1990-2000, va succéder celui de croissance très molle ou quasi nulle pendant encore 20 ans.

Au delà des chiffres positifs, concrètement, dans combien de temps auront-ils le sentiment d'être revenus à leur niveau de vie d'avant-crise ?

Jean-Charles Simon : Il risque d’y avoir encore longtemps un grand écart entre le ressenti de beaucoup de Français et les données macroéconomiques. D’abord parce que la crise les a surtout touchés par le chômage ou des prélèvements supplémentaires qui risquent de durer.

En revanche, les salaires ont bien tenu. C’est une petite exception française, avec des augmentations peu affectées par la crise. Et les transferts sociaux ont joué à plein. Au total, le pouvoir d’achat par unité de consommation aura été quasi préservé pendant la crise : il a baissé un peu en 2008 et plus nettement en 2012, à force de hausse d’impôts. Mais il devrait revenir à son niveau de 2007 dès cette année ou début 2014.

Encore s’agit-il d’une donnée moyenne, intégrant ceux qui ont perdu leur travail. Pour l’emploi, qui repart après l’activité, c’est une autre histoire. 500 000 emplois salariés du secteur marchand ont été perdus (un peu moins sur l’ensemble des emplois, du fait des indépendants et des secteurs non marchands), tandis que la population active a augmenté d’environ un million en cinq ans… Combler ce retard devrait prendre au moins trois ans, si tout va bien.

Julien Damon : Il faut rappeler que le niveau de vie des Français ne s'est pas dégradé avec la crise économique. Leurs dépenses contraintes (celles auxquelles les ménages ne peuvent se soustraire comme le logement, la nourriture...) ont certes vu leur part augmenter dans les dépenses totales notamment avec la hausse des coûts liés au logement et à l'énergie. Mais leur niveau de vie, au sens de revenu disponible par unité de consommation, a systématiquement augmenté depuis des années. Cette augmentation a été plus modérée pendant la crise, mais il y a eu augmentation quand même.

Lorsque la croissance est de 5%, tout le monde est concerné par l'embellie économique. Mais lorsque celle-ci est comprise entre 0,5% et 1%, il y a nécessairement une partie de la population qui est exclue des effets bénéfiques. Mais en moyenne, le niveau de vie continue d'augmenter et la France n'est pas dans la situation qu'on nous présente trop souvent.

Cela prendra cependant du temps pour que les Français renouent avec une véritable amélioration de leur situation au quotidien que ce soit en terme de pouvoir d'achat, d'emploi... Cela prendra même beaucoup de temps et bien plus qu'on ne le dit pour la simple et bonne raison que la France ne sort non seulement pas de la crise, mais qu'elle n'y est toujours pas rentrée. Lorsque nos créanciers refuseront de nous prêter à cause de notre dette colossale - avec laquelle nous ne sommes capable de ne générer qu'une croissance molle, même en temps normal, alors que celle-ci permet de rembourser ou non notre dette - nous obtiendrons une aide internationale, mais à un coût très élevé. Celui de réformes en profondeur de notre système social qui, par conséquent, n'aura plus le même visage.

Concrètement, il faut s'attendre à une dégradation croissante et progressive de nos conditions de vie car la fiscalité va continuer d'augmenter progressivement tout comme les loyers et l'énergie vont peser sur les ressources des ménages français. Le pouvoir d'achat et le niveau de vie des Français ne devraient donc pas s'améliorer, à court terme comme à moyen terme.

Pascal de Lima : On peut regarder ce qui se passe au niveau du pouvoir d’achat. Ici, il faut greffer le pouvoir d’achat dans le cercle vicieux précédent. Le pouvoir d’achat en baisse est un élément de la compression de la demande intérieure surtout qu’un facteur vient s’ajouter : la hausse des prix. Certains prix ont récemment augmenté (énergie, biens durables, biens alimentaires, habillement…en aout). Tous les Français ressentent d’une façon ou d’une autre une baisse du pouvoir d’achat (hausse des impôts, hausse des prix, par exemple la récente tendance du mois d’août) qui devrait cependant s'atténuer.

Cette impression est encore plus forte avec l’intégration des prix de l’immobilier et des loyers en général dans l’appréciation de la hausse des prix et en dehors de l’indice de l’Insee classique qui contient des limites que l’Insee lui-même connait très bien. Quant à la demande intérieure, étant elle-même directement corrélée au revenu des ménages, la nécessité de relancer l’économie française par l’offre et la compétitivité n’arrange rien. C’est la dévaluation interne par la baisse des coûts salariaux unitaires qui prime.

Alors quel est le problème dirons-nous ? Pourquoi la France ne peut pas rattraper ce qu’elle a perdu en 10 ans ? Et bien le problème réside dans le diagnostic économique. C’est la dernière question.

Dans un premier temps, cette mini-croissance peut-elle avoir un effet à moyen terme sur la vie des Français - et comment - ou peut-il y avoir une croissance sans effets directs ?

Jean-Charles Simon : La variation de l’activité doit être appréciée dans son contexte. D’abord démographique : un taux de croissance identique ne se traduit pas de la même façon selon que la population stagne ou augmente de plusieurs pour cents par an ! On oublie trop souvent la notion de PIB par tête.

Par ailleurs, le PIB ne vaut que pour ce qu’il est, la traduction des flux d’activité. Ainsi, les dépenses publiques concourent mécaniquement au PIB. Pour des transferts sociaux financés à crédit, il n’y a à terme pas d’effet multiplicateur mais plus d’impôts et moins d’activité... Aux niveaux de croissance que la France peut envisager à court terme, l’impact sur l’emploi ne sera de toute façon pas spectaculaire. A contrario, n’oublions pas les effets de richesse : la valorisation du patrimoine immobilier et mobilier, qui n’a pas trop souffert de la crise en France par rapport à d’autres pays, et qui pourrait s’apprécier davantage avec un peu de croissance.

A quels prix la France se fera le retour des conditions économiques d'il y a dix ans ?

Pascal de Lima : Non, je ne crois pas que la France puisse récupérer ce qu'elle a perdu ces 10 dernières années à cause du temps nécessaire pour soigner le mal français. Il faut donc analyser cela, quel est le diagnostic ? Le diagnostic économique doit reposer sur une réalité cruciale pour l’économie française, celle du chômage. Ce n’est qu’en comprenant les causes du chômage en France que l’on arrivera à se débarrasser de ces années moroses. La, nous sommes obligés de faire un petit détour rapide par l’économie. La hausse du chômage peut avoir pour origine une insuffisance de la demande ou une insuffisance de l’offre. Lorsqu’il s’agit d’une insuffisance de la demande de biens et services, nous sommes en chômage keynésien, lorsqu’il s’agit d’une insuffisance de l’offre on parle de chômage classique. Le chômage classique vient d’une insuffisance de la capacité de production rentable.

Bien sûr dans le cas d’un chômage keynésien, il faut éviter toute mesure de politique économique qui affecte trop négativement la demande, alors que dans l’autre cas, il faut améliorer la rentabilité des entreprises, même au prix d’un recul de la demande. En somme, pour savoir si les politiques économiques sont adéquates, il faut donc savoir si l’on est en chômage classique ou keynésien. Quels sont les examens à faire pour établir le diagnostic final ? Il faut regarder attentivement les évolutions de la profitabilité des entreprises et des entreprises industrielles, des importations de produits manufacturés et de la demande de biens et services, des prix, et des balances commerciales. Pour ce qui concerne l’évolution de la balance commerciale, s’il y a insuffisance d’offre de produits industriels, cette insuffisance est corrigée par un supplément d’importation. Pour ce qui concerne l’évolution des prix, en particulier des services, s’il y a insuffisance d’offre de services, les prix des services augmentent. Ces analyses ont été maintes fois commentées et réalisées notamment par Patrick Artus et Natixis pour le Portugal, l’Espagne, L’Italie, l’Irlande, la Grèce et la France sur la période 1999-2013.

La France a un problème d’offre et l’offre est inférieure à la demande. Et malheureusement c’est bien pour cette raison que l’on va prochainement plutôt comprimer la demande, et stimuler l’offre des entreprises. Cela pourra durer 10 ans, puis après seulement l’offre pourra par effet de ruissèlement tirer la demande vers le haut. C’est seulement à ce niveau que les français pourront vraiment constater un progrès. Mais mon avis est que sans un nouveau modèle économique (sociale-démocratie à l’américaine appliquée à l’Europe) on risque de tourner un peu en rond longtemps et ceci est loin d’être un message pessimiste.

Jean-Charles Simon : Ce que la France a perdu, c’est d’abord des emplois, des investissements, des parts de marché à l’export … Et des marges de manœuvre en matière de finances publiques. Ce dernier point étant très inquiétant, car le cocktail faible croissance et niveaux records de dette, de prélèvements obligatoires et de dépenses publiques ne laisse aucun degré de liberté. Si l’amélioration globale de la conjoncture conduit à une remontée des taux, la France sera paradoxalement en plus mauvaise posture qu’aujourd’hui.

Pour enfin engager les réformes de structure qui attendent depuis 30 ans, il faudrait s’attaquer à notre masse sans équivalent de dépenses publiques. S’il y a de la marge pour une meilleure gestion – on peut difficilement faire pire ! - cela ne suffira pas, tant l’essentiel du sujet est le poids notre système social. Une telle réforme ne me paraît pas en vue… Alors qu’il ne s’agirait pas forcément de sacrifices, mais de renvoyer aux Français la responsabilité d’une part de leur protection sociale.

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