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Si vos ados sont antisociaux, ce n'est pas la faute des réseaux sociaux mais la vôtre
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Addicts au "chat"

Si vos ados sont antisociaux, ce n'est pas la faute des réseaux sociaux mais la vôtre

Nos adolescents passent leur temps devant l'écran et préféreraient voir leurs amis plutôt que leur famille. Mais avant de leur faire la leçon, les parents devraient d'abord s'interroger sur leur part de responsabilité dans le caractère "asocial" de leurs enfants.

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : On entend souvent dire que les ados des temps modernes ont perdu de leurs qualités relationnelles : ils passent tellement de temps sur les réseaux sociaux qu'ils ne savent plus comment se comporter en société. Êtes-vous en accord avec ce postulat ?

Pierre Duriot : Non ! Certains adolescents ont effectivement perdu le sens de la relation, mais ce n'est pas la faute des réseaux informatiques. Cette qualité de la relation s'apprend très jeune, bien avant l'adolescence et même avant l'entrée sur les réseaux sociaux. Il faut, pour pouvoir communiquer de manière qualitative avec autrui, reconnaître "l'altérité", l'autre, avoir de l'empathie pour lui, savoir l'écouter, lui reconnaître le même potentiel de compréhension qu'à soi, le considérer comme un alter-ego et évoluer dans un code de langage commun. Ce sont ces paramètres-là qui sont altérés chez nos adolescents autocentrés, anciens enfants pour la plupart très gâtés, élevés au centre des familles, ayant en permanence des adultes à leur service qui leur donnent, tant qu'ils sont petits, tout et tout de suite. Mais on a aussi des enfants sans cadre, à qui on a peu parlé, avec qui on a peu joué et peu découvert, d'où une incapacité à communiquer sereinement à cause d'un déficit de codes communs de langage et de fonctionnement. Et ce sont ces déficits de communication préalables qui poussent des adolescents peu armés pour la discussion dans le réel vers des réseaux sociaux qui ont le principal avantage de ne pas présenter de danger de contradiction : au moindre désaccord, on coupe la conversation, ce qui a une dimension rassurante. Mais toute médaille a son revers, le harcèlement informatique guette, avec les conséquences parfois dramatiques que l'on sait. Là encore, le déficit de codes communs qui arrive avant l'informatique rend certains jeunes très fragiles et peu armés pour se distancier d'un harcèlement. Pour preuve, des adultes bien élevés, solides et passés aux réseaux sociaux, ne perdent pas leur capacité à bien communiquer, sauf quelques cas déjà pathologiques évidemment.

La chercheuse américaine Danah Boyd a mis en exergue le fait que les enfants souhaiteraient fréquenter leurs amis davantage en personne mais que leurs parents ne leur laissent pas assez de liberté. Cela serait la raison pour laquelle ils s'engouffrent dans les réseaux sociaux. Est-ce une raison suffisante ? Est-ce l'unique raison ? Quelle attitude devraient adopter les parents pour endiguer le problème d'intégration de leurs adolescents ?

Le contexte américain n'est pas le même, la criminalité y est beaucoup plus galopante que chez nous, au point que des enfants et adolescents sont en masse scolarisés à la maison, ou dans le quartier, tellement les parents sont inquiets pour leur sécurité. En ce sens, les petits américains sont sans doute plus cloîtrés que les petits européens. Quoiqu'il en soit, cette "peur" gagne beaucoup de parents français et les systèmes de géolocalisation de l'enfant, l'indispensable téléphone portable pour appeler éventuellement au secours, sont devenus de grands classiques. Nous avons en France, de ces lycéens qui se connectent entre eux dès leur retour à la maison alors qu'ils viennent de se quitter à la sortie du lycée, s'envoient des SMS toute la journée alors qu'ils sont dans des salles contiguës pour leurs cours. Certains psychologues y voient un besoin de rester en permanence en relation, signe de ce que l'on appelle entre professionnels, un « moi béant » ou « poreux » qui désigne un trop fort attachement à l'adulte, la mère en général, une incapacité à être seul, un manque d'autonomie et peu d'armes pour affronter la réalité. Ces paramètres se décèlent dès l'âge de la maternelle. Nos enfants souffrent d'un manque de réel et d'autonomie : nous les couvons trop ! Nous devons, nous parents, supporter que nos enfants se passent de nous, accepter de les voir échouer, tomber, se relever, se faire mal, recommencer, leur apprendre à gérer les bobos de la vie plutôt que de les en protéger sans cesse ou d'avoir peur pour eux. Encore à contrario, une partie non négligeable des enfants n'ont pas d'adultes pour leur apprendre à gérer ces « bobos de la vie » et se débrouillent seuls, avec souvent des séquelles sur leurs capacités futures à entrer en relation.

Les réseaux sociaux influent-ils sur la personnalité des adolescents ? Sur leur comportement ? Sur leur caractère ?

Oui et non, les réseaux sociaux influent sur les comportements et les caractères de manière inégale. L'informatique, globalement, est un filtre de plus entre la réalité et l'enfant, le autres filtres étant les parents et l'institution scolaire. Au final, beaucoup d'enfants sont très peu confrontés à la réalité vraie mais prennent en pleine figure la réalité virtuelle des écrans qui n'est souvent pas assez expliquée et "détoxiquée" par les adultes. Il ne faut pas laisser nos enfants jeunes seuls devant les écrans quels qu'ils soient et encore moins les leur donner en libre-service. Tout cela doit être contractualisé et appris. On doit leur apprendre l'internet comme on leur apprend un sport ou une recette de cuisine, faute de quoi l'impact informatique, télévisuel ou du jeu vidéo, n'est pas géré, pas distancié, pas expliqué et l'enfant ne l'appréhende pas comme il le devrait. Nous avons déjà des cas d'addictions, ou de pathologies, chez des jeunes exposés à hautes doses et sans explications aux jeux vidéos ou à la pornographie. Une récente étude a d'ailleurs mesuré un impact significatif de la pornographie sur les relations sexuelles et affectives des jeunes. On pourrait dire que plus le jeune est "bien construit", autonome et doté de capacités de réflexion élevées, moins l'impact de l'informatique est significatif et inversement bien sûr. La perception par les adultes des générations « pré-informatiques » que quelque chose a changé vient surtout du fait que les enfants d'aujourd'hui n'ont pas été élevés et éduqués de la même manière qu'eux. Et comme ces nouvelles personnalités, éduquées autrement, sont majoritaires aujourd'hui chez les jeunes, l'impression d'ensemble est qu'ils sont "tous" comme cela. En résumé, l'exposition à l'informatique ne déstabilise que les adolescents déjà fragiles et d'autant plus qu'ils sont fragiles. L'informatique a bon dos, elle est un outil comme un autre, c'est notre manière d'éduquer qui est en cause.

Propos recueillis par Marianne Murat

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